Climat : sortir de l’émotionnel, prévoir rationnellement demain

Dali clocks by Tony Hisgett(CC BY 2.0) — Tony Hisgett, CC-BY

Il nous faut sortir absolument de l’émotionnel, comprendre honnêtement notre monde en nous tournant vers le réel, et prévoir rationnellement demain.

Par Christophe de Brouwer.

La COP 25, relocalisée en urgence à Madrid, a déroulé ses fastes. Le monde s’y est bousculé avec ses 25 000 participants provenant de 196 pays. Il faut dire que pour un grand nombre d’entre eux le voyage et le séjour se réalisent avec nos deniers. Cela aide.

Le format ne change pas, le contenu non plus, le discours reste identique, on peut reprendre sans soucis les articles alarmistes publiés lors des précédentes COP et les reproposer tels quels : d’ailleurs, qui se souvient des précédentes COP et où elles eurent lieu ? Pour chaque rendez-vous, on n’y trouvera pas l’once, ne fût-ce qu’une petite prise de recul de la doxa climatique apocalyptique.

Pourtant, il reste une nécessité : sortir absolument de l’émotionnel, comprendre honnêtement notre monde en se tournant vers le réel, même s’il ne se laisse pas appréhender facilement, et prévoir rationnellement demain.

Prévoir, une capacité humaine

Notre monde n’est pas seulement fait de terre, d’air, d’eau et de feu, il est surtout fait de vivant. C’est le vivant qui nous intéresse dans toute sa diversité. Et au centre de ce vivant, l’être humain puisque nous sommes des êtres humains que cela plaise ou non. Et sa capacité à la prévision est partie intégrante de sa réussite d’espèce.

Aucun secteur de l’activité humaine n’échappe d’ailleurs à la nécessité prévisionnelle. Cette nécessité est intimement liée à l’incertitude. Dernièrement, la Chine a fait voler en éclats le faux consensus sur l’urgence climatique. Elle construit à un rythme effréné des centrales au charbon, dont la puissance dégagée sera équivalente ou supérieure à toute l’énergie fabriquée en Europe, doublant ainsi sa capacité énergétique de faible coût.

Il est clair que ce pays a construit sa stratégie par rapport à une nécessité prévisionnelle qui n’est pas climatique. Quelle est-elle ? Ce faisant, elle annule tous les efforts entrepris par les pays européens « vertueux ». En miroir, nous avons les USA qui ont officiellement décidé de se retirer de l’accord de Paris. Ces deux pays ont placé l’urgence sur le socio-économique et non plus sur le climat, et ce ne sont pas les seuls.

Indéniablement, on est dans la prévision. Or, les systèmes prévisionnels sont intrinsèquement instables dès lors que déjà les conditions de départ ne sont jamais parfaitement connues, comprises et, par conséquent, maîtrisées. L’adaptation est une obligation de chaque instant et la vraie question est celle-là : comment allons-nous nous adapter ?

S’adapter en tenant compte de l’humain

Il est clair que pour résister et croître, nos industries doivent faire de manière constante des paris sur l’avenir, dans un environnement industriel rapidement changeant. S’adapter au changement après coup vient souvent trop tard. Tout comme pour la démarche scientifique, une entreprise qui se repose sur ses lauriers est souvent une entreprise dont l’avenir ne propose pas beaucoup d’issues favorables.

Même si cela ne fait pas nécessairement bon ménage, le pragmatisme et la capacité de prévision du lendemain et de ses besoins sont essentiels. Ce n’est pas simple et on le voit, la question climatique s’impose petit à petit dans la prévision industrielle, de manière souvent irrationnelle et avec des solutions qui peuvent être aux antipodes les unes des autres.

Les entreprises manufacturières sont généralement des entreprises énergivores : transformer un produit brut en produit fini coûte de l’énergie, quand bien même son efficience a été maximisée. Disposer d’une énergie de faible coût est un facteur majeur de maîtrise des coûts globaux, nous savons cela. Toucher à la variable « énergie » de l’équation industrielle peut être extrêmement douloureux et périlleux.

Dans cette équation se trouve également l’être humain. Je rappelle les efforts déjà consentis par les travailleurs qui ont supporté l’essentiel de la charge, afin d’ajuster les salaires dans un rapport ‘compétitif’ par rapport aux autres pays qui nous entourent, lesquels absorbent une grande partie de nos exportations et vice-versa. N’ayons pas la mémoire courte.

