Oui, il ne faut pas avoir peur de relancer la participation des salariés

Gérald Darmanin-2 By: Jacques Paquier - CC BY 2.0

OPINION : associer le travail au capital reste une belle et puissante idée dans un pays trop imprégné par la lutte des classes et les rêves de nationalisation.

Par Michel Albouy.

Gérald Darmanin veut ressusciter la grande idée gaulliste de la participation. Dans une interview au Journal du Dimanche (24 mai 2020), le ministre de l’Action et des Comptes publics juge que le gouvernement peut aller plus loin sur la question du pouvoir d’achat grâce à cette mesure. « Les salariés deviennent actionnaires de leur entreprise, ils perçoivent leur part sur les bénéfices qu’elle réalise et ils augmentent leur pouvoir d’achat, en plus de leurs salaires, par l’intéressement« .

Pour Gérald Darmanin, une telle mesure permettrait d’augmenter les revenus des salariés sans plomber les charges des entreprises via une augmentation généralisée des salaires.

Un enjeu essentiel

Dans un monde en crise suite à la pandémie du Covid-19, le partage des richesses, via l’association capital-travail devient pour notre ministre un enjeu essentiel pour répondre « à la lutte des classes sociales que l’on voit resurgir ». Il n’a pas tort si on se réfère aux nombreuses déclarations d’intellectuels de gauche appelant à une répartition plus égalitaire des richesses dans le monde post Covid-19, avec évidemment davantage d’impôts et le rétablissement de l’ISF comme le réclament les économistes Thomas Piketty et Esther Duflo, prix Nobel d’économie.

La participation des salariés aux bénéfices des entreprises – une idée chère au Général de Gaulle – a été instaurée en 1967 par ordonnances sous le gouvernement Pompidou, malgré les résistances à l’époque du patronat qui y voyait une atteinte au droit des actionnaires et des syndicats ouvriers qui s’inquiétaient de cette collaboration de classes en devenir.

La réforme visait initialement les entreprises de plus de 100 salariés et prévoyait le blocage des sommes distribuées dans une réserve spéciale durant cinq ans. Cette règle a été étendue en 1990 aux entreprises de plus de 50 salariés. En 2015, la loi Macron a renforcé les avantages fiscaux dont la participation est assortie. En 2019, la loi Pacte en a assoupli certains dispositifs.

À l’heure actuelle, le ministre de l’Action et des Comptes publics n’a pas dévoilé les modalités concrètes pour développer davantage l’épargne salariale. Plusieurs pistes sont évoquées comme la généralisation à toutes les entreprises, ou encore une modification du plafond des primes, aujourd’hui fixé à 20 % du salaire brut. Une nouvelle réduction du forfait social pourrait être également envisagée.

Bien que les modalités concrètes de cette relance de l’actionnariat salarié ne soient pas encore connues, il est possible à partir des recherches réalisées en sciences de gestion de dresser un petit bilan des avantages et des risques d’une telle réforme.

Les avantages de l’actionnariat salarié

L’actionnariat salarié est souvent présenté comme une stratégie gagnant-gagnant pour l’entreprise et ses salariés. Eh oui, il est vrai que la participation des salariés au capital des entreprises présente de nombreux avantages. C’est tout d’abord un moyen d’associer les salariés à la gestion de l’entreprise, de leur permettre de les faire participer à la création de valeur actionnariale, et de les fidéliser. C’est aussi un moyen de stabiliser le capital des entreprises et leur permettre de mieux résister à des opérations capitalistiques inamicales.

Associer les salariés à la gestion de leur entreprise est un puissant levier de motivation si l’on en croit les nombreuses études réalisées sur cette problématique. Il apparait que les entreprises ayant une très forte culture d’actionnariat salarié enregistrent un taux moyen de départs volontaires inférieur à celui des entreprises ayant une faible culture dans ce domaine.

La participation permet également d’aligner les intérêts des salariés et ceux des managers sur les objectifs de développement de l’entreprise. Et puis, c’est un bon moyen de renforcer la cohésion et de sensibiliser les salariés aux objectifs économiques et financiers de l’entreprise.

Devenant actionnaires de leur entreprise, les salariés sont associés à sa valorisation. Ce mécanisme peut ainsi leur permettre de se créer un capital financier en bénéficiant en outre de dispositions financières et fiscales favorables. Les dispositifs utilisés permettent en effet d’acquérir des actions à des conditions préférentielles grâce aux décotes sur les cours, à l’abondement versé par l’entreprise et aux avantages fiscaux associés à ces dispositifs.

En matière de gouvernance, l’actionnariat salarié renforce la stabilité du capital par un actionnariat impliqué au devenir à long terme de l’entreprise. Comme le montre la recherche en gestion, l’actionnariat salarié constitue également un mécanisme de protection contre d’éventuelles tentatives de prise de contrôle (OPA) inamicale de la part d’une entreprise concurrente ou d’un investisseur financier. À condition naturellement que le capital aux mains des salariés soit significatif.

Un système essentiellement utilisé par les grandes entreprises cotées

L’actionnariat salarié est largement plébiscité par les grandes entreprises cotées, notamment celles du CAC 40. Les champions en la matière sont notamment des groupes comme Bouygues (dont les salariés détiennent un peu plus de 17 % du capital), Air Liquide, Vinci, Essilor, Safran, Société Générale, Axa, Total ou BNP Paribas. Citons deux exemples éclairants : Essilor et Vinci.

