Gérald Darmanin : une définition du macronisme à lui tout seul

Gérald Darmanin by Jacques Paquier on Flicker (CC BY 2.0) — Jacques Paquier, CC-BY

Quoi qu’en dise Darmanin, un jour il faudra payer, et ce seront les impôts sur le secteur productif qui assureront ce service.

Par Nathalie MP Meyer.

Le ministre de l’Action et des Comptes publics Gérald Darmanin est un homme heureux. Attaché comme il l’est à « sa » commune de Tourcoing, seconde ville du département du Nord et de la Métropole lilloise avec 97 400 habitants, se voir réélu triomphalement maire avec 60,9 % des voix dès le premier tour des élections municipales du 15 mars dernier ne pouvait que lui arracher le sourire le plus large et la reconnaissance la plus grandiloquente lors de son intronisation officielle :

On passera rapidement sur le fait que le triomphe électoral en question s’est accompagné d’une abstention record de près de 75 %. Effet Covid-19 au moins pour partie, certainement, mais tellement supérieur à l’abstention moyenne française de 55,4 % que l’heureux élu préfère oublier ce petit bémol pour ne voir dans sa victoire que l’adhésion enthousiaste des Tourquennois à sa personne et à la politique du gouvernement :

Si je suis réélu au premier tour à Tourcoing, c’est sans doute que les habitants m’apprécient ; mais j’y vois aussi une marque de soutien à la politique du gouvernement que je représente. (JDD, 23 mai 2020)

On savait déjà que Gérald Darmanin avait une façon bien à lui d’arranger la réalité à sa convenance.

Ne s’est-il pas félicité récemment de ce que le gouvernement pouvait « dépenser quasiment sans compter » en temps de Covid-19 « parce que nos finances publiques étaient saines » (vidéo, à partir de 10′ 10″) ? Un déficit public qui remontait à 3 % du PIB dès 2019, une dette publique proche de 100 % du PIB, oui certes, voilà qui était très sain et qui ne nous handicape pas du tout maintenant que nous avons plongé dans le marasme économique consécutif au confinement anti Covid…

Mais laissons là les problèmes du pays et revenons au sujet beaucoup plus important de la carrière de M. Darmanin. Autre motif d’intense satisfaction à son actif, il figure parmi les rares candidats LREM à avoir tiré son épingle du jeu dans un scrutin municipal particulièrement mal orienté pour le gouvernement.

Le parcours de Darmanin

C’est d’autant plus remarquable qu’il n’est arrivé au macronisme que suite à un long cheminement personnel conformément aux valeurs qui scandent son engagement dans la vie publique :

Je fais de la politique pour défendre des idées, débattre, trouver des solutions pour servir mon pays.

C’est ainsi qu’il est d’abord sarkozyste jusqu’au mimétisme quand ce dernier est Président. Puis il déduit de la campagne pour les élections régionales de 2015 qu’il n’y a pas « d’envie de Sarkozy » dans le pays. Rupture. Puis il apporte son soutien à Sarkozy lors des primaires de droite. Échec. Puis il finit par se rallier à Emmanuel Macron dans l’entre-deux tours de la présidentielle de 2017. Non sans avoir abondamment raillé le « bobopopulisme » du candidat Macron quelques petites semaines auparavant.

Bref, tant de qualités dans le « en même temps ni de droite ni de gauche » ne pouvaient manquer de faire de Gérald Darmanin une valeur aussi sûre qu’incontournable de la Macronie.

Il semblerait même qu’il soit devenu tellement irremplaçable qu’il a été autorisé par l’exécutif à cumuler « pendant un temps » sa fonction de maire avec son portefeuille de ministre. À ce propos, n’allez surtout pas croire que ces deux postes sont intrinsèquement des mi-temps qui supportent tout à fait d’être menés de front par une seule personne.

Il est bien évident qu’il s’agit de deux immenses responsabilités que seules les performances hors du commun de Gérald Darmanin permettent d’assumer.

En tout cas, dur, dur pour l’actuel Premier ministre, car cet automne, du haut de toute l’autorité dont il était capable, il avertissait les ministres candidats en ces termes :

Chaque ministre pourra être candidat ; je précise immédiatement que la règle selon laquelle on ne peut pas cumuler sa fonction de ministre avec la tête d’un exécutif local, restera valable.

Un changement de pied gouvernemental de plus. Mais pour ce qui est de Gérald Darmanin, le voici donc avec un pied bien calé dans la légitimité conférée par une pratique effective d’élu de terrain dans une commune populaire et l’autre pied bien installé dans la légitimité de l’expérience gouvernementale badigeonnée d’une jolie couche de « gaullisme social » en produit d’appel.

