Tracking : éviter la disparition de la liberté au nom de la lutte contre la pandémie

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En matière de libertés publiques, ce qui est mis en place temporairement peut parfois avoir une temporalité aux allures de « Temporalité-Pérenne ».

Par Yannick Chatelain.

La difficulté dans l’urgence est de faire les bons choix. La sortie du confinement est désormais un enjeu majeur de santé publique, pour le pouvoir, comme pour nous toutes et tous. Il s’agit également de traverser cette crise sans rendre nos démocraties plus malades qu’elles ne le sont.

Au regard du recul des libertés publiques sous la menace du terrorisme il m’apparaît difficile de « vendre » ces pas en arrière comme des victoires du monde libre sur une idéologie experte dans la privation des libertés. Lorsqu’il s’agit de libertés publiques, chahutées par des enjeux sécuritaires, sanitaires et économiques, le rapport risque bénéfice en la matière ne souffre pas de s’inscrire dans le négatif, à moins naturellement de renoncer collectivement – guidé par la peur – à notre idéal démocratique.

Ne pas commettre d’irréparables erreurs

Aujourd’hui confronté à un nouveau fléau, qui comme celui précité, a pour triste point commun la « peur et la mort » il ne s’agirait pas de commettre d’irréparables erreurs. Dans cette période tragique, force est de constater que la vérité a du mal à être dite simplement aux citoyens.

Le sempiternel « En toute transparence » n’a pas empêché l’exécutif de clamer dans un premier temps l’inutilité absolue du port de masque plutôt que de reconnaître un manque criant de matériel imposant un rationnement des plus stricts, avant d’en arriver « En toute transparence » à un discours pour le moins éloigné des assertions péremptoires initiales.

Au moment où le débat sur le backtracking est engagé, le temps est à décider de façon éclairée et rationnelle. « L’objétisation » éventuelle des citoyens dans une démocratie serait un précédent d’une gravité inédite, une mise en danger assumée de tous nos principes démocratiques.

Le choix d’une telle option radicale ; à savoir l’imposition sans consentement de ce qu’il conviendrait d’appeler ni plus ni moins un bracelet électronique sanitaire ne saurait être une simple affaire de « communicants » au service de « technocrates » et de « technologues » poursuivant des objectifs propres, comme : « montrer que tout a été fait » en s’appuyant sur une l’acceptation sociale d’une population anxieuse, épuisée, mal informée, quand elle n’est pas tout simplement terrifiée.

Si cela devait advenir sans fondements scientifiques probants, sans garde-fous incontestables de temporalité, c’est-à-dire des garanties actant sans ambages un retour en arrière sans palabre ni condition et au plus tôt, alors nos assisterions impuissants à la poursuite de la descente aux enfers du monde libre déjà initié par le terrorisme.

Suspension des libertés publiques : la menace des Temporalités Pérennes

Si l’alarmisme et la vigilance sont de rigueur et d’actualité pour ce qui est de la méthodologie de tracking, au service de la gestion du risque sanitaire, c’est qu’il y a de fâcheux précédents de dérives concernant les enjeux sécuritaires en France.

En matière de libertés publiques, ce qui est mis en place temporairement peut parfois avoir une temporalité aux allures de « Temporalité-Pérenne ». J’en veux pour preuve des solutions de surveillance de masse technologique – fortement attentatoire aux libertés publiques et à la vie privée – déployée sous la loi renseignement.

La précédente majorité avait en 2015 fixé une date d’expiration et introduit une « clause de revoyure » rendant ce régime temporaire jusqu’à fin 2018 et lié à une évaluation préalable afin de contrôler la pertinence du dispositif  ! Faisant fi de cette clause, le 11 septembre 2017, arguant de la nécessité de disposer de plus de temps pour procéder à une évaluation, la nouvelle équipe gouvernementale a repoussé la décision sur le maintien de ce dispositif à 2020.

« Le tact dans l’audace, c’est de savoir maintenant jusqu’où ne pas aller trop loin ! » Cocteau

Lorsque le mercredi premier avril 2020 à l’Assemblée nationale le Premier ministre a évoqué pour la première fois la possibilité d’une application mobile, téléchargeable, qui permettrait d’être informé si l’on a croisé une personne touchée par le virus, son propos suggérait un « volontariat » :

« On pourrait peut-être -et je dis peut-être, car le débat n’est évidemment pas clos-, sur le fondement d’un engagement volontaire, utiliser ces méthodes pour mieux tracer la circulation du virus et les contacts […] de chacun ».

Si les propos sont jusqu’alors plutôt rassurants, il est utile de rappeler à une population prête à tout accepter que les épidémiologistes sont d’ores et déjà à pied d’œuvre : une mission de contact tracing a été confiée aux médecins de Santé publique France pour contenir l’épidémie de coronavirus Covid-19 ! À ce jour, une dizaine d’épidémiologistes enquêtent 24 heures sur 24, au siège de l’Agence Santé publique France à Saint-Maurice (Val-de-Marne) et chaque cas positif au coronavirus Covid-19 en France déclenche une enquête lancée pour retrouver qui a contaminé ce malade !

Le Backtracking sur la base du volontariat en appui du Contact Tracing  et du confinement ?

Le pire des choix serait celui d’un tracking non pertinent pour la communauté scientifique, en avançant de façon non autorisée un bénéfice sanitaire improbable au mépris du risque démocratique pris. Le pire des choix serait un suivisme infondé de régimes autoritaires comme la Chine, qui utilise les technologies de façon très décomplexée : hier pour suivre les citoyens incivils, aujourd’hui pour pister les malades en s’appuyant sur une application apparue dès février 2020 baptisée  Détecteur de contacts étroits

Si s’inspirer des pays reconnus comme parmi les plus agiles dans la gestion de ce type de crise est pertinent, un moindre mal ne serait-il pas de s’inspirer de ceux qui se battent au quotidien pour défendre des valeurs et des principes démocratiques ?

À ce titre il est à noter que Singapour a dès le 20 mars mis à disposition de ses concitoyens – s’ils souhaitaient la télécharger -, une application de backtracking1 développée par la Government Technology Agency : « TraceTogether ». Cette application a été proposée en Open source et mise à disposition des États qui souhaiteraient en faire bénéficier leurs concitoyens.

Cette dernière permet l’enregistrement de données de géolocalisation anonymisées, données ré-acheminées vers les autorités dès lors en mesure de prévenir une personne ayant été en contact proche avec un contaminé. Toutefois, si cela peut nourrir la réflexion, bien loin de la technologie, la cité État qui ne comptait que peu de cas jusqu’alors, et faisait jusqu’ici figure de « dissidente » du confinement, a finalement annoncé… un confinement le vendredi 3 avril.

À méditer.

« Tout croulait, du moment que l’idée de liberté faisait banqueroute, que la liberté n’était plus l’unique bien, le fondement même de la république, qu’ils avaient si chèrement achetée, d’un si long effort. » Paris (1898) Émile Zola

Ndla. Quelle que soit la posture qui sera prise dans les heures où les jours à venir sur cette thématique, elle ne saurait faire baisser la garde au regard des volte-face déjà constaté, des « temporalités-pérennes » post état d’urgence actée et portant atteinte aux libertés publiques.

 

  1. possibilité de répertorier nos déplacements via une application et ensuite de les recouper avec ceux des autres.
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