Retraite : une question que les Français doivent traiter eux-mêmes

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Le soutien apporté aux grèves est incohérent : les Français ne bénéficieront pas des avantages que négocient les régimes spéciaux. Et nos enfants n’auront pas de retraite.

Par Yves Buchsenschutz.
Un article d’Entrepreneurs pour la France

La réforme des retraites cahote au gré des jours et fait les premières pages de tous les journaux télévisés ou papier.

Aux dernières nouvelles le blocage est complet et ne semble pas devoir être levé pendant les vacances. Ce sera pourtant une composante importante de la popularité et donc de l’adoption du projet.

Retraite : une question à traiter par les Français eux-mêmes

Il est tout de même curieux de voir comment un problème des Français entre eux devient dans notre pays un problème entre les Français et leur gouvernement.

En effet, existe-t-il un problème plus individuel que celui des retraites ?

Chacun de nous quelque part, est né, a été élevé, a fait plus ou moins des études, a travaillé, puis arrête un jour son activité productive car l’âge, et souvent la maladie, l’ont rattrapé.

Ce destin qui est le nôtre et tout simplement le cycle de la vie, ne relève pas de la responsabilité de l’État mais bien de chacun d’entre nous et c’est à chacun de décider comment il veut l’organiser : l’équation durée de vie active professionnelle/durée de vie totale (DVA/DVT)1 a été bouleversée dans tous les sens durant les derniers siècles et surtout années.

L’équation Durée de Vie Active/Durée de Vie Totale

  • en 1740, l’espérance de vie est de 35 ans. On « travaille » dès 5 ans et on s’arrête au décès. La vie active est proche de 30/35 = 85 %
  • en 1840, l’espérance de vie est passée à 40 ans : même motif, même punition, le ratio grimpe à 35/40 = 87 %
  • en 1915, on vit jusqu’à 50 ans mais on peut considérer que l’on démarre un peu plus tard. 10 ans d’enfance, 40/50 = 80 %
  • en 1945, on vit enfin jusqu’à 65 ans, âge officiel de départ à la retraite, et l’on s’éduque jusqu’à 15 ans. Ratio 50/65 = 77 %. Durée effective de la retraite proche de zéro.
  • en 1990, on vit jusqu’à 77 ans, on s’éduque jusqu’à 17 ans, on part à la retraite à 65 ans : durée de vie active = (77-17-12 = 48). Le ratio diminue fortement à 48/77= 62 %. La durée de la retraite atteint 12 ans.
  • en 2015, on vit jusqu’à 80 ans, on se forme jusqu’à 20 ans et l’on part à la retraite à 60 ans2 : l’équation devient, vie active = (80 – 20 – 20). Le ratio s’effondre à 40/80 = 50 % et la durée de la retraite (à financer) frise les 20 ans.

Et cela continue de baisser.

À cela il faudrait ajouter les modifications du nombre de jours de travail par an et les horaires. Très simplifié, on travaillait en 1740 dès que possible et jusqu’à sa mort. On n’est plus aujourd’hui productif que moins de 50 % de ses années de vie et probablement aux environs de 25 % de ses « heures » de vie, déduction faite des réductions d’horaires, des week-ends, des congés et des RTT3.

Et pendant ces 25 % d’heures actives, chacun doit dégager de quoi vivre pendant 100 % de sa vie réelle.

Au fur et à mesure que le phénomène s’est déployé, la productivité du travail pendant les 25 % d’heures actives a dû augmenter pour « payer » : la vie au jour le jour, mais aussi, la vie d’éducation passée, et la vie de « retraite » future4.

Comme la durée moyenne d’élevage (les études) et l’espérance de vie augmentent encore, se pose la question de savoir comment gérer cette équation : on charge encore plus la période de travail effectif (on augmente les cotisations !) ou bien on rétablit régulièrement l’équilibre en augmentant la durée du travail plutôt du côté retraite que du côté études.

Ceci paraît pour le moins le meilleur choix, sachant que notre espérance de vie s’améliore dans l’absolu mais également « en bonne santé ».

Retraite : aux Français de prendre leurs responsabilités

Le gouvernement peut bien proposer ce qu’il veut, mais c’est en fait aux Français de choisir.

