Qui va payer le milliard que coûtent les grèves ? (1)

Manif contre la réforme des retraites 17 decembre 2019 by Jeanne Menjoulet (CC BY 2.0) — Jeanne Menjoulet , CC-BY

800 millions ? 2 milliards ? La somme donne une idée de l’impact économique d’une action politique qui bloque maintenant le pays depuis de trop longues semaines. Mais qui va payer ?

Par Olivier Maurice.

La réforme des régimes de retraite était censée rétablir l’équilibre du système, elle va finalement peser largement sur l’économie et la cohésion du pays, maintenant et plus tard.

Avec cette grève qui s’éternise, la situation devient de plus en plus difficile pour les usagers. Mais aussi pour les commerces, l’hôtellerie, la restauration, largement impactés par le grand bazar dans les transports : moins de transports c’est moins de voyageurs, donc moins d’hébergements, moins de repas au restaurant…

Pour les grévistes aussi, qui voient fondre le montant indiqué en bas de leur fiche de paie. Et ce ne seront pas les trois millions d’euros récoltés par les diverses cagnottes qui leur permettront de compenser le « manque à gagner », ce concept virtuel de l’argent qui n’existe pas et qui aurait dû exister.

L’IFRAP a récemment estimé un « manque à gagner »  pour l’économie française approchant les deux milliards d’euros. Deux milliards d’euros de chiffre d’affaires en moins, de revenus qui vont manquer pour payer les salaires des employés, les locations de bureaux, les coûts d’entretien et auxquels vont s’ajouter les revenus manquants pour les entreprises impactées par la baisse de fréquentation.

Qui va payer ?

Que le chiffre soit exact ou pas importe peu, il donne une idée de l’impact économique d’une action politique qui bloque maintenant le pays depuis de trop longues semaines. Devant l’ampleur d’un tel montant, on en vient tout de suite à se poser cette question : mais qui va donc payer une telle somme ?

À celle-ci, on entend immédiatement le son de la réponse démagogique qui déboule : Qui va payer ? Mais ce sont les patrons, les entreprises qui vont payer ! Ce sont la SNCF, la RATP, Air France… qui vont absorber ce fameux manque à gagner.

Comme pour la cagnotte collectée par les syndicats, l’argent va apparaître de nulle part et d’un peu partout et se cristalliser pour rétablir plus ou moins les bilans des entreprises.

Cette explication simpliste ne convaincra que ceux qui voudront bien la prendre telle quelle. Quelque part, une petite voix nous chuchote que toute cette histoire d’entreprises qui payent et d’argent qu’on n’a pas encore gagné mais qui a disparu, semble bien n’être qu’une vaste fumisterie cachant une réalité bien plus sordide : qui va payer ? Il semble bien que ce soit personne… ou bien alors tout le monde…

Personne, parce que la SNCF est une entreprise (une société anonyme pour être plus précis) à capitaux publics et il n’y a donc, par définition, aucun actionnaire privé : aucune personne physique ou morale a engagé sa responsabilité par l’apport de capitaux.

Il n’y aura donc personne qui verra ses revenus d’investissement diminuer, personne qui serait appelé à recapitaliser la SNCF pour compenser ses dettes… à part l’État.

C’est donc tout le monde qui va payer, ce qui représente quand même plus de 800 millions d’euros pour l’instant, 800 millions d’euros qui devront être pris en charge d’une façon ou d’une autre par les contribuables.

Le cas est identique pour la RATP et il l’est partiellement pour Air France.

Pour la SNCF d’ailleurs, l’affaire n’est pas nouvelle. Ce défaut de propriété, donc de responsabilité a abouti à une situation catastrophique. En effet, ce presque milliard d’euros n’est que le dernier en date d’une longue liste de pertes diverses et il vient se déverser dans bilan déjà pas glorieux de la SNCF qui accumule depuis des années une dette colossale dont une grande partie (35 milliards d’euros sur les 55 milliards de dette cumulée de son activité réseau et de son activité transport) a d’ailleurs dû être reprise par l’État.

L’apparent bénéfice comptable de la société est uniquement dû à d’énormes réductions d’impôts et aux bénéfices des activités internationales. En plus de la dette, les comptes de la SNCF montrent également 12 milliards d’euros de capitaux négatifs.

Une telle situation n’est rendue possible que par le statut particulier de l’entreprise : pour n’importe quelle entreprise privée, un tel état des comptes aurait depuis belle lurette envoyé les membres du conseil d’administration sur les bancs des tribunaux entre deux gendarmes.

Défaut de service public

À la perte d’exploitation de la SNCF, de la RATP de l’Opéra de Paris, d’Air France… vont s’ajouter les pertes d’exploitations des entreprises commerciales impactées par les grèves et les coûts de transports. Dans un monde idéal où la libre concurrence aurait été respectée, un tel surcoût se serait vite résorbé, les moyens de transports alternatifs au train et au métro auraient profité de l’aubaine pour se développer et surtout pour prendre les clients et le marché des entreprises défaillantes.

Mais nous sommes loin de vivre dans ce monde idéal et le subventionnement massif des entreprises de transport collectif public, associé à une politique pénalisant délibérément et fortement les autres moyens de transports par des taxes et réglementions diverses a créé un énorme écart entre la disponibilité et le prix du kilomètre effectué en train, en bus ou en métro et celui effectué en voiture, en taxi ou en VTC.

Le manque voulu de solutions alternatives aux transports collectifs publics se transforme donc immédiatement en baisse drastique du nombre de voyageurs en cas de grève des services publics, donc en baisse du chiffre d’affaires des entreprises des secteurs de l’hôtellerie et de la restauration.

Le chiffre d’affaires diminue, mais les salaires, les loyers, les consommations d’électricité et de chauffage restent et le « manque à gagner » des entreprises privées, contrairement à celui des entreprises publiques, pèse directement sur la solidité financière de l’entreprise qui ne dispose pas de la capitalisation quasi illimitée d’une entreprise d’État.

On pourrait ajouter à l’addition bien d’autres pertes induites par ces grèves : la baisse de fréquentation des petits commerces, la baisse de productivité d’entreprises privées de leurs employés, les remboursement de transports de remplacement, chers et inadaptés mais indispensables… Mais malheureusement, les entreprises de transports collectifs publics ne sont soumises à aucune obligation de résultat, ni à aucune clause de garantie, elles ne proposent aucun dédommagement et aucune voie de recours n’existe pour engager leur responsabilité dans les dommages induits. Il est donc quasiment impossible d’estimer le montant des dommages impliqués par ce défaut de service public.

Payer ou payer ?

Hé oui, il n’existe aucune voie de recours, aucune indemnisation. Les dommages provoqués par la rupture du contrat de service public reposent donc entièrement sur les épaules des usagers, ou dans le chapeau magique des politiciens qui peuvent décider d’aggraver encore le déséquilibre financier des entreprises publiques, comme en remboursant le pass-navigo, remboursement qui ne sera en fin de compte qu’un transfert d’argent du portefeuille des contribuables au portefeuille des usagers, transfert aggravant encore plus au passage le déséquilibre des comptes de la RATP.

Parce qu’en fin de compte, ce sont bien les contribuables qui vont payer la note. Et ils vont la payer deux, voire trois fois : d’abord en abondant aux pertes d’exploitations des sociétés de transports, puis en subissant les coûts induits par le défaut de service ou en payant les réparations de ce défaut.

 

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