Quelles leçons pour la liberté tirer du Brexit ?

Schild BREXIT By: Tim Reckmann - CC BY 2.0

Il existe une critique d’inspiration libérale, portée par quelques courageux observateurs de la politique européenne, qu’il faut écouter pour avancer et réformer.

Par Frédéric Mas.

Ça y est, c’est fini, la Grande-Bretagne a politiquement divorcé de l’Union européenne. Le Brexit met fin à une aventure commencée en 1973 et terminée vendredi 31 janvier 2020. Après des années de tergiversations tragi-comiques, de discussions enflammées de part et d’autre de la Manche, la situation s’est débloquée et donc clarifiée, pour le meilleur et le pire.

Le Brexit peut être une opportunité pour réformer l’Union et introduire davantage de libertés en Europe, comme elle peut annoncer une période de glaciation politique et économique sans précédent. C’est l’ensemble des élites européennes qui est à la croisée des chemins.

Il nous faut prendre les critiques des Brexiters au sérieux

Il existe une critique d’inspiration libérale, portée par quelques courageux observateurs de la politique européenne, qu’il faut écouter pour avancer et réformer. Elle se concentre essentiellement sur trois aspects : la tendance à la centralisation bureaucratique de l’Union européenne, l’absence de mécanismes de responsabilité des gouvernants européens face aux peuples européens, et le transfert de souveraineté du parlement britannique vers des institutions non élues.

Bien que l’UE ne soit pas un organe bureaucratique très développé si on le compare à celles des États membres, en particulier la France, sa dynamique interne la pousse à s’emparer de plus en plus de sujets de politique générale tout comme à étendre sa régulation au détriment des mécanismes de compétition économique et institutionnelle.

Dans un essai publié en 2006, Pierre Manent avait synthétisé en une centaine de pages le problème de la gouvernance européenne telle qu’il apparaît aux yeux de bon nombre de citoyens européens1. En un mot, l’UE se construit sans le peuple, ou plus précisément sur l’oubli des nations qui ont pendant des siècles formées le socle politique des États européens.

Or, dans les démocraties modernes, la légitimité des institutions politiques repose sur son origine dans le consentement populaire. La souveraineté est fondatrice, mais son exercice est délégué à des représentants élus ou nommés pour leur compétence à diriger dans le cadre de la nation. Cette situation, qui rend les gouvernants responsables devant les gouvernés, introduit une difficulté que la gouvernance européenne n’a pas réussi à résoudre à ce jour : en s’instituant comme un aréopage d’experts et de spécialistes, elle tend à négliger l’opinion des non-experts et à choisir un autre mode de légitimité, celui de la grammaire des droits de l’Homme. Ce faisant, en écartant l’onction populaire et en s’arrogeant la compétence exclusive de juger de sa propre légitimité à l’aune de l’idéologie des droits, l’Union a creusé le fossé entre le peuple européen et ses élites.

La souveraineté du parlement tient une place spéciale dans l’Histoire de la Grande-Bretagne. On peut se rappeler par exemple que l’indépendance des États-Unis a pour origine une querelle sur le droit à être représenté pour les colons américains. Suivant les principes classiques des défenseurs britanniques du parlement, les whigs, les révolutionnaires américains exigeaient de prendre une part effectivement à la vie parlementaire en échange des nouvelles taxes imposées par la métropole. On connait la suite.

Plus généralement le transfert de souveraineté des États membres à l’Union a eu un coût faramineux en termes de confiance institutionnelle, ce qui se traduit là encore par la multiplication des formations populistes qui aujourd’hui défendent le plébiscite, c’est-à-dire l’intervention directe du peuple en politique, au rebours de toute la tradition du constitutionnalisme libéral.

Les potentialités du Brexit

Le Brexit pourrait être une excellente chose si elle invite à faire de la Grande-Bretagne un Singapour européen, mais une catastrophe si son personnel politique se trouve prisonnier de son électorat échaudé par le populisme illibéral.

Idéalement, l’alliance entre le fractionnement politique et le libre-échange économique se ferait au bénéfice de tous les Européens, comme cela a pu se faire par le passé. La situation favoriserait la compétition économique et fiscale comme la déprise de la politique sur la vie ordinaire de citoyens. Plus libres de voter avec leurs pieds que s’ils étaient sujets d’un empire unique, le fractionnement politique obligerait les gouvernants à se faire plus attentifs aux exigences et aux besoins des gouvernés. Du point de vue continental comme du point de vue britannique, l’intérêt passe donc par le maintien d’une vaste zone de coopération économique. Malheureusement, la classe politique, européenne, nationale ou locale, est souvent bien plus réceptive aux incitations politiques du moment qu’à celles économiques à long terme.

Boris Johnson, comme une grande partie des eurosceptiques et sécessionnistes européens de tout poil, se positionne déjà pour accéder aux demandes d’un électorat plus sensible à la petite musique nationale-populiste qu’aux questions de prospérité économique et de libertés publiques, hélas. La Grande-Bretagne profonde qui s’est révoltée lors de la crise des migrants en votant en masse pour Nigel Farage puis Boris Johnson veut qu’on revienne en arrière, qu’on protège son identité et qu’on arrête d’écouter les élites qui les méprisent.

Le risque illibéral

Le conservatisme « One nation » vantée par Johnson n’est pas pour le libre-échange. Les émules français du Brexit qu’on trouve au Rassemblement national n’aspire pas au retour des accords de Schengen et à la concurrence institutionnelle, mais au retour du bon vieux jacobinisme français mâtiné de socialisme national. En d’autres termes, pour bon nombre d’eurosceptiques, la fin de l’UE signifie purement et simplement un transfert de rente : la rente politique monopolisée par les élites européennes doit revenir aux élites politiques nationales.

En face, l’Union européenne semble sourde aux critiques, et ses défenseurs continuent d’ânonner les éléments de langage de la commission : on a trompé le peuple britannique, nous n’avons rien à nous reprocher. Cet enfermement rhétorique ne peut mener qu’à l’approfondissement de la crise.

La politique européenne d’avenir sera celle capable de réformer l’Union en intégrant les critiques britanniques, c’est-à-dire en démocratisant son fonctionnement et en favorisant l’intégration économique et la compétition institutionnelle. Espérons aussi avec Matt Ridley que la nouvelle situation fasse prendre conscience aux Britanniques comme à l’UE que le Brexit devienne une opportunité pour innover et dynamiser une économie. Nous en avons tous besoin.

 

  1. Pierre Manent, La raison des Nations, Gallimard, 2006.
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