Nous sommes effectivement dépendants des « autres », et aucune politique industrielle n’est tenable sans avoir un œil rivé sur ces « autres », c’est-à-dire les pays qui sont à la fois nos partenaires et nos concurrents. Les USA, des pays faisant partie des Brics (la Chine, le Brésil, la Russie, l’Inde) et d’autres, comme l’Australie ou le Japon, ont choisi de favoriser l’énergie peu chère ; c’est-à-dire le charbon, le gaz et le pétrole, notamment de schiste, etc.

Il y a les discours, il y a les réalités. La France se trouve aujourd’hui dans une tourmente sociale qui, mois après mois, ne faiblit pas, au contraire, et qui va l’obliger à chercher un nouvel équilibre socio-économique, une nouvelle nécessité prévisionnelle.

De l’environnement socio-économique, chez nous et chez les « autres », ainsi que de notre capacité à prévoir, dépend notre réussite industrielle et dès lors sociale, car il ne peut y avoir de réussite sociale sans richesse créée.

Toutes les théories sont des hypothèses provisoires

Élargissons le propos. Comment prévoir ? On doit évidemment sortir des slogans auxquels nous sommes continuellement exposés, des simplifications dont apparemment le seul but serait de jouer avec notre émotionnel et de faire peur. La science avance par ses erreurs et dépassements de celles-ci.

Karl Popper, philosophe des sciences, résume parfaitement le problème en affirmant qu’il faut systématiquement et continuellement chercher l’erreur, la falsification dans toute théorie, dans tout modèle, dans tout acquis scientifique afin d’essayer de les réfuter, c’est ainsi que la science avance :

La science ne souscrit à une loi ou une théorie qu’à l’essai, ce qui signifie que toutes les lois et les théories sont des conjectures ou des hypothèses provisoires.

La prédiction se nourrit en fait surtout de l’erreur. Il en va de même pour la question climatique.

Tout récemment, et ce n’est vraiment pas la première fois, le célèbre journal scientifique Nature, qui n’est pas reconnu pour ses sympathies climato-sceptiques, vient de demander le retrait d’un article qu’il avait publié l’année précédente pour, entre autres, des erreurs systématiques qui avaient été traitées comme des erreurs aléatoires (« to our treatment of certain systematic errors as random errors »).

La critique est lourde et la « sanction » justifiée. (« Retraction Note: Quantification of ocean heat uptake from changes in atmospheric O2 and CO2 composition ».) Or cet article, traitant du comportement des océans, avait fait les beaux jours de quantités d’articles climato-alarmistes.

Si, effectivement nous pouvons être d’accord sur les principes énoncés par Popper, qu’en est-il du principe de précaution lorsque les données disponibles et provisoires prédisent majoritairement un futur décevant, tant sur le pan climatique que socio-économique ?

Rappelons que l’utilisation politique du principe de précaution, domaine de l’incertitude, basée sur des données scientifiques incomplètes (c’est quasi tautologique), nécessite, nous dit la théorie du principe de précaution, un travail scientifique critique et continu, à charge et à décharge, pour préciser et déplacer l’incertitude, afin d’ajuster continuellement et progressivement au mieux la décision politique.

Précisément, dans le cas du climat, il s’agit de modèles dont la prévision pèse notamment sur notre politique industrielle et sociale. On est dans le domaine de l’hypothèse sur fond d’instabilité des conditions de départ : les modèles doivent donc impérativement faire l’objet de critiques, de recherches scientifiques contradictoires, de remises en cause.

Quoiqu’en disent certains, c’est non seulement la seule, mais surtout la bonne manière d’avancer. La science ne peut pas être définitive, elle n’est pas settled. Ceux qui affirment le contraire ne sont pas ou plus des scientifiques.

L’enjeu économique suit des règles identiques : continuerons-nous obstinément sur le chemin des énergies coûteuses, ou basculerons-nous dans une recherche éperdue d’énergies bon marché pour résister et nous adapter à notre environnement économique globalisé, érigerons-nous des barrières commerciales … quel est notre futur ?

À nous de décider le pourquoi et le comment de la nécessité prévisionnelle.

L’urgence est donc dans le dialogue et la critique scientifique et économique, non dans l’anathème, ni a fortiori dans la précipitation.

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