Du gel français vendu en Allemagne : effet secondaire du blocage des prix ?

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Et si le fait d’avoir plafonné les prix de vente en France avait provoqué la fuite d’une partie de la production vers les marchés étrangers où la fixation du prix est libre ? 

Par Guilhem Delon-Saumier. 

Dans un tweet du 26 avril dernier, un internaute s’est étonné d’avoir trouvé, dans un magasin à Berlin, du gel hydroalcoolique produit en France. Ce tweet en a consterné plus d’un. Pourquoi ce produit se retrouve-t-il chez notre voisin alors qu’il en manque cruellement dans nos rayons ? Et si cette situation était due, en partie, au blocage des prix en France ? Interrogeons-nous. 

De la production française orientée vers l’étranger

Des bouteilles de gel hydroalcoolique produits sur le sol français mais vendues au détail chez nos voisins Allemands : le tweet a fait l’effet d’une petite vague en ayant été partagé plus de 2000 fois… avant d’être supprimé. L’information a été vérifiée par Checknews, le moteur de recherche du journal Libération.

Du gel produit en France est bel et bien vendu chez nos voisins : la photo du tweet concernait un flacon de 500 ml commercialisé par une entreprise française, Passat, via une de ses filiales à Berlin. 

Ce fait n’est pas anodin, et il est légitime de s’en étonner. Quel est l’intérêt de produire du gel en France pour le vendre à l’étranger alors que le produit a largement les moyens d’être écoulé sur le marché local ?

Le directeur marketing de Passat, interrogé par les journalistes, explique que cette situation est « normale » puisque Passat est une société « franco-allemande », ses filiales françaises et allemandes partagent le même fournisseur en région lyonnaise. Il explique par ailleurs que l’entreprise a tout à fait le droit de vendre ce produit à l’étranger car le gel n’a fait l’objet d’aucune réquisition, tout en rappelant que le produit est aussi commercialisé en France…

Ces raisons sont tout à fait valables. Mais curieusement, rien n’est dit à propos du gel des prix sur le marché français. Et si le fait d’avoir plafonné les prix de vente en France avait provoqué la fuite d’une partie de la production vers les marchés étrangers où la fixation du prix est libre ? 

Une conséquence probable du blocage des prix

L’analyse de l’effet d’un plafonnement légal du prix d’un produit sur sa disponibilité est un exercice devenu relativement classique en économie. 

Comme nous le savons, le Décret n° 2020-197 du 5 mars 2020 (modifié par la suite), a plafonné le prix de vente des gels hydroalcooliques. Ce texte, pris en application  du troisième alinéa de l’article L. 410-2 du Code de commerce, a pour but, selon ce dernier, de « protéger les consommateurs contre les risques induits par une situation manifestement anormale du marché ».

En clair, les intentions sont bonnes, il s’agit d’éviter, dans la situation de crise actuelle, que certains vendeurs ou producteurs de gels profitent de la forte demande de gel pour augmenter de façon « excessive » le prix de ces produits, au détriment du pouvoir d’achat des consommateurs.

Mais a posteriori, ce qui compte pour le consommateur ce ne sont pas les intentions mais les résultats, c’est-à-dire l’efficacité de la mesure et non son effet symbolique. Le gel du prix des solutions hydroalcooliques a, certes, permis d’éviter les « hausses excessives de prix », mais plus fondamentalement, son véritable rôle était de protéger le consommateur en lui garantissant que ces produits resteraient disponibles. De ce point de vue-là, la mesure a été inefficace, puisque, comme tout le monde l’a constaté, une pénurie s’en est suivie.

En économie, il y a malheureusement toujours, pour reprendre la très célèbre phrase de Frédéric Bastiat, « ce qu’on voit, et ce qu’on ne voit pas ». Il y a d’abord eu ce qu’on voit : le gel des prix a permis de « rassurer » l’opinion publique en garantissant que les produits resteraient abordables en termes de coûts, mais il y a eu ensuite, et c’est bien là tout le problème, ce qu’on ne voit pas : la mesure a causé d’importantes ruptures de stock.

