Remarques naïves sur la réforme des retraites

Manif du 7 septembre 2010 à Brest By: jyc1 - CC BY 2.0

Remplacer 42 régimes par un seul aboutit nécessairement à une concentration du pouvoir entre les mains des futurs gestionnaires du régime unique. Est-ce souhaitable ?

Par Patrick Aulnas.

Il est sans doute souhaitable de rationaliser. Et les régimes de protection sociale n’échappent pas à la règle. Les 42 régimes de retraite actuels forment un maquis dans lequel seuls les spécialistes du sujet sont capables de se promener sans se perdre. Pour le vulgum pecus, dont je fais partie, connaître correctement le régime auquel on est soi-même soumis n’est déjà pas si mal. Rationalisons donc, mais posons-nous aussi les questions simples inhérentes à toute démocratie. En voici deux. Mais il y en a bien d’autres.

Le vice et la vertu

L’État doit-il récompenser la vertu et châtier le vice ou faire le contraire. Certains régimes de retraite ont en effet été bien gérés et disposent de réserves financières importantes. Les spécialistes évoquent un chiffre global de 137 milliards de réserves financières. Ainsi, le régime complémentaire des salariés du privé (AGIRC-ARRCO) dispose de 70 milliards, le régime des indépendants (RCI) de 24 milliards, celui des contractuels de la fonction publique (IRCANTEC) de 8,5 milliards.

Par contre, le régime de base des salariés du privé est lourdement déficitaire, de même que les régimes de la SNCF, de la RATP et de la fonction publique d’État. Une réforme systémique aura-t-elle pour conséquence de mettre à la disposition des gestionnaires du nouveau régime universel les réserves accumulées par les vertueux afin de combler le déficit global ?

Personne ne peut à l’heure actuelle répondre à la question. Mais le risque de récompenser le vice en utilisant les bénéfices de la vertu n’est pas du tout exclu. Politiquement, ce sera sans doute une tentation.

La centralisation du pouvoir

Un régime unique de retraite par répartition dans le cadre de l’État-nation, géré par les politiciens et les fonctionnaires de l’État-nation ; voilà à peu près le projet. Le cadre géographique est fixé : l’État. Candide se demande alors pourquoi l’État et pourquoi pas la région ou l’Europe, par exemple. La technocratie publique a la réponse : la solidarité intergénérationnelle est organisée au niveau étatique, point final. On la comprend aisément puisqu’il s’agit d’une masse financière de plus de 300 milliard d’euros. Inutile de souligner le pouvoir dont disposent ceux qui gèrent de tels montants.

Remplacer 42 régimes par un seul aboutit nécessairement à une concentration du pouvoir entre les mains des futurs gestionnaires du régime unique. Est-ce souhaitable alors que la puissance de l’État n’a jamais été aussi grande, même si son arbitraire a reculé par rapport à des époques lointaines ? Autrement dit est-il plus démocratique de laisser les professions, les individus, les secteurs économiques choisir leur régime de retraite ou d’organiser un régime unique et obligatoire pour tous ?

La réponse dépend de la conception que l’on se fait de la démocratie. La tendance collectiviste répondra qu’il faut privilégier l’égalité de traitement des individus en imposant à tous les mêmes contraintes dans le cadre étatique. La tendance individualiste voudra faire prévaloir la liberté de chacun au risque de maintenir certaines inégalités. Pour elle, d’ailleurs, le cadre de l’État-nation est trop contraignant et elle admet que l’on puisse s’en affranchir par des régimes de capitalisation choisis à l’échelle internationale.

Les choix philosophiques

Dans ce domaine, comme dans beaucoup d’autres, le manichéisme ne quitte jamais les esprits. Certains verront donc cette réforme des retraites comme un bien, d’autres comme un mal. En vérité, il n’existe aucun régime miracle. Au moment de l’effondrement de l’ex-URSS, les retraités, qui dépendaient entièrement de l’État, se sont trouvés dans une situation de grande pauvreté. Oui, les États eux-mêmes peuvent disparaître ou se diriger vers la faillite. On imagine la situation des retraités dépendant aujourd’hui de l’État vénézuélien.

Mais les fonds de pension ne sont pas à l’abri des désastres et certains ont totalement disparu à la suite de graves crises économiques ou d’une mauvaise gestion. L’un des cas les plus célèbres concerne les salariés de la société américaine Enron, dont la faillite, au début du XXIe siècle, entraîna celle d’Arthur Andersen, spécialisé dans l’audit financier. De nombreux salariés d’Enron avaient investi toutes leurs économies dans un fonds de pension créé par l’entreprise lorsqu’elle était florissante. Ils ont tout perdu avec sa faillite.

Le choix est en définitive philosophique. Choisit-on la liberté et ses risques ou l’égalité et ses contraintes ? Et comme la plupart des choix philosophiques ont une base émotionnelle, il s’agit simplement de savoir si l’amour de la liberté supplante la passion de l’égalité.

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