Le Père Noël est-il fier de nous ? Avons-nous bien travaillé ?

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Puisque le Père Noël existe, se pose la question des cadeaux qu’il nous apporte. Les méritons-nous ? D’une certaine manière, oui, puisque nous travaillons de mieux en mieux. D’ailleurs, les marchés n’ont même pas attendu le Père Noël pour s’offrir de belles performances.

Par Karl Eychenne.     

« Une nation s’éteint quand elle ne réagit plus aux fanfares ; la décadence est la mort de la trompette » – Cioran.

Avons-nous bien travaillé ?

Le Père Noël sera gentil avec tout le monde, mais surtout avec ceux qui le méritent. Est-ce le cas ?

Oui, nous avons bien travaillé : d’ailleurs, cela fait près de 10 ans maintenant que notre force de travail est de plus en plus sollicitée : le taux de chômage a baissé partout de 20 à 50 % selon les pays, même dans les pays réputés les plus rétifs à ce genre d’embellie comme la France. La palme aux États-Unis dont le taux atteint un plus bas depuis un demi-siècle à près de 3,6 %.

On pourra ergoter sur les subtilités techniques de chacune des économies considérées, il n’empêche que le mouvement est le même partout et significatif : le taux de chômage baisse, ce qui signifie qu’il y a de plus en plus de personnes qui travaillent par rapport à celles qui cherchent un emploi.

Mieux encore, nous travaillons de mieux en mieux, et cela ne date pas d’hier.

Depuis 1950, la productivité du travail a augmenté de près de 300 à 400 % selon les pays ! Très naïvement, cela pourrait signifier que toute personne qui travaille produit en moyenne 3 à 4 fois plus durant la même durée.

Précision : cette plus grande productivité n’est pas liée à une plus grande célérité du travailleur, ni à une plus grande quantité de travail (la durée du travail diminue), mais plutôt à une meilleure connaissance de son objet d’étude (diplômes), et d’un outillage plus performant à son service (progrès technique).

Donc, d’un point de vue économique, nous méritons nos cadeaux. Mais le mérite économique doit aujourd’hui faire une place au mérite écologique.

Or, de ce dernier point de vue, le Père Noël aurait de quoi froncer les sourcils. En effet, on ne peut pas dire que les recommandations des scientifiques se traduisent par des politiques de sauvegarde de la part de nos autorités.

Sans aucun doute, les consciences des nations montrent des signes de nervosité plus tangibles. Mais les conclusions de la COP 25 nous rappellent que l’urgence frappe toujours à la porte des décideurs. Du point de vue écologique donc, les cadeaux du Père Noël semblent plus discutables.

Les marchés méritent-ils leurs performances ?

Le problème des marchés, c’est qu’ils vont directement chercher leurs cadeaux dans la hotte du Père Noël. S’ils estiment eux-mêmes qu’ils sont méritants, alors ils s’attribueront les performances qui vont de pair.

A priori, nos marchés ont très bien travaillé en cette année 2019 puisque les performances sont exceptionnelles, et ce pour l’ensemble des classes d’actifs.

Autrement dit, les pères Noël obligataires, crédits, actions, matières premières ou alternatifs ont tous eu la hotte bien chargée.

Quand même, il est bien pratique de s’auto-attribuer les récompenses que l’on estime méritées. C’est un peu comme si on demandait aux enfants d’aller directement se servir dans la hotte.

On se retrouve alors dans le cas du policier qui est aussi le suspect, du juge qui est aussi jugé. Cette situation n’est pas aussi improbable qu’il n’y parait : il suffit de se rappeler l’épisode du Dieselgate où l’automobile embarquait avec elle le test qui la testait.

Dans le cas des marchés financiers, le risque est alors que les marchés s’auto-attribuent de bonnes notes qu’ils ne méritent pas : on appelle cela une bulle.

Mais après tout pourquoi pas. Peut-être les marchés font-ils preuve d’une extrême acuité ? Peut-être sont-ils capables de valoriser les prix des actifs à leur juste prix ?

Effectivement, la théorie financière a bien une vague idée de ce que devrait être un modèle de valorisation cohérent, qui respecte certaines conditions qui font du sens (anticipations rationnelles, aversion pour le risque…). On ne s’attardera pas sur les limites de tels modèles mises en évidence par la littérature académique au cours des 50 dernières années.

Toutefois, on leur reconnaitra une certaine capacité à prévoir partiellement les rendements à venir : par exemple, lorsque les PER des marchés d’actions sont trop élevés, les courbes de taux d’intérêt inversées, ou les PIB trop élevés par rapport aux PIB potentiels, l’histoire nous enseigne que les performances à venir des actions seront décevantes. Certes, la question du timing est alors souvent une question qui fâche.

Alors, les marchés méritent-ils leurs performances ? Curieusement, on ne le saura que plus tard.

En effet, ce n’est que si les marchés corrigent ou pas demain, que nous saurons si ils méritent leurs performances d’aujourd’hui, ou pas. C’est un peu comme si des enfants devaient attendre un an avant de savoir s’ils méritent les cadeaux qu’ils se voient offrir aujourd’hui.

Le Père Noël mérite-t-il toute notre estime ?

D’abord, il faut reconnaitre que le Père Noël est un forçat du travail, et qu’il l’est de plus en plus.

Pensez donc : il ne dispose que d’une quantité d’heures limitées à sa disposition pour tout distribuer en une nuit, et doit satisfaire un nombre croissant de familles chaque année. En langage économique, on dira que tout cela est possible si et seulement si la productivité du Père Noël est de plus en plus en élevée.

Notre Père Noël n’est donc pas un traine-savate.

Mais cela ne suffit pas pour dire qu’il mérite toute notre estime. En effet, est-il juste pour autant ? Fait-il preuve d’autant d’équité qu’il le devrait envers les plus et les moins méritants ou nécessiteux ?

Que les plus gros sapins soient ceux pourvus des plus gros cadeaux est une question devenue clivante, tant les gros sapins concentrent aujourd’hui une part historiquement importante des cadeaux.

Certainement notre Père Noël n’est pas insensible à toute injustice sociale. Mais force est de constater que cela ne s’est jamais traduit chez lui par une quelconque politique de redistribution : invariablement, son débit est proportionnel à la taille du sapin qu’il visite.

A priori, notre Père Noël n’est donc pas John Rawls figure d’un libéralisme équitable consistant à minimiser la perte maximale que chacun pourrait subir s’il se retrouvait dans la peau d’un défavorisé (célèbre expérience de pensée du voile de l’ignorance) : une forme d’assurance contre le risque de se retrouver du mauvais côté.

Mais difficile d’affirmer pour autant que notre Père Noël soit plus proche d’un Robert Nozick, figure d’un libéralisme assumé (libertarien) et d’un Etat minimaliste : une forme de méritocratie liée à la seule performance.

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