« Le crépuscule de l’universel » de Chantal Delsol (2/2)

À l’heure des remises en cause (très souvent largement excessives et démesurées), il est bon de s’interroger sur ce qui fonde nos valeurs essentielles et sur ce qui peut encore relever de l’universel.

Par Johan Rivalland.

Suite de notre présentation de l’excellent ouvrage de Chantal Delsol…

Les apôtres de l’ordre moral

Dans une quatrième partie, Chantal Delsol revient sur ce moralisme postmoderne des ex-soixante-huitards qui succède de manière étonnante au relativisme moral de la fin des années 1960.

« Ce qui frappe aujourd’hui c’est, au contraire, l’emballement d’un principe qui ne peut pas attendre sa concrétisation totale et parfaite, une sorte de surchauffe de la vertu ou en tout cas de ce qui est donné pour tel. Et par ailleurs, le caractère inquisitoire de l’ordre moral ainsi défendu, le côté « croisade » de ce combat, armé d’indignation vertueuse et présomptueuse, et capable d’utiliser des moyens rien moins que contestables (la violence des groupes vegan ou le fanatisme ce certains écologistes par exemple). »

Même constat en ce qui concerne les nouvelles formes d’égalitarisme, les lois sur la parité ou les tentatives d’imposer de manière agressive l’égalité statistique des statistiques. Avec les conséquences que cela engendre :

« Sous cet aspect, l’émancipation ne ressemble pas du tout à une lente conquête, fruit de la conscience humaine et de l’épanouissement moral, mais au contraire à un produit qu’il faut obtenir aussitôt, en tordant les réalités, par l’outil de la loi. La différence est visible : un produit acquis par la force laisse derrière lui des aigreurs et des frustrations qui ne resteront pas inactives et feront des dégâts. C’est ce qui va susciter la présente détestation de l’Occident chez les dirigeants russes. C’est ce qui va développer les populismes. Car on ne tire pas sur une fleur pour la faire pousser. Et les coutumes ne se décrètent pas. Elles s’éduquent, et pour cela il faut du temps et de la patience. Vouloir décréter les coutumes, c’était l’une des prétentions des idéologies utopiques. »

Même incompréhension des peuples de l’Est à l’égard des politiques de l’immigration mues par la seule volonté de faire valoir sa vertu, qui suscite des réactions hostiles de peuples motivés, eux, par l’intérêt politique. Sans oublier les guerres menées au nom de la vertu et qui suscitent de la part de cultures extérieures des réactions de plus en plus de révolte contre l’Occident. L’auteur rappelle les conséquences désastreuses du Traité de Versailles en voulant infliger une leçon morale à l’Allemagne, là où des réparations simplement en tant que vaincus n’auraient pas eu le même effet et évité une humiliation qui se révèlera terriblement destructrice.

Continuer, aujourd’hui, de gouverner en censeur de la moralité des nations, comme le fait l’Occident, est donc bien dangereux. Prêcher les droits de l’Homme a emporté un temps l’adhésion, mais à trop se comporter en parangon de l’ordre moral, et en passant de l’humanisme à l’humanitarisme, l’Occident a fini par ne plus inspirer la même confiance. Et par présenter sa morale comme une nouvelle forme de religion, se substituant au déclin de la religion traditionnelle. Mais avec un fort relativisme des valeurs, qui propose une sorte d’universalisme abstrait sans individualisation, rendant au contraire les individus esclaves de cette abstraction.

