Les pharmaciens rémunérés pour ne pas délivrer les médicaments prescrits ?

Pharmacie by Jeremy Brooks(CC BY-NC 2.0) — Jeremy Brooks, CC-BY

Les pharmaciens vont-ils bientôt jouer au docteur ? Après avoir obtenu de nouvelles attributions, ils sont en passe d’avoir le droit de revoir les prescriptions médicales.

Par Phoebe Ann Moses.

Les pharmaciens seront-ils bientôt rémunérés pour ne pas dispenser les médicaments prescrits sur l’ordonnance rédigée par le médecin ? C’est ce qui semble se discuter en ce moment, entre syndicats de pharmaciens et Assurance maladie.

Les médecins seraient donc dépossédés de leur compétence à prescrire, et le pharmacien repasserait derrière eux pour « aménager » la prescription.

Si cela pose à nouveau le problème du prescripteur-vendeur, conflit d’intérêt très surveillé dans ce domaine, cela pose également un problème éthique.

Pour l’Assurance maladie, il s’agit « de s’assurer de la délivrance de la quantité pertinente de médicaments nécessaires au traitement afin d’éviter notamment tout risque de mésusage ». Le site Egora explique :

« Concrètement, le pharmacien sera financièrement incité (via un « partage d’économie ») à ne pas dispenser tout ou partie des traitements à posologie variable prescrits par le médecin. »

Après avoir donc obtenu plusieurs nouvelles tâches rémunérées, les pharmaciens pourraient donc se voir attribuer le droit de remettre en cause une prescription.

Dans un contexte très tendu entre le corps médical et le gouvernement, difficile de ne pas imaginer qu’on divise les soignants pour mieux régner. Les pharmaciens se sont déjà vu attribuer le droit de vacciner (rôle initialement dévolu aux médecins et aux infirmiers), l’accompagnement de la téléconsultation, on leur accorderait maintenant le droit de revoir la prescription du médecin. Cela ne peut qu’accroître les tensions. D’autant que les discussions ont lieu entre Assurance maladie et pharmaciens sans que les médecins ne soient conviés.

Pour le président de l’UFML1, Jérôme Marty :

« Cela est la plus grande des lâchetés , une profession ne peut voir ses actes étendus à une autre sans au moins sa participation aux discussions… »

Difficile de ne pas voir non plus dans cette décision très surprenante une compensation « offerte » par l’État aux pharmaciens : les officines ont de plus en plus de mal à fonctionner. Le plafonnement des prix, voire le déremboursement de certains médicaments entraîne avec lui son lot de contrariétés : chiffre d’affaires en baisse, fermetures. Plusieurs formes de « revalorisation » des honoraires des pharmaciens ont déjà été mises en place, par exemple les « honoraires de dispensation », supposés valoriser « le rôle clé du pharmacien dans la bonne compréhension par le patient de son traitement ».2 Pourquoi pas. Mais cela ne devrait-il pas se faire en toute transparence et en ne feignant pas d’ignorer que les problèmes sont ailleurs ?

Egora ne cache d’ailleurs pas la véritable raison de ces nouvelles attributions :

« des nouvelles compétences attribuées ces dernières années aux pharmaciens afin de compenser la baisse du volume des ventes de médicaments remboursables. »

Voilà ce qu’il en coûte de vivre non pas de son seul travail, mais d’une dépendance importante voire totale à l’État : celui-ci est maître des prix, de la loi, et il ne reste plus ensuite qu’à quémander de quoi continuer à  travailler.

Ce qui arrive aux pharmaciens est l’illustration de cette dépendance.

Ainsi que le rapporte le site 20Minutes :

« La politique qui visait à faire connaître les médicaments génériques, dans les années 1990, a été la première à s’appuyer non pas sur les médecins, mais sur les pharmaciens, rappelle Etienne Nouguez, chercheur au CNRS et auteur d’une thèse sur cette profession. Ils ont montré qu’ils étaient de bons élèves. Et ont pu s’appuyer sur ce succès pour négocier de nouveaux droits. »

Bons élèves ? L’ensemble des soignants devrait prendre conscience de la dépendance qui s’est installée car ils sont les suivants sur la liste : on ne signe pas impunément des conventions avec l’État.

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  1. Union Française pour une Médecine Libre.
  2. Il s’agit d’un nouveau mode de rémunération des pharmaciens. Le dispositif prévoit deux catégories d’honoraires. Un honoraire au conditionnement (à la boîte), et un honoraire d’ordonnance complexe pour les ordonnances comportant au moins 5 médicaments.

    Ces rémunérations sont destinées à valoriser le rôle de professionnel de santé du pharmacien et sa fonction de conseil au moment de la dispensation des médicaments : validité de l’ordonnance, vérification de la posologie, prévention de la iatrogénie médicamenteuse (effets indésirables), conseils aux patients… Source.

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