Les ruineuses chimères de Bruno Le Maire

Bruno Le Maire by Fondapol (CC BY-NC-ND 2.0) — Fondapol, CC-BY

Après avoir voulu « réinventer le capitalisme », Bruno Le Maire prétend conduire la France à la « souveraineté économique ».

Par Simone Wapler.

La « souveraineté » est un gros mot fourre-tout qui évoque beaucoup de choses : autorité d’un pouvoir dans un territoire donné, pouvoir suprême au-dessus duquel il n’existe rien, indépendance nationale, patriotisme…

En général, la souveraineté s’applique à la politique. Le concept de souveraineté économique est donc nouveau.

La souveraineté économique, un nouveau concept

Si l’on essaye de suivre la pensée de Bruno Le Maire, étalée dans cette page du Figaro, la France devrait donc avoir une « autorité économique suprême » ou un « pouvoir économique suprême ».

Cela demande une très grande détermination. C’est en cohérence avec ce que nous avons fait dans les trois premières années du quinquennat : valoriser le travail, renforcer la compétitivité, soutenir l’innovation.

Tout ceci, bien entendu dans une économie très planifiée par ces esprits supérieurs que sont Le Maire et consorts.

Cette nouvelle lubie de « souveraineté économique » est une autre présentation des vieilles chimères constructivistes : le pouvoir politique peut décréter ce que l’économie doit être.

Ainsi pour l’industrie automobile :

Nous demandons aux constructeurs de prendre des engagements dans trois directions :  le véhicule électrique, le respect de leurs sous-traitants et la localisation en France de leurs activités technologiquement les plus avancées. Toutes les aides que nous apportons aux entreprises doivent être orientées dans ces deux directions : la décarbonation de l’économie française et l’amélioration de sa compétitivité.

Qu’importe si le véhicule électrique est bien plus cher et inadapté à la vie rurale.

Les échecs répétés des plans (le « plan calcul Bull » ou le « Google français » Qwant  pour ne citer que deux exemples parmi une myriade) ne découragent pas les personnages comme Bruno Le Maire qui vivent dans un monde vertical et se voient perchés à son sommet.

Bien entendu, il s’agit selon Bruno Le Maire d’un constructivisme laissant place à la concertation :

Nous voulons consulter largement les collectivités locales, les formations politiques, les parlementaires, les partenaires sociaux, les économistes.

Bref, on demande l’avis de tout le monde sauf de ceux qui sont réellement intéressés aux résultats : les clients qui vont dépenser leur propre argent pour se procurer les biens et services délivrés par cette « économie souveraine » et les contribuables qui vont mettre la main à la poche pour soutenir les constructeurs automobiles, ou Air France, ou Fnac-Darty…

Pourquoi une telle haine de la démocratie économique ?

Déjà, début 2019, Bruno Le Maire annonçait vouloir « réinventer le capitalisme » tout seul avec ses petits bras musclés :

Le capitalisme doit se réinventer ou il ne survivra pas à la montée des inégalités à travers la planète.

Depuis, quelque âme charitable lui a probablement indiqué que le capitalisme n’avait pas été « inventé » et n’avait donc pas besoin de se « réinventer ». Le capitalisme a émergé sans l’aide des constructivistes, des politiciens, des économistes et autres mouches du coche.

Le capitalisme s’impose parce qu’il s’avère que c’est la meilleure organisation concertée pour créer de la richesse. Et c’est une organisation par le bas où chaque client a son mot à dire. Dans la mesure où le souverain n’intervient pas et où la concurrence n’est pas distordue par des monopoles publics ou privés, les clients décident de ce qui leur convient et à quel prix. Les entrepreneurs ajustent en permanence leur offre de produits et services et leurs prix pour trouver le plus de clients possibles. Une entreprise sans suffisamment de clients finit par disparaître, une entreprise qui fait trop d’erreurs fait faillite.

Le capitalisme est la démocratie appliquée aux échanges marchands. Chaque prix est le résultat du vote du plus grand nombre de clients possibles.

Il serait sain qu’un jour nos politiciens comprennent que la démocratie économique est la voie de la prospérité. La démocratie économique est la libre formation des prix par la rencontre d’un acheteur et d’un vendeur tous deux consentants.

La seule chose qui incombe au pouvoir souverain est d’accoucher d’un système législatif qui laisse fleurir une concurrence loyale : sans passe-droit, aide, subventions, taxations pour des motifs clientélistes ou des visions irréalistes. Laisser-faire l’économie de marché, favoriser l’exercice d’une concurrence saine et loyale sont du ressort de la démocratie politique.

Tout le reste n’est que capitalisme de copinage ou totalitarisme économique, des systèmes ineptes qui conduisent à une économie soviétique ou vénézuélienne.

Soulageons les contribuables, laissons les mauvais faire faillite !

Oui, le capitalisme sans entraves exacerbe les justes inégalités : les bons prospèrent, les mauvais font faillite. C’est ainsi que les salariés qui ont participé tôt aux aventures entrepreneuriales de Doctolib sont mieux lotis que ceux qui ont choisi Qwant.

Si les mauvaises entreprises font faillite, leurs employés pourront choisir de se diriger vers les plus performantes. Les filets sociaux facilitent leurs transitions.

Pourquoi la compagnie Air France (avec ses pilotes les mieux payés au monde) n’aurait-elle pas le droit de faire faillite ? En quoi serions-nous pénalisés par l’arrêt de son activité ? Pourquoi nous demander de cautionner un prêt de 7 milliards d’euros ?

En octobre 2001, Swissair a fait faillite. Genève, Zurich, Bâle et autres grandes villes suisses ne sont pas des destinations rayées des cartes des compagnies aériennes et n’importe qui peut prendre un avion pour aller en Suisse ou en partir.

Voici ce qu’en disait le journal Le Temps en 2011 après dix ans de recul.

Le mot clé est « arrogance ». La faillite apprend l’humilité, une qualité rare chez nos hommes de pouvoir. Il est vrai que la seule sanction de leurs mauvaises décisions est de louper un mandat et d’attendre le tour suivant.

Monsieur Le Maire, cessez de poursuivre vos chimères avec l’argent des autres (celui des contribuables). Cherchez plutôt l’inspiration chez les pays prospères et bien gérés, ceux qui laissent s’exercer la démocratie de marché sans avoir besoin de 450 milliards d’euros pour financer des relances d’activités zombies.

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