Détournement de masques : pourquoi c’est logique, juste et utile

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Si les masques se paient trois fois le prix habituel c’est que leur importance relative dans l’échelle des besoins a grimpé en flèche.

Par Pierre Schweitzer.

Cette terrible épidémie a au moins quelques conséquences positives : on respire mieux, les animaux sont plus tranquilles, et le monde regorge de petites observations économiques passionnantes.

Alors que je réfléchissais au bien-fondé d’acheter un respirateur pour plus de 30 000 euros à un vendeur chinois douteux, on apprend par Renaud Muselier qu’une cargaison de masques achetée par la Région Sud a été « détournée » au dernier moment car un acheteur – américain semble-t-il – aurait payé trois fois le prix initial.

La nouvelle a naturellement outré le destinataire initial (on peut le comprendre), mais à y regarder de plus près et au global c’est une magnifique leçon d’économie.

Le plus offrant l’emporte

Premièrement cette histoire est logique. Comme dans toute transaction marchande c’est le mieux disposé à payer qui l’emporte, et la logique du « premier arrivé, premier servi » ne s’applique plus si le vendeur a des chances de faire significativement augmenter le prix à l’arrivée d’autres acheteurs.

À la limite on peut concevoir qu’un client fidèle soit servi en priorité, pour peu qu’il n’offre pas non plus un prix ridicule par rapport à ce que peut espérer le vendeur, mais dans ce cas le vendeur ne manquera généralement pas de souligner qu’il fait une fleur à son acheteur en raison de sa loyauté et de son ancienneté.

La Région Sud est-elle une ancienne et fidèle cliente de masques chinois ? On peut en douter. Renaud Muselier ne rêverait-il pas, comme tous les politiques du moment, de retrouver la « souveraineté française » dans la fabrication des masques ? On peut le penser.

Pourquoi notre vendeur chinois se priverait-il donc d’un profit supérieur tout en privant son client américain de dernière minute d’une transaction considérée comme valable au triple du prix négocié par le français ?

Les Américains souffrent autant de la situation

Deuxièmement cette histoire est juste. Les Américains ne souffrent pas moins de la situation sanitaire que les Français, les médias français se plaisent d’ailleurs à rappeler avec malice que les États-Unis sont désormais « le pays le plus touché ». Bien sûr cela ne prend pas en compte le fait qu’il s’agit d’un pays de 330 millions d’habitants à comparer avec nos moins de 70 millions, mais qu’importe.

De fait, on voit mal par quel mécanisme la Région Sud aurait un droit absolu à être servie en premier. Juridiquement ? Ce n’est pas mon domaine, mais en tant qu’économiste je ne peux constater que si la vie économique est contrainte par le droit, la vie juridique se fait parfois doubler par l’impératif économique. On peut construire un barrage sur une rivière, mais rien ne garantit à 100 % que le barrage tiendra lors de toutes les crues, a fortiori des crues centennales.

Si à ce stade certains lecteurs sont déjà très choqués, je les invite à réfléchir à leur propre comportement au moment de vendre un bien immobilier si un acheteur faisait irruption devant la porte du notaire avec une valise de billets ou un énorme chèque de banque certifié en offrant le triple du prix âprement négocié avec l’acheteur. Combien d’entre vous résisteraient ?

Votre partenaire vous ferait probablement miroiter combien cet argent serait utile pour vos vieux jours, ou pour offrir plus de confort à vos enfants, pour payer des études, pour assurer la retraite de vos parents, ou pour faire un gros don à votre association de cœur. Bref, vous accepteriez.

Ce raisonnement s’applique de la même manière à la vente de votre extracteur de jus ou de votre diffuseur d’huiles essentielles sur Le Bon Coin. Remarquons que si votre morale personnelle vous commandait de résister au triplement de votre gain, il suffirait que vous soyez amené le lendemain à reproduire l’opération pour que votre prix de départ augmente très sensiblement. Après tout vous jetteriez un œil aux offres concurrentes et vous diriez « c’est le prix du jour, pourquoi ferais-je cadeau de ma marchandise ? ».

On pourra toujours objecter qu’il s’agit ici de masques pour protéger des vies et non pas d’extracteur de jus, mais n’oubliez pas que tous les acheteurs potentiels ont envie et besoin de sauver des vies, il ne s’agit pas de payer la réalisation d’un lustre en accessoires d’hygiène pour décorer le château de Versailles avec l’argent que le contribuable aurait peut-être souhaité destiner aux hôpitaux…

Le prix indique la valeur

Troisièmement ce « détournement » de masques par une offre marchande supérieure est éminemment utile. Comme nous le savons au moins depuis les travaux de Friedrich Hayek et d’autres économistes du courant autrichien, le prix objectif n’existe pas et ne doit surtout pas exister.