Prix plafonnés + forte demande = pénurie

Pour tous les biens de consommation classique, le prix, en économie libre, constitue une variable d’ajustement entre l’offre et la demande car il agit comme un signal sur le marché : lorsque le prix pour un bien augmente à la suite d’une hausse de la demande, c’est un signal incitatif envoyé aux entreprises pour produire davantage. Inversement, lorsque la demande diminue, les producteurs sont incités à moins produire, car les opportunités de profit diminuent.

Cela ne signifie pas que les effets soient mécaniques, ils sont plutôt tendanciels en temps normal. En revanche, dans un contexte de crise sanitaire, c’est-à-dire lorsque la hausse de la demande apparaît forte et brutale, alors l’effet devient mécanique ou quasi-mécanique car l’offre sur le marché a besoin de temps pour s’adapter. Une hausse des prix intervient donc dans un premier temps, mais elle est nécessaire car elle permet au marché, dans un second temps, de revenir progressivement à l’équilibre.

Lorsqu’une mesure légale de plafonnement des prix intervient, elle perturbe ce mécanisme d’auto-ajustement, car elle ne laisse pas la possibilité à l’offre de s’adapter librement. Pour organiser une forte production qui puisse répondre à la demande, les producteurs doivent accroître leurs capacités productives ; faire travailler davantage leurs salariés, embaucher de nouvelles forces, acheter davantage de machines… etc. et tout cela a un coût.

Si les producteurs ne se voient pas offrir la possibilité de répercuter cette hausse des coûts sur le prix de leurs produits, alors ils ne sont pas encouragés à produire davantage. La demande, elle, reste forte. Alors à défaut de pouvoir légalement augmenter les prix, la mesure de plafonnement encourage « l’économie souterraine », c’est-à-dire la vente de ces produits de façon illégale, non contrôlée par les autorités. 

Au bout du compte, dans une situation d’augmentation forte et brutale de la demande, le plafonnement des prix augmente peu la production du bien, donc diminue sa disponibilité, et favorise le marché noir, parfois au détriment du consommateur (lorsque les solutions vendues illégalement sont inefficaces voire dangereuses). 

Plus rentable de vendre son gel en Allemagne ?

Comme je l’ai écrit, il est fort possible que le gel des prix ait pu provoquer une réallocation d’une partie de la production vers l’étranger. Dans l’article cité de Libération, Checknews indique qu’à Berlin, la bouteille de 500 ml est vendue 9,99 euros TTC en magasin. En France, Le décret du 6 mars plafonnait à 15 euros le litre TTC le prix des gels hydroalcooliques de plus de 300 ml vendus au détail, mais des décrets ultérieurs sont venus modifier le plafonnement.

Selon le plus récent décret, celui du 25 avril (Décret n° 2020-477), le plafond est passé à 13,19 le litre TTC pour les solutions de plus de 300 ml vendues au détail. On en déduit qu’une bouteille de 500 ml ne peut être vendue en France à un prix supérieur à 6,595 euros… alors qu’en parallèle, elle se vend à 9,99 euros chez nos voisins Allemands, soit une différence d’environ 3,4 euros pour 500 ml, ce qui est loin d’être négligeable…

Toute chose égale par ailleurs, il est donc manifestement plus profitable de vendre son gel sur le marché allemand qu’en France. Il est donc fort possible que le plafonnement des prix en France ait eu pour effet d’inciter les producteurs français à écouler davantage leur production en Allemagne qu’ils ne l’auraient fait en France sans gel des prix. 

En conclusion, le blocage des prix, que ce soit pour le gel hydroalcoolique, les loyers, ou le papier toilette au Venezuela… n’échappe pas aux bonnes vieilles lois de l’économie…

Le gouvernement travaille maintenant, dans le cadre de son plan de déconfinement, sur la question du prix des masques. Même si le plafonnement n’est, semble-t-il, pas à l’ordre du jour, l’opposition le réclame… alors si malheureusement la mesure voit le jour, il sera intéressant d’en analyser les effets d’ici quelques semaines… 

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