« La morale humanitaire ne se borne pas à déspiritualiser l’humanisme chrétien en défigurant ses principes. En tant que nouvelle religion de l’âge post-moderne, elle prend modèle sur les religions qui la précèdent, celles occidentales dispensatrices d’une Vérité, et parfois, à ce titre, fanatiques et oppressives. C’est la caractéristique la plus étrange, la plus inattendue de cette morale, et celle précisément qui ouvre la voie aux conflits avec les autres cultures mais aussi avec des branches de la même culture. […] C’est bien cette croisade qui scandalise ses destinataires, les révolte et les dresse contre l’Occident, et dont elle fait ses détracteurs. »

L’apologie de la force

Dans la cinquième partie de l’ouvrage, Chantal Delsol montre comment la douceur démocratique est de plus en plus remise en cause, considérée par certains de ses ennemis comme une faiblesse. La douceur des mœurs et la mansuétude ne seraient ainsi pas tant un effet de la civilisation et un caractère de type universel mais inscrit dans une civilisation particulière, celle attachée en particulier à la démocratie et à l’individualisme, comme le montrait bien en particulier Alexis de Tocqueville dans « De la démocratie en Amérique ». La meilleure preuve en est que certaines civilisations sont ou ont pu être à la fois très raffinées et capables de grandes cruautés.

Abolition de la peine de mort, mise au ban de la torture, fin du travail des enfants, abolition de la traite et de l’esclavage, lutte contre la prostitution et la pédophilie, sont les fruits du développement de la conscience.

Pour autant, ces valeurs chèrement acquises ne sont pas forcément toutes partagées. Et cette douceur démocratique peut être considérée ailleurs comme un signe de la décadence de notre civilisation. En particulier du côté de la Russie, mais aussi ici même au sein de la pensée conservatrice européenne.

Après avoir suscité une certaine « fascination mêlée d’aigreur », l’universalisme et le cosmopolitisme occidentaux ont davantage été perçus comme des armes de l’Occident pour dominer. C’est ce que montre Chantal Delsol à travers de nombreuses références à la fois littéraires et politiques. Mais ils seraient surtout le signe d’une mollesse et d’une décadence qui la mèneraient au déclin. Par excès de matérialisme, de court-termisme, de dépravation des mœurs, et par manque de virilité.

Quant aux Chinois, ils stigmatisent en particulier l’incapacité des démocraties libérales à prendre en compte le temps long. Le déclin moral et la permissivité des lois se traduiraient par la tolérance à l’égard de comportements déviants tels que la consommation de drogues, le divorce, la famille sans mariage, les familles monoparentales, considérées ici comme des signes de progrès.

Musulmans, Slaves et Asiatiques s’appuient d’ailleurs sur les dévoiements que constituent la pornographie, les films violents, ou d’autres traits caractéristiques de l’Occident, pour faire valoir leur prétention à une supériorité morale. Ils rejettent ainsi l’anthropocentrisme, l’individualisme et le matérialisme que symbolisent à leurs yeux – mais aussi de ceux de conservateurs européens – l’Occident et les Lumières. Eux fondent leur civilisation plutôt sur le sacrifice de l’individu au bien commun (culture confucéenne chinoise), l’ordre social et le respect pour la discipline et l’autorité, ou dans le cas arabo-musulman sur un refus de l’humiliation d’être décrits comme une civilisation « en retard » ou « déclinante », en référence aux siècles d’or passés.

« L’Occident, pour mesurer le retard ou l’avance, ne connaît que le critère économique et le prétend universel. En quoi il a tort. Se croyant universel il n’est qu’un particulier parmi d’autres et ses critères économiques valent pour lui. On ne se fait pas faute de lui retourner le reproche en se fondant sur d’autres critères : en ce qui concerne les mœurs, question centrale dans le monde musulman, l’Occident est décadent et même dépravé. »

Reste à savoir si les caractéristiques précédentes (anthropomorphisme, individualisme et matérialisme) « appartiennent à la substance des Lumières ou à sa perversion », comme le note Chantal Delsol, question qui reste toujours en débat. Elle souligne surtout aussi, références historiques et littéraires à l’appui, que l’autocritique sur nos formes de décadence ne datent pas d’aujourd’hui, puisqu’il s’agit de quelque chose d’ancré dans nos traditions depuis les Grecs du temps de Périclès. Mais cette autocritique atteint son point culminant dans la violence qui anime un certain courant qui inspira le nazisme :

