Privatisation de la Française des jeux : rien ne va plus !

Wheel of fortune By: Paul Hudson - CC BY 2.0

La privatisation de la rente de la Française des jeux à l’œuvre pour créer un fonds pour l’innovation de rupture illustre l’incapacité de l’État à mener un véritable et nécessaire dégraissage.

Par Laurent Pahpy.
Un article de l’Iref-Europe

D’ordinaire, privatisation rime avec réduction du périmètre de l’État et gains de productivité. Une excellente nouvelle en ces temps d’omnipotence administrative et de dépenses publiques record.

Ne faudrait-il donc pas se réjouir que le gouvernement se sépare des capitaux qu’il détient au sein de la Française des jeux (FDJ) ? Tout le monde s’accordera pour dire que ce n’est probablement pas le rôle de fonctionnaires que de s’occuper de loteries, de jeux de grattage et autres paris sportifs.

L’IREF l’avait déjà annoncé il y a un an, cette privatisation souffre de nombreux défauts qui risquent de lui faire perdre tout son intérêt.

1. La privatisation d’une rente monopolistique

Pourquoi privatiser ? Responsabiliser les actionnaires, inciter à la compétitivité grâce à la menace de la concurrence, favoriser l’innovation et la qualité du service pour rester dans la course, les avantages de l’économie de marché sont nombreux pour les consommateurs. Aucun Français ne souhaite d’ailleurs revenir aux monopoles de France Telecom ou d’Air Inter.

Une bonne privatisation implique une ouverture à la concurrence. Or la FDJ détient un monopole sur la loterie et les jeux de grattage ainsi que sur les paris sportifs en distribution physique. Un privilège qui n’est pas près de disparaître. Bien au contraire, l’entreprise devra le payer 380 millions d’euros à l’État. La loi Pacte vient de le garantir pour un quart de siècle, jusqu’en 2044. Pour le faire respecter, il existe même une police spéciale, le service central des courses et jeux.

Le maintien de barrières réglementaires contre les nouveaux entrants risque d’entretenir une rente légale pour tous ceux qui tirent profit des activités de la FDJ, au détriment des consommateurs de jeux d’argent.

2. Une privatisation partielle pour un État qui reste aux commandes

Le gouvernement veut diminuer sa participation de 72 % à environ 20 % dans la FDJ. Il s’agit donc d’une privatisation très partielle puisque l’État restera le premier actionnaire.

20 % des actions, mais près de 30 % des droits de vote, de quoi peser dans les assemblées générales. Bercy, le ministère de tutelle, restera aux manettes grâce à un cahier des charges contraignant, imposé par l’État à la FDJ. Il agréera toujours les dirigeants de l’entreprise et contrôlera les prises de participations éventuelles de plus de 10 %. Une nouvelle autorité nationale des jeux sera créée à cette occasion. Celle-ci contrôlera que le taux de retour aux joueurs ne dépasse pas les 75 % pour les jeux de loterie.

La dernière controverse en date avec la nomination de Raphaële Rabatel, épouse du chef de file des députés LREM Gilles Le Gendre, comme directrice de la communication de la FDJ, juste après le vote pour la privatisation en avril dernier, illustre le risque de corruption et de capitalisme de connivence.

La FDJ est aussi un instrument électoraliste puissant. Le financement des activités sportives pèse près de 90 millions d’euros chaque année grâce à un prélèvement sur les mises et jeux à destination de l’agence nationale du sport. La FDJ revendique avoir investi 5 milliards d’euros dans les infrastructures sportives depuis 40 ans et a soutenu la candidature de la ville de Paris pour les Jeux olympiques de 2024.

La FDJ finance aussi, pour près de 785 millions d’euros chaque année le réseau très dense des 30 000 détaillants de ses billets. Avec le puissant lobby des buralistes et la désertification des campagnes, le maillage territorial de la FDJ, source d’activité et de vie rurale dans les villages de France, pourra être difficilement remis en question dans la stratégie de l’entreprise.

Avec un État qui reste aux commandes, la privatisation perd de son avantage. La FDJ continuera de subir les pressions électoralistes du gouvernement, des connivences politiques et des groupes d’intérêt plutôt que de se concentrer sur sa compétitivité et sa rentabilité.

3. La FDJ, vache à lait de l’État depuis cinq siècles

Anciennement loterie nationale, le monopole de la FDJ trouve ses origines dans un édit du roi François Ier du 21 mai 1539. Depuis toujours, la loterie et les jeux d’argent sont une manne pour l’État qui y voit une excellente forme de taxation particulièrement indolore.

Privatisation ou non, cela ne devrait pas changer. La FDJ reverse 22 % des mises à l’État, soit 3,5 milliards d’euros en 2018. À titre de comparaison, ce montant annuel est bien plus élevé que les 2 milliards d’euros que le gouvernement compte empocher après l’opération de cession de ses parts. Une taxation élevée dont l’incidence affecte le prix des jeux pour les consommateurs et le montant des dividendes pour les actionnaires.

4. L’héritage reconnaissant des privilèges des salariés

L’État n’est pas le seul bénéficiaire de la rente du monopole de la FDJ. Les 2219 salariés ne sont pas en reste. 5 % du capital leur est déjà réservé dans un fonds commun de placement d’entreprise qui leur offre des dividendes, une participation et un intéressement très avantageux (près de 15 000 euros en moyenne par salarié en 2017, d’après Jérôme Caby, professeur à l’IEA Paris). Ils pourront acheter jusqu’à 10 % des actions cédées à des conditions privilégiées : 25 % de décote sur l’offre à prix ouvert, dans la limite de 7000 euros par personne.

5. Une privatisation pour rien

Habituellement, une privatisation sert à réduire le périmètre de l’État et de facto, augmenter la compétitivité de l’économie. Avec le plus haut niveau de dépense publique de l’OCDE, un endettement qui avoisine 100 % du PIB, le taux de taxation le plus élevé du monde, un taux de chômage de 8,4 %, privatiser la FDJ est un bon début pour dégraisser le mammouth administratif.
Or les 2 milliards de cessions des capitaux ne serviront que très partiellement à réduire la dette, et certainement pas à baisser les impôts, car ils seront utilisés pour abonder un « fonds pour l’innovation de rupture ». Ce dernier servira des investissements dans des projets tels que le calcul quantique ou l’intelligence artificielle. Le poids de l’État ne sera donc pas réduit dans cette opération.

Dans les conditions de cette privatisation, le gouvernement pourrait réussir l’exploit du supprimer une bonne partie de l’utilité de l’opération pour les consommateurs, le contribuable et les actionnaires.

L’État privatise en réalité une rente légale dans laquelle il continuera de se servir allègrement tout en en gardant le contrôle. Le fruit de la cession ne sera pas utilisé pour diminuer le fardeau fiscal ou rétablir l’équilibre des comptes des administrations, mais risque plutôt d’être gaspillé dans des projets sans lendemain. Décidément, les dés de cette privatisation semblent bel et bien pipés.

L’achat d’actions est ouvert à l’épargne populaire. À vous de voir cher lecteur si vous êtes suffisamment joueur pour y miser quelques jetons.

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