Yuval Harari, le Tocqueville de l’ère biotech

Yuval Noah Harari at TEDGlobal London (CC BY-NC 2.0)

Quels que soient les doutes qu’il exprime sur la viabilité du capitalisme démocratique, Yuval Harari en est un défenseur fervent et éloquent.

Par Henri Astier.

Homo Deus, le dernier livre de l’historien israélien Yuval Noah Harari, s’inscrit dans la tradition du pessimisme libéral. Le qualificatif libéral peut surprendre, appliqué à penseur pour lequel le capitalisme globalisé mène à la catastrophe et qui s’alarme du fait que l’humanité « cède l’autorité au marché et à la sagesse des foules ».

Mais si on s’écarte d’une conception purement économique du libéralisme – ou « néolibérale », dans le langage de la gauche d’aujourd’hui – Harari est bel et bien un libéral. Au centre de sa réflexion est l’idée que le monde moderne, ayant remplacé l’autorité divine par celle des hommes, a accouché de trois formes d’humanisme.  Les Lumières ont d’abord sanctifié l’individu autonome.

Humanisme libéral

De cet humanisme libéral sont issus deux sous-produits, qui eux aussi mettent les hommes en charge de leur destinée, mais de façon collective : « l’humanisme socialiste », pour lequel le salut ou la perdition des sociétés dépend des structures sociales (en gros la gauche radicale) ; et « l’humanisme évolutionniste », pour qui tout est une affaire de supériorité ou d’infériorité culturelle, voire biologique (en gros l’extrême droite).

Harari analyse ces humanismes avec le détachement du chercheur scrupuleux qu’il est, mais il est clair qu’entre les trois, son cœur ne balance pas. S’il ne chérissait pas les valeurs héritées des Lumières, il ne mettrait pas en garde contre leur disparition. La civilisation libérale, ayant au XXe siècle miraculeusement triomphé de ses ennemis, est à ses yeux désormais menacée de l’intérieur : les nouvelles technologies font peser un danger d’autant plus grave que les individus contribuent sciemment à l’écrasement de leur indépendance.

Pessimisme libéral

Le pessimisme est un courant vénérable au sein du libéralisme. Comme l’a souligné Arthur Schlesinger, Les Pères fondateurs des États-Unis étaient hantés par l’échec de la première expérience démocratique américaine, dans les années 1780.  Leur manifeste, Le Fédéraliste, est empreint d’un profond scepticisme sur la nature humaine et le pouvoir. C’est au XXe siècle que le pessimisme libéral a atteint son apogée.  Elie Halévy, George Orwell, et H L Mencken, entre autres, voyaient dans la modernité une machine à broyer l’individu.

Après la seconde guerre mondiale, le peu de libéraux que comptait l’intelligentsia – de Arthur Koestler, à Karl Popper, et Raymond Aron – ont mis en évidence la puissance des forces alignées contre une société démocratique qui n’avait triomphé d’un totalitarisme qu’en surhaussant un autre.

Pour beaucoup le défi posé à la liberté dépassait de loin la simple géostratégie. Friedrich Hayek estimait que « l’ordre étendu » résultant de l’interaction d’agents libres, fruit de l’évolution culturelle, était contrecarré par les instincts collectivistes inscrits dans la biologie humaine. Le marché est pour Hayek littéralement contre-nature. Le dissident soviétique Igor Chafarévitch, auteur du trop méconnu Phénomène socialiste, jugeait le totalitarisme conforme à une aspiration de l’humanité venue de l’aube des civilisations.

La parenthèse démocratique

Au début des années 1980, la liberté ne régnait imparfaitement que sur un petit tiers de l’humanité, et personne ne misait sur sa victoire, voire à long terme sa survie. Jean-François Revel, le plus incandescent des libéraux français contemporains, écrivait à l’époque :

La démocratie aura été peut-être dans l’histoire un accident, une brève parenthèse, qui, sous nos yeux, se referme.

Harari a de qui tenir. C’est toutefois au XIXe siècle qu’on trouve son ancêtre intellectuel le plus direct. La vision sombre du futur avancée dans Homo deus présente des similitudes notables avec celle d’Alexis de Tocqueville.  La quatrième partie de De la Démocratie en Amérique décrit une société d’humains décérébrés consentant progressivement à leur propre asservissement. Il s’agit, chez Tocqueville, d’un processus social : l’égalité des conditions, qui pour lui définit la démocratie, entraîne l’uniformisation des opinions par effet de masse, et le développement d’un État absolu auquel des citoyens, sans cesse plus égaux entre eux et séparés les uns des autres, demandent toujours davantage.

L’effet de l’évolution technologique

Chez Harari, l’autodestruction des sociétés libres est le fruit de l’évolution technologique. Déjà en mesure de réparer l’ADN, les hommes seront demain maîtres de leur évolution, et s’efforceront d’éliminer la maladie, voire la mort elle-même. Même si elle échoue, la tentative d’accoucher d’un Homo deus est funeste. D’autre part, en proie à une nouvelle religion des flux d’information, les humains s’en remettront de plus en plus à l’intelligence artificielle dont les algorithmes constamment affinés sont en tous points supérieurs à ceux que la nature leur a péniblement légués. Qu’il soit destiné à se voir évincé par des robots ou des surhommes, Homo sapiens semble condamné.

La dystopie scientifique de Harari prolonge les hantises libérales, magnifiquement exprimées par Tocqueville en son temps, pour les adapter au nôtre. Il est important de souligner un souci qui leur est commun : l’un et l’autre cherchent avant tout à prévenir, et non prophétiser. Tocqueville ne tient pas pour acquis l’avènement de la dictature à la fois molle et implacable qu’il dépeint ; il invite au contraire les Français à s’inspirer des États-Unis, qui ont su préserver les libertés anciennes au sein de la nouvelle société égalitaire. C’est dans le même esprit que Harari écrit :

Toutes les prédictions qui parsèment ce livre ne sont rien de plus qu’une tentative de discuter des dilemmes d’aujourd’hui, et une invitation à changer l’avenir.

Harari s’oppose au courant progressiste du libéralisme, pour lequel l’aspiration à la liberté et l’esprit de coopération sont des traits humains fondamentaux, et l’histoire de déploiement de leur logique à échelle toujours plus large. Ce courant a eu des représentants éloquents depuis la fin de la Guerre froide, notamment Francis Fukuyama, Matt Ridley et Steven Pinker. Harari n’y croit en rien, pas plus qu’il n’accepte la logique intrinsèquement vertueuse des marchés – scepticisme partagé par Tocqueville, qui flétrit l’aristocratie industrielle du XIXe siècle.

Mais il ne faut pas exagérer le fossé entre progressistes et pessimistes. Que l’on considère l’avènement de la liberté comme une conquête ou une nécessité, elle reste une valeur fondamentale pour les deux camps. Quels que soient les doutes qu’il exprime sur la viabilité du capitalisme démocratique, Harari en est un défenseur fervent et éloquent.

Yuval Harari, Homo Deus, Albin Michel, 464 pages.