Quasi-décomposabilité : l’idée entrepreneuriale qui peut changer l’Europe

Un système est dit quasi-décomposable (QD) lorsqu’il peut être divisé en sous-systèmes qui sont largement, mais pas totalement, indépendant. Comment la quasi-décomposabilité s’applique-t-elle à l’Europe ?

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Quasi-décomposabilité : l’idée entrepreneuriale qui peut changer l’Europe

Publié le 19 novembre 2019
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Par Philippe Silberzahn.

La quasi-décomposabilité est une propriété des systèmes complexes au nom un peu rébarbatif mais tout à fait fondamentale qui explique comment ces systèmes peuvent évoluer de façon robuste tout en gardant leur identité. Dominique Vian et moi avons récemment montré comment elle constituait le cœur de la théorie entrepreneuriale de l’effectuation. Un article récent sur l’Europe écrit par Emmanuel Sales et paru dans L’Opinion permet d’illustrer combien cette notion est universelle et peut s’appliquer à tout système complexe, ici à l’Union européenne.

Un système est dit quasi-décomposable (QD) lorsqu’il peut être divisé en sous-systèmes qui sont largement, mais pas totalement, indépendants. Le système possède alors des sous-systèmes qui peuvent évoluer de façon largement indépendante, tout en restant reliés à l’ensemble, qui possède donc une identité propre, et cette identité évolue elle-même en conséquence des évolutions dans les sous-systèmes.

Un système QD s’appose notamment aux systèmes non décomposables (universels) dans lesquels le changement ne peut qu’être global et simultané, et aux systèmes complètement décomposables (fédéraux) où les sous-systèmes sont parfaitement indépendants. Qu’est-ce qui définit un sous-système dans un système quasi-décomposable ?

C’est ce qu’on appelle la fréquence d’interaction. Par exemple, le Bénélux définit un sous-système dans l’Europe en raison de la proximité culturelle de cette région qui regroupe trois pays. Le protestantisme est un autre exemple de sous-système à très haute fréquence dans l’Europe de la fin du XVIe siècle car il regroupe des individus partageant des mêmes croyances malgré un dispersement géographique important.

Quasi-décomposabilité et Europe

Comment la quasi-décomposabilité s’applique-t-elle à l’Europe ?

Dans son article, Emmanuel Sales montre que deux conceptions de celle-ci s’affrontent. Pour les Allemands, l’Europe est :

l’extension d’un État provincial ou chaque Länder doit gérer son budget […] Après les expériences catastrophiques des deux derniers Reich, ils ont fait leur deuil de toute tentation impériale.

Pour les Français au contraire, l’Europe est pensée à partir du contrat social de Rousseau et vise à l’universalisme impérial :

Chacun abandonne sa souveraineté pour recevoir plus qu’il n’a donné, sous la forme d’une volonté générale qui transcende toutes les volontés particulières et accorde à chacun les bénéfices d’un État organisateur.

Cette opposition entre une Europe impériale et une Europe régionale est très ancienne. La question a émergé lors de la fin de l’empire Romain et des tentatives répétées de multiples papes, rois et empereurs de recréer un universalisme impérial. Il faudra attendre le traité de Westphalie en 1648 pour que l’Europe reconnaisse, après trente ans de boucherie, qu’elle ne peut pas s’entendre sur les finalités et cet universalisme est une utopie dangereuse. Elle va donc s’entendre sur les moyens, c’est-à-dire sur trois principes de souveraineté :

  1. Une souveraineté extérieure : aucune autorité n’est supérieure aux autres et chacun reconnaît l’autre comme souverain sur son territoire.
  2. Une souveraineté intérieure : l’autorité est exclusive sur son territoire et aucun État ne peut s’immiscer dans les affaires