Le milliard d’euros alloué à la cause des femmes sert-il à d’autres actions de l’État ?

Marlène Schiappa by Force Ouvrière(CC BY-NC 2.0) — Force Ouvrière, CC-BY

Du budget annoncé, seuls 13,3 millions sont destinés à la lutte contre les violences faites aux femmes.

Par Louise Alméras.

Le nouveau budget voté dans le cadre du projet de loi de finances semblait prometteur avec son gros milliard d’euros consacré à l’égalité entre les femmes et les hommes. Mais dans le « Document de politique transversale » (DPT) joint au projet de loi, la raison de cette somme mirifique apparaît tout autre. Plus de 70 % du budget est destiné aux pays en voie de développement… La politique transversale du pays est-elle davantage synonyme de politique étrangère ? Ou bien le gouvernement s’est-il trop emballé face à l’annonce du montant du budget ?

 

Fini le budget sensationnel consacré à la cause des femmes ! La nouvelle n’a pas plu aux féministes et à la secrétaire d’État chargé de l’égalité hommes-femmes, Marlène Schiappa. Le Premier ministre s’en était encore fait l’écho ce lundi à l’issue du Grenelle contre les violences conjugales. Édouard Philippe avait déclaré : « Plus d’un milliard d’euros » est alloué à « l’ensemble des actions pour l’égalité entre les femmes et les hommes, dont 360 millions sur la lutte contre les violences faites aux femmes. »

Un propos déjà communiqué par Marlène Schiappa dès le 6 octobre dernier, évoquant même « un chiffre historique ». Il s’agissait rien moins que de doubler le budget pour l’année 2020. Les féministes se sont senties trahies, voire manipulées.

Le Sénat s’explique sur le budget dédié à la lutte contre les violences faites aux femmes

 « Vos rapporteurs reconnaissent les efforts entrepris par le gouvernement sur ce sujet, qui est cependant parfois enclin à s’attribuer la création de mesures déjà existantes ou à faire fi des politiques passées. »

Voilà comment les sénateurs ont répondu aux conclusions du gouvernement sur le sujet des violences conjugales. Non sans ironie d’ailleurs.

Du budget annoncé, seuls 13,3 millions sont destinés à la lutte contre les violences faites aux femmes. Soit moins que l’an dernier. Féministes et gouvernement se sont donc, à juste titre, tous ensemble indignés. Car le Sénat s’est empressé de rétablir la vérité sur la signification réelle du budget évoqué, produisant un document le 21 novembre, le jour même où se tenait le Grenelle. Était-ce un mensonge du Sénat ou une mauvaise compréhension du budget de la part du Gouvernement ?

Les rapporteurs du DPT expliquent donc que

« le montant de 1,116 milliard évoqué par le ministère correspond non pas à des crédits de paiement, pouvant être consommés dans l’année, mais à des autorisations d’engagement qui constituent la limite supérieure des dépenses pouvant être engagées et pouvant être échelonnées sur plusieurs exercices budgétaires. »

Les seuls crédits disponibles pour l’année à venir s’élèvent donc à 557,8 millions d’euros.

Or, cette explication n’est que partiellement explicite et justifiée, puisque la différence entre les deux montants ne concerne que l’étalement du budget alloué à la politique extérieure. Pour la seule année 2020, celui-ci correspond à plus de 282 millions d’euros, soit un peu plus de la moitié de l’enveloppe totale. La réaction de Caroline de Haas sur Twitter résume très bien le sentiment éprouvé à la lecture du document : « On va de surprise en surprise. Le niveau d’escroquerie est tout simplement incroyable ».

Un budget écran de l’action diplomatique de l’État ?

Alors que les associations pour la défense des femmes sont de plus en plus sollicitées, que les demandes augmentent, le Sénat paraît avoir utilisé cette cause nationale à d’autres fins. Ou plutôt à une fin bien précise : investir sur le continent africain. Mais il ne le dira pas. Cette découverte se trouve paradoxalement dans le chapitre intitulé : « Le Programme 137 « Égalité entre les femmes et les hommes » : une priorité politique qui doit se traduire en actes. »

Les sénateurs rapporteurs de cette commission n’ont pas d’embarras à s’interroger sur la « suppression d’un indicateur de performance visant à mesurer le taux d’appels traités par le collectif féministe contre le viol » due à des manques de moyens financiers. Dédain plutôt que soutien, donc.

Le détail du budget de la politique transversale est ensuite révélé.

On y découvre alors que, très précisément, 74,7 % du budget est destiné à l’action diplomatique et à l’aide aux pays en voie de développement. La part de la lutte pour l’égalité entre les hommes et les femmes est de 2,6 % sur 1,116 milliard. Selon Caroline de Haas, ce budget est destiné au Fonds africain de développement (FAD), « parce que 75 %, c’est la part des projets de la FAD obtenant des résultats satisfaisants en terme d’égalité. »

Ce n’est pas tout.

Sur le reste du budget 2020 — les 50 % des 557 millions après distribution à l’étranger — sont destinés au salaire des enseignants à hauteur de 138 millions, dont on estime qu’ils évoquent l’importance de l’égalité entre les femmes et les hommes dans leurs cours.

Les sénateurs ont ensuite tenté de se justifier. Ils ont décrété qu’il leur avait été impossible d’estimer une action en faveur de la lutte contre les violences faites aux femmes, avant d’avoir les résultats et les propositions issues du Grenelle. Des mots et des considérations plus que contradictoires et mensongers quand on lit de près le chapitre dédié dans leur rapport.

Que l’on invoque une cause pour en défendre une autre n’est pas nouveau. C’est tout l’art de la politique. Cela a même été le début de la colère des Gilets jaunes : la taxe sur le carburant venait sauver l’écologie. Cette fois, la cause des femmes cache un investissement important en Afrique, pour la diplomatie, le rayonnement culturel et l’aide au développement.

Une cause qui n’est pas nationale, qui se fiche de celle-ci d’ailleurs, bien au-delà du simple combat en faveur des femmes. Autrement dit, maintenir le pouvoir de l’État est plus important pour lui-même et plus urgent que la détresse de la population. En maintenant celle-ci, d’ailleurs, il renforce également son pouvoir. Zarathoustra aurait même dit que

« l’État est le plus froid des monstres froids : il ment froidement ; et voici le mensonge qui rampe de sa bouche : « Moi l’État, je suis le peuple ».

 

Vous souhaitez nous signaler une erreur ? Contactez la rédaction.