« C’est bien l’individualisme qui devient l’adversaire principal du nazisme, promoteur d’un holisme et d’un organicisme très antimodernes. L’argument principal : l’individualisme est une décadence, en termes de mollesse, de laisser-aller, d’une trop extrême douceur et tolérance – une extrémité à laquelle aucune société ne pourrait survivre. »

Les démocraties illibérales

Et ce sont ces discours qui reviennent depuis peu, notamment au sein des démocraties illibérales. Tandis que ce qu’ils nomment décadence est généralement perçu dans les démocraties libérales comme progrès, l’heure n’étant plus aux grandes causes sacrificielles, ni aux combats idéologiques, pas plus qu’aux fanatismes, mais plutôt à accorder à l’individu la valeur la plus haute, à la fois dans sa liberté et dans son intégrité corporelle. Dans l’égalité des conditions, comme le vit déjà Tocqueville.

Aux dérives compassionnelles ou autres formes d’hypocrisie, et au refus de la violence et de la brutalité, qui laissent place à certains excès, à l’image de la récusation de la virilité comme source de violences, ou les excès de la repentance, répondent des récusations visant à rétablir cette même virilité, mais à travers une apologie de la force et parfois de la guerre. Vladimir Poutine devient l’objet d’admiration de nombreux conservateurs européens, lassés de l’idéologie du mondialisme défendue par nos énarques et autres élites à travers leur langage policé. L’élégance démocratique et la pudeur qui y est attachée laisse place au cynisme, ainsi qu’au langage cru et parfois violent, mais décomplexé, d’un Trump, d’un Orban ou d’un Kaczynski.

Tradition contre Modernité

Dans la dernière partie, Chantal Delsol montre que si les tenants de la modernité ont tendance à chercher à imposer leurs valeurs et références sans bien mesurer à quelles incompréhensions ils se heurtent face aux décalages de mentalités qui existent naturellement, les tenants de la tradition sombrent souvent dans l’idéologie, par rejet de la désincarnation de la culture occidentale à travers l’abstraction plutôt que la défense d’une religion particulière, d’un chef particulier ou d’une nation particulière.

On assiste alors à un raidissement, qui se traduit par une radicalisation et des raisonnements manichéens, qui touchent toutes les cultures ou les religions, qui se sentent menacées par l’évolution des mœurs ou des croyances. Jusqu’au culte de la mort dans le cas des fondamentalistes islamistes. Alors même, remarque l’auteur, que les évolutions sont inhérentes au temps, et inévitables.

Mais l’idéologie se trouve aussi du côté des post-modernes, qui renouent de manière naïve avec les utopies des décennies précédentes, avec lesquelles nous avions pourtant rompu, après avoir compris qu’elles débouchaient sur la terreur. Et c’est le dévergondage de l’universalisme qui les remet en selle. Avec sa détestation du passé et sa volonté de plier le réel à sa loi, à travers les différentes formes d’égalitarisme, de progressisme, ou d’écologisme, qui se déploient dans l’intolérance et de manière radicale sans toutefois aller jusqu’au totalitarisme.

En somme, nous dit Chantal Delsol, à l’opposition du XXe siècle entre défenseurs respectifs du capitalisme et du collectivisme, succède une forme que l’on peut qualifier de honteuse, d’opposition entre d’une part ceux qui se croient plus civilisés, accusant – avec mépris et condescendance – leurs adversaires d’être arriérés ou même d’avoir régressé, et d’autre part ceux qui accusent les premiers d’être des décadents dégénérés. Forme honteuse d’opposition en ce qu’elle fustige l’être autant que ses idées (à l’instar par exemple des partisans du Brexit, considérés par leurs détracteurs en Europe comme des incultes et des décivilisés qui n’acceptent pas le grand destin historique de l’Occident post-moderne, ou encore du mépris et de l’intolérance à l’égard de ceux qui à titre personnel n’approuvent pas l’IVG). Chantal Delsol note d’ailleurs ceci :

