L’enfer est pavé de bonnes intentions (3)

Bonnes intentions socialistes (Crédits : René Le Honzec/Contrepoints.org, licence Creative Commons)

Qui aime la guerre ? Qui la souhaite ? Une des bonnes intentions bien connues, teintées d’humanisme : l’empêcher à tout prix. C’est l’objet du pacifisme. Et si les choses étaient parfois bien plus perverses ?…

 Par Johan Rivalland

En 1982, Vladimir Boukovski éditait un petit livre intitulé « Les pacifistes contre la paix », très court et rapide à lire, mais néanmoins d’un très grand intérêt et d’une grande force, à une époque où le système soviétique était encore en place, sans que l’on se doute qu’il allait chuter quelques années à peine après (à l’exception de quelques spécialistes ou personnes avisées dont l’auteur, désormais célèbre dissident qui percevait clairement que le régime était à bout de souffle et qu’il ne fallait justement pas entrer dans son jeu si on ne voulait pas en prolonger la survie involontairement).

Un mouvement pacifiste pas tout à fait spontané…

Le sujet central de ce livre était la réalité du mouvement pacifiste, dont on ignore généralement à quel point il ne fut pas totalement innocent et spontané, mais bel et bien le fruit d’une manipulation incroyable, dans laquelle beaucoup de gens sincères ont marché, sans se rendre compte qu’elle avait été mise en place par les idéologues bolcheviques dès la fin de la première guerre mondiale (à l’époque, pour mieux asseoir leur influence en séduisant les foules, le pouvoir communiste devant apparaître comme un espoir de paix, en plein contexte de mort et de destruction).

Dès le départ, le subterfuge soviétique consistait à distinguer les guerres dites justes de celles injustes, selon qu’elles étaient d’inspiration « progressiste » ou « impérialiste » (autrement dit fruit du capitalisme, source de guerres, pour ces dernières, les premières étant naturellement pleinement justifiées quant à elles !).

L’étrange défaite

Le mouvement pacifiste réapparaît ensuite à la veille de la seconde guerre mondiale. On sait quelle influence il a eu sur l’impréparation française notamment, aboutissant au désastre de 1940. Mais il va bien au-delà, puisqu’avec le pacte germano-soviétique c’est un véritable soutien qui est accordé aux Nazis, via en particulier les sabotages organisés dans les arsenaux européens, par appel aux compagnons de route et syndicats communistes.

Voici ce qu’en dit Vladimir Boukovsky, p.21 :

« Mais cette « lutte pour la paix » ne fut nulle part plus désastreuse qu’en France, où le parti communiste et ses divers sympathisants adoptèrent une attitude ouvertement défaitiste avant, pendant, et parfois même après l’invasion nazie. Le PC représentait en France une force considérable et déploya de tels efforts pour saboter l’effort de guerre qu’on a pu parler de lui comme d’une véritable cinquième colonne. Un mois après la déclaration de guerre, Maurice Thorez fila à Moscou d’où il dirigea la résistance… au combat de son pays contre l’Allemagne. En novembre 1940, Thorez et Duclos ne cachèrent pas qu’ils se réjouissaient de la chute de la France et Thorez reconnut même que « la lutte du peuple français a le même but que celle de l’impérialisme allemand. Il est de fait qu’il existe, en ce sens, une alliance objective ». »

Un pacifisme à géométrie variable

Et la propagande reste active jusque la veille de l’invasion de la Russie où, bien entendu, les choses tournent d’un seul coup et où l’on n’entend plus parler du jour au lendemain de mouvement pacifiste.
La « lutte pour la paix » prit fin aussitôt que l’Allemagne Nazie s’était retournée contre son grand allié de l’Est.

 « La guerre était brusquement devenue « juste ». »

Troisième grande étape :

 « Assez bizarrement, la résurgence du pacifisme ne se produisit qu’après la seconde guerre mondiale, une fois que l’Union soviétique eut englouti une dizaine de pays d’Europe centrale et alors qu’elle menaçait de s’emparer du reste du continent .»

L’Appel de Stockholm, les nombreuses pétitions et manifestations des années 1950 pour la paix furent organisés, dirigés et financés par Moscou, avec l’encouragement actif de Staline, dont la déclaration en faveur de la paix

« fut reprise avec enthousiasme par des milliers de naïfs, par les communistes, leurs compagnons de route, par des intellectuels peu clairvoyants, par des hypocrites en quête de popularité, par des prêtres catholiques toujours à la recherche d’une technique de promotion, par de véritables imbéciles, et aussi par des jeunes toujours prêts à se révolter contre tout et rien. Sans compter les agents soviétiques proprement dits. Il se trouve que ce curieux mélange constitue une part importante de la population de toutes les sociétés occidentales. »

Ayant alors un retard important sur les Etats-Unis en matière d’armement nucléaire, l’opération visait à manipuler les opinions occidentales et endormir leur vigilance en détournant leur attention, le tout au service de la stratégie soviétique.