Car le prix exprimé en monnaie ne fait que refléter la valeur d’un bien par rapport à d’autres biens produits dans l’économie, et traduit ainsi un certain ordre de priorité dans les préférences de consommation et les capacités de production.

Cela se comprend mieux si on considère la notion de coût d’opportunité : à chaque fois qu’une entreprise quelconque décide de fabriquer des masques ou des gels hydro-alcooliques plutôt que des voitures ou des bouteilles de pastis, cela implique de renoncer à des rentrées d’argent qui permettent de payer les fournisseurs qui ont livré des marchandises, les employés qui ont travaillé, et même les actionnaires qui ont laissé leur argent à disposition de l’entreprise plutôt que d’en profiter pour eux-mêmes (notons que si des morts du Covid-19 avaient des actions, ils regretteraient sûrement avec le recul de ne pas avoir utilisé l’argent pour se payer de belles vacances ou un restaurant étoilé plutôt que des actions, mais c’était leur choix).

En clair, pour prétendre dérouter des ressources matérielles, humaines et financières d’une finalité économique vers une autre, il ne suffit pas de clamer l’importance de cette dernière. Adapter un outil industriel, payer des employés volontaires et se procurer des marchandises très recherchées mais en quantités forcément limitées en un moment donné, cela coûte de l’argent et les producteurs doivent bien le trouver quelque part.

Si les masques se paient trois fois le prix habituel c’est que leur importance relative dans l’échelle des besoins a grimpé en flèche, et ce au même moment pour le monde entier. Chacun est donc prêt à offrir ce qu’il peut en échange de la précieuse marchandise, ce que les États-Unis font avec une monnaie recherchée dans le monde entier puisque cette dernière permet de faire son marché dans toute la prospère économie américaine, et même au-delà.

C’est aussi à cela que sert de produire des biens et services recherchés dans le reste du monde : pouvoir en faire un levier au moment où on a urgemment besoin de biens et services produits ailleurs dans le monde. Si les masques sont si importants en ce moment il est bien normal que l’argent suive les discours et que chaque région, chaque nation, chaque ville, chaque hôpital sacrifie des consommations et productions alternatives pour se procurer un maximum de la précieuse et urgente marchandise.

Par un heureux accident, c’est cette « ruée vers l’or blanc » et l’inévitable explosion du prix qu’elle entraîne qui prépare les capacités de production de demain en « reprogrammant » les marchés avec une information nouvelle : il est urgent de fabriquer des masques plutôt que des t-shirts.

Mais si les t-shirts se paient toujours au même prix que les masques on ne peut pas imaginer que les producteurs subissent volontairement des coûts élevés pour ré-orienter leur production. Certains le font par pure philanthropie, et c’est tant mieux. Mais la charité se heurte vite à une limite : les producteurs chinois n’ont pas plus envie d’équiper gracieusement la France que les producteurs français ne rêvent de fournir généreusement les Chinois. Le voudraient-ils qu’ils seraient bien en peine d’expliquer à leurs salariés et à leurs fournisseurs qu’il faut travailler avec plus de risque et fournir des marchandises plus chères sans que le producteur n’accepte d’en payer le prix.

On peut toujours déplorer les réflexes égoïstes de l’être humain, mais cela ne résout pas les problèmes. Étant moi-même Marseillais, je ne peux que m’étonner du nombre de personnes qui portent des masques FFP1 et même FFP2 dans la rue alors que personne ne peut ignorer combien les soignants les plus exposés en manquent cruellement dans le même temps.

L’économie n’est qu’un miroir du comportement humain, mais elle possède heureusement de fantastiques mécanismes d’ajustement qui font d’un comportement égoïste et « court-termiste » un bienfait global : c’est grâce aux enchères sur les cargaisons de masques et aux respirateurs pas toujours homologués mais achetés à prix d’or que notre tissu économique sera prêt à affronter une prochaine épidémie et parvient en ce moment même à s’adapter à l’urgence.

L’attitude consistant à s’offusquer des prix organiques du marché et à vouloir les limiter permet de se draper dans la morale, mais revient au mieux à répartir la pénurie, tout comme le socialisme assurait une égale répartition de la misère hors de la Nomenklatura.

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