« … la tolérance n’a pas bonne presse. Le fait de tolérer un comportement sans le légitimer est très mal accepté : c’est du mépris. Il convient soit de légitimer, soit de récuser. La tolérance signifiait la cohabitation des opinions dans un régime de vérité, c’est-à-dire le régime des certitudes incertaines et de la dignité de la conscience. L’intolérance postmoderne signifie la raideur et la prétention des certitudes idéologiques, sous couvert de relativisme général. […] La pensée post-moderne, que j’ai appelée humanitarisme, fonctionne comme une idéologie : c’est une interprétation du monde structurée et complète, sûre de sa vérité et de son bon droit, toujours prête à humilier ou bannir ses opposants. Les courants qui s’opposent à elle, dits populistes ou antimodernes ou illibéraux, ne constituent pas une idéologie unique qui les réunirait. Mais ils représentent à des degrés divers des idéologisations de traditions ou de religions, dotées à ce titre, elles aussi, de certitudes fortes et d’une tolérance faible.

On comprend ainsi mieux, à cette aune, les oppositions devenues par exemple radicales, agressives et intolérantes entre Républicains et Démocrates à l’heure actuelle aux États-Unis. Le paradoxe de l’humanitarisme va aussi jusqu’à mener des guerres au nom du pacifisme, tout en récusant celles plus traditionnelles visant la conquête ou reconquête de territoires, comme dans le cas de la Russie en Crimée.

Il s’ensuit une brutalisation à travers une violence des mots, une multiplication des injures et une vive rupture entre modernes et antimodernes, partout dans le monde, y compris entre gouvernements d’Europe de pays comme la France et gouvernements d’Europe illibéraux. L’auteur en apporte plusieurs exemples évocateurs, qui montrent la surenchère d’injures et de langage cru à laquelle cela donne lieu sans plus aucun sens de la mesure, et ce dans les deux camps. Avec une volonté d’humilier l’adversaire, y compris au sein d’un même pays et de la part de gens aussi civilisés en apparence que notre propre président.

L’auteur note au passage que malheureusement la violence verbale préfigure souvent la violence physique.

« Cette situation est dangereuse pour la démocratie. Les gouvernants se considèrent en état de guerre larvée, ce qui est tout à fait hors-norme (en démocratie on a des adversaires, non des ennemis). Et en face, l’électeur des populismes n’a plus aucune confiance dans ses gouvernants. On peut dire que cette transformation de la politique en guerre, et d’un adversaire en ennemi, efface la confiance dans le régime. »

En conclusion, Chantal Delsol montre que l’utopie d’avenir poursuivie par l’humanitarisme au prix d’une volonté de biffer le passé et nos racines, en visant une forme d’universalisme et de perfection immédiate, conduit par un reniement des particularités, à asseoir ses idéaux sur du vide et une forme de relativisme qui suscitent en définitive des hostilités et des dissensions dangereuses qui vont à l’encontre de ses rêves de destin universel. Ce faisant, elle a donné des armes à la contestation holiste pour mettre à mal les principes mêmes sur lesquelles elle espérait faire reposer cette communauté de destins. Alors que, peut-être, nous serions bien avisés d’écouter parfois les arguments de ceux qui critiquent notre « modernité » et proposent d’autres formes de modernité.

Car comprendre les critiques peut aussi être un moyen d’évoluer. Plutôt que de se cantonner dans les postures idéologiques et ce qui est ressenti par d’autres comme du snobisme ou du pédantisme, nous pourrions nous montrer plus ouverts et moins dogmatiques. Et chercher à déployer une éthique commune au sein même des identités. Ce qui ne serait nullement incompatible, montre l’auteur, avec l’esprit des Lumières. Car c’est davantage la perversion de la postmodernité qui a dénaturé l’universalisme occidental que ses fondements initiaux. Par la responsabilité individuelle, la personnalisation, et l’interrelation, nous serons mieux à même de partager des valeurs communes que par des formes d’idéologie contrainte qui ne mènent finalement qu’aux affrontements stériles.

Vous souhaitez nous signaler une erreur ? Contactez la rédaction.