De ce point de vue les systèmes d’âge pivot, déclenchant malus ou bonus sont intelligents. Chacun peut adapter, au moins à la marge, le schéma à sa propre situation.

Mais c’est à nous, collectivement, qu’il appartient de décider le schéma de base, lequel a glissé dans tous les pays, sans discussion oiseuse, vers un décalage de l’âge de départ à la retraite.

Le gouvernement ne devrait pas être un adversaire, voire même une partie prenante au choix, mais un catalyseur.

C’est de fait ce qui s’est déjà passé, cahin-caha, dans les régimes privés : ils se sont adaptés et ont adapté leur gestion à l’évolution de l’équation.

Le cas particulier des régimes spéciaux et des serviteurs de l’État

Ceci posé, le problème des régimes spéciaux devient, lui, un vrai problème de gouvernement, dans la mesure où il oppose des catégories différentes de citoyens, dont une partie relève de l’État.

Pour des raisons, encore une fois historiques, ces régimes sont :

  • devenus hyper favorables car basés sur des retraites globalement majorées, anticipées par rapport au reste de la population mais surtout bloquées par rapport à l’évolution du temps d’étude et de l’espérance de vie ;
  • devenus lourdement déficitaires car n’ayant pas tenu compte de l’évolution de l’équation Durée de Vie Active/Durée de Vie Totale. La solution utilisée a été la solidarité nationale, c’est-à-dire que les régimes « excédentaires » ont financé le déficit des régimes garantis, semble-t-il pour l’éternité syndicale, laquelle exige un maintien global des conditions, en oubliant au passage, comme c’est curieux, l’augmentation de l’espérance de vie.

Un recadrage volontaire

Que le Français lambda demande aujourd’hui un recalage à l’occasion de ce grand débat n’est que normal et juste.

Certes, les fonctionnaires et autres bénéficiaires des régimes spéciaux peuvent avoir des caractéristiques particulières, mais c’est le cas de tous les métiers, et le simple fait de la garantie de l’emploi à vie, autre caractéristique originale des régimes fonctionnaires et spéciaux, a représenté à lui seul, dans les 30 années qui viennent de s’écouler, un avantage extraordinaire par rapport au chômage endémique qui a sévi dans notre pays.

Un soutien incompréhensible à la grève et aux privilégiés du régime actuel

Que les 20 % de Français qui bénéficient directement de ce système le soutiennent égoïstement est déjà inadmissible car, s’il préserve leur rente, il met en péril l’ensemble de l’équilibre économique et social de notre pays.

Il est en plus parfaitement immoral de la part de donneurs de leçons professionnels.

Mais que les 80 % des autres restent immobiles et stoïques, se disant benoîtement comme d’habitude, que cela va aussi travailler pour eux, est tout simplement incompréhensible et stupide.

Un exemple :

Dans dix ans, imaginons que l’espérance de vie grimpe à 100 ans : le ratio Durée de Vie Active/Durée de Vie Totale se situera entre 35 et 40 %. Eh bien dans ce cas, c’est à peu près certain, nos enfants n’auront plus de retraites, ou bien les actifs travailleront la nuit !

Il peut être habile de se mettre dans le camp des privilégiés en espérant profiter un jour de leurs avantages, mais pas si cela fait exploser le système.

Pour le moment, nous ne sommes pas courageux, comme nous le croyons en nous levant à 5 heures du matin, nous sommes des veaux que messieurs Martinez et Berger mènent à l’abattoir, avec un bandeau sur les yeux.

Nous devons exiger un régime général capable de gérer les évolutions démographiques prévisibles, et raisonnablement équilibré donc universel, au moins à terme assez rapide, car la démographie n’attend pas, elle.

Sur le web

  1. Sans tenir compte des modifications d’horaires !
  2. Merci Mr Mitterrand, grand visionnaire s’il en fût. Au moins sur ce sujet.
  3. Dans MICRO-Capitalisme, PUF, FX, Oliveau indique même une proportion de temps de travail rémunéré sur vie éveillée de 11 % contre 70 % en 1850 et 24 % en 1950. Opus cité p 47.
  4. Lorsque je dis chacun, il faudrait aussi citer les machines qui ont fait le gros du travail.
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