Le rêve d’un « grand » ministère

De quoi penser à pas mal de choses en se rasant, surtout quand on a peu ou prou l’âge qu’avait Emmanuel Macron quand il était lui-même ministre de François Hollande à Bercy (37/38 ans).

Dans l’immédiat, on lui prête le désir d’obtenir un « grand » ministère avec des compétences élargies lors du remaniement qui semble se profiler pour donner un second souffle au quinquennat d’Emmanuel Macron avant l’échéance présidentielle de 2022. Plus question pour Darmanin de rester dans l’ombre du ministre de l’Économie Bruno Le Maire, même si tous deux s’entendent à merveille pour vanter en permanence l’excellence budgétaire du gouvernement et faire l’exact contraire de budget en budget.

D’où le petit chantage sur le mode « Sinon, je rentre à Tourcoing, j’adore trop ma ville pour ne pas m’y investir totalement. »

Totalement et… gratuitement. Enfin, presque gratuitement. Car si Darmanin a effectivement déclaré qu’il ne cumulerait pas les deux rémunérations de maire et de ministre, il a quand même décidé que l’indemnité de maire qu’il ne touchera pas sera reversée à la SPA. Pour le contribuable, cela ne changera rien, si ce n’est que les causes qu’il aimerait soutenir ne sont pas forcément celles que M. Darmanin, dans son immense désintéressement, impose à tous.

Une situation financière « saine »

En attendant, c’est la crise et le ministre de l’Action et des Comptes publics est en première ligne :

Confronté à une situation sanitaire mais aussi économique et sociale gravissime, le gouvernement a répondu par des moyens exceptionnels. Peu de pays au monde ont fait autant que nous.

Ah oui, rappelons-nous, notre situation financière était saine et l’on peut dépenser quasiment sans compter. Mission accomplie.

Mais, interroge non sans raison le journaliste du JDD, « tout l’argent que l’État mobilise face à cette crise, qui va le payer ? »  Eh oui, un jour quelqu’un paiera, soyons-en certains. Mais ce n’est pas une chose à dire. Ce qu’il convient de dire à un futur électeur, langage que M. Darmanin maîtrise à merveille, c’est qu’il n’y aura ni impôts en plus (justice sociale, pouvoir d’achat, classes moyennes, blablabla) ni dépenses publiques en moins (besoins massifs de l’hôpital, service public, blablabla).

Il y aura donc de la dette ! Mais ce n’est pas grave car on s’endette pour rien par les temps qui courent (grâce à nos efforts structurels et notre bonne gestion, blablabla) et de toute façon, le gouvernement a fait le choix de la croissance (confiance aux entreprises, confiance aux salariés, blablabla).

C’est à se demander si M. Darmanin a seulement pris le temps de jeter un œil sur les publications récentes de l’INSEE et d’Eurostat à propos du PIB du premier trimestre 2020.

Selon le premier institut, le PIB français a reculé de 5,8 % par rapport au trimestre précédent et selon le second institut, ceci constitue la plus forte reculade de tous les pays de l’Union européenne auxquels ont été adjoints le Royaume-Uni, les États-Unis et la Norvège :

Il n’y pas à dire, la France possède un prodigieux talent à être toujours la championne du pire : dépenses, impôts, chômage, dette, et maintenant recul du PIB, nous brillons partout des mille feux de la médiocrité. Sans compter qu’on avait déjà dû constater un repli du PIB de 0,1 % au quatrième trimestre 2019.

Alors pour la croissance, ce n’est pas gagné et ce n’est guère étonnant. Un État dépensier et endetté est un boulet pour son secteur productif car quoi qu’en dise Darmanin, un jour il faudra payer, et ce seront les impôts sur le secteur productif qui assureront ce service.

Mais là encore, tout n’est pas bon à dire à un futur électeur. Il est de beaucoup préférable de jeter une sorte de voile d’ignorance sur ces questions qui fâchent et faire semblant de croire que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles et que dans ce monde merveilleux, la France ouvre la voie du bonheur éternel grâce aux formidables réformes entreprises depuis 2017  :

Quand la crise sera passée, ces mêmes réformes nous permettront de rebondir plus vite que nos voisins.

Un ridicule accès d’auto-satisfaction qui achève de faire de Gérald Darmanin une parfaite définition du macronisme à lui tout seul. Ça promet.

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