Essilor, par exemple, a fait de l’actionnariat salarié « un principe fondateur du groupe, un levier de sa réussite et une des clés de sa pérennité ». Dès sa naissance, en 1972, une société regroupant les cadres actionnaires de la nouvelle entreprise s’est en effet constituée. Baptisée Valoptec, elle détient alors 50 % du capital du nouveau groupe. Cette forte implication des collaborateurs va perdurer tout au long du développement international de l’entreprise.

Depuis trente ans, Essilor a ainsi lancé un plan d’actionnariat salarié chaque année et aujourd’hui ce sont plus de 45 000 salariés de 58 pays (soit 65 % des collaborateurs) qui détiennent une participation dans le nouveau groupe Essilor-Luxottica. Les salariés sont même le premier actionnaire du groupe, détenant ensemble 8,4 % de son capital.

Le déploiement mondial de cet actionnariat traduit la volonté du groupe de « sceller durablement les intérêts des salariés à ceux de l’entreprise autour d’une ambition commune ». Valoptec, qui compte 10 000 actionnaires salariés membres, participe activement à la gouvernance du groupe. Elle est représentée par un Conseil d’administration international constitué de seize membres, dont trois font partie du Conseil d’administration d’Essilor et siègent au Comité stratégique, au comité d’audit, au comité RSE et au comité des nominations.

L’actionnariat salarié est également au cœur de la stratégie des ressources humaines de Vinci : 120 000 collaborateurs détiennent collectivement 5 milliards d’euros de capital, soit un peu plus de 10 % du groupe.

Vinci offre un abondement de 50 à 200 %, en fonction des pays et propose diverses facilités de paiement. Cette volonté de développer l’actionnariat salarié est également soutenue par une stratégie de communication interne bien huilée qui mise en particulier sur la sensibilisation des managers et des partenaires sociaux, premiers ambassadeurs de l’actionnariat salarié auprès de tous les collaborateurs. Résultat : le groupe Vinci atteint un taux de souscription moyen de 40 %, « parmi les plus élevés du marché ».

On pourrait allonger la liste des grandes entreprises françaises ayant fait de l’actionnariat salarié un élément de leur stratégie de développement à long terme. Mais l’exemple des grandes entreprises cotées n’est malheureusement pas partagé par les entreprises de taille intermédiaire (ETI) et nos PME. Il y a dans ce domaine des progrès à faire.

Les risques d’un développement trop important de l’actionnariat salarié

Si l’actionnariat salarié présente incontestablement de nombreux avantages, il ne faudrait pourtant pas passer sous silence ses risques, que ce soit pour les salariés comme pour l’entreprise, surtout si son développement devenait trop important.

1. Pour les salariés

Être associé au capital de l’entreprise c’est aussi être associé à ses gains comme à ses pertes. Ce rappel évident et bien connu des investisseurs, nous permet de relativiser les gains potentiels des salariés actionnaires. En ce sens, une participation aux bénéfices de l’entreprise n’est pas équivalente à une augmentation de salaire. Certes, si tout va bien et que l’entreprise prospère, les salariés seront gagnants mais ce scénario optimiste n’est pas garanti. Il est ainsi possible qu’à l’échéance de leurs plans de participation certains salariés soient déçus et que la promesse d’enrichissement ne soit pas tenue. En d’autres termes, il ne faudrait pas que les salariés oublient le principe de diversification cher aux investisseurs. Ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier reste un conseil de bon sens. Outre que les salariés investissent déjà leur capital humain dans l’entreprise, s’ils investissent également une part significative de leurs avoirs dans son capital, ils pourraient au final être perdants sur tous les tableaux.

2. Pour les entreprises

Si la présence des salariés au capital des entreprises est une bonne chose pour fidéliser et motiver les employés, et stabiliser la gouvernance, elle peut néanmoins se traduire par une perte d’agilité pour le management. En effet, même s’ils sont actionnaires de leur entreprise, les salariés mettront toujours en premier leur statut d’employé avant celui d’actionnaire surtout en cas de décisions difficiles de restructuration. Comment en effet des salariés actionnaires représentés au Conseil d’administration pourraient valider la fermeture de sites non rentables ? Entre leurs intérêts d’actionnaires et ceux des salariés l’arbitrage est vite fait. Le cas de Renault et à cet égard très révélateur lors de la fermeture en 1997 du site de Vilvorde en Belgique. Tant que les salariés actionnaires restent minoritaires, la logique financière de l’entreprise demeure. Mais si ceux-ci deviennent majoritaires on bascule dans un autre système proche de celui des sociétés coopératives (SCOP). Or, et malgré leurs intérêts, les SCOP n’ont jamais vraiment challengé les sociétés anonymes par action (SA), surtout en termes de croissance et de développement. Et puis, une participation trop importante des salariés au capital de l’entreprise peut effrayer des investisseurs au cas où l’entreprise en difficulté aurait besoin d’une recapitalisation.

Au total, que penser de la proposition du ministre des Comptes Gérald Darmanin ? Même s’il existe quelques risques à un développement trop important de l’actionnariat salarié, il nous semble que les avantages l’emportent largement, surtout dans la situation que connaît notre pays. Associer le travail au capital reste une belle et puissante idée dans un pays trop imprégné par la lutte des classes et les rêves de nationalisation. Le Général de Gaulle avait vu juste il y a plus de cinquante ans.

 

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