Le piège se referme…

img contrepoints243Puis, après la mort de Staline et les révélations de ses crimes, et surtout parce que l’Union soviétique avait désormais comblé son retard dans la course aux armements, le mouvement pour la paix devint provisoirement inutile et cessa d’exister aussi brusquement qu’il était apparu. La place était, avec Khrouchtchev, à la détente et à une nouvelle stratégie tout aussi pernicieuse.
Limitation de la course aux armements (malgré la nature toujours essentiellement agressive du pouvoir communiste), légitimation officielle des conquêtes territoriales de l’Union soviétique (accords d’Helsinki de 1978), chantages avec l’Allemagne de l’Ouest (en échange des droits de visite de sa famille à l’Est) devenue le maillon faible de l’Alliance Atlantique, par son poids prépondérant, prêts gigantesques consentis à l’URSS et ses satellites jusqu’à créer une dépendance des banques et Etats occidentaux et se retrouver piégés. Le tout alors que l’on s’aperçut trop tard que le régime soviétique s’était en réalité durci et les droits de l’homme systématiquement violés. Par faiblesse, les occidentaux s’étaient fait piéger.
Et les réductions des dépenses militaires, contrairement à l’Ouest, n’eurent pas lieu. Tout à l’inverse, on ne sut qu’après que tous les échanges avec l’Ouest furent invariablement utilisés à des fins militaires.

… et se referme encore

Il faudra attendre l’invasion de l’Afghanistan, puis le coup d’Etat en Pologne pour que les occidentaux sortent de leur léthargie. L’ascension de Ronald Reagan sonne le glas de toute cette torpeur et la reprise de la course aux armements.

Isolé, dos au mur, malade des profonds maux internes que l’on connait désormais, le Kremlin en revient alors, pour éviter la catastrophe qui le menace, à la fameuse stratégie dont il est question au centre de ce livre : la réapparition soudaine, une nouvelle fois, d’un puissant mouvement pacifiste en Europe occidentale, à l’occasion du remplacement des vieux missiles par les Pershing. Et le même piège fonctionna auprès des populations, avec la même efficacité, sans plus de détermination de leur part, sans qu’elles aient tiré les leçons de l’Histoire.

Désolant, lorsqu’on y pense !

Et c’est là tout l’intérêt de lire cette « lettre aux occidentaux », dont je ne vous ai présenté que les 40 premières pages. Pour que cette fois on comprenne, ou retienne, et on cesse de céder aux appels de la propagande.

Les leçons à en tirer

Bien sûr, l’URSS est tombée depuis la sortie de ce livre. Mais il y a certainement encore des leçons à en tirer, si l’on ne veut pas que l’Histoire se répète, que ce soit là-dessus ou autre chose.
Comme le dit Vladimir Boukovsky,

 « Il demeure que le mouvement pacifiste dans son ensemble, ni aucune de ses principales composantes, n’ont jamais publiquement pris la défense des milliers d’hommes qui croupissent dans les prisons d’URSS pour avoir eu le courage de s’opposer à la politique d’agression de leur pays, ou pour avoir refusé d’endosser l’uniforme des agresseurs pour aller abattre des civils afghans. Quand des milliers d’amoureux de la paix ont envahi les rues de Londres, de Bonn, d’Amsterdam, de Paris et de Bruxelles pour vociférer des slogans, aucun d’entre eux n’a voulu s’inquiéter du sort du prix Nobel Andreï Sakharov qui était alors en grève de la faim au fond de son exil et qui a pourtant fait plus que quiconque au monde pour s’opposer aux expériences nucléaires. »

D’autres faits significatifs sont révélés dans la suite de l’ouvrage, comme l’arrestation d’un des dirigeants du mouvement pacifiste, accusé d’alimenter en fonds soviétiques les caisses du mouvement, ou encore les invitations de militants en URSS dans les meilleures stations touristiques. Le soutien à de multiples gouvernements communistes, ainsi qu’à la Palestine sont également développés.

Toujours est-il que, comme le dit Vladimir Boukovsky, l’expression attribuée à Lénine sur les « idiots utiles », trouve ici sa pleine expression. Et cet ouvrage est extrêmement précieux pour mieux comprendre avec le recul ce qu’était ce mouvement pacifiste dont on aurait pu penser à première vue que les intentions étaient louables et pures.
Une grande leçon.

Oui, l’enfer est bien pavé de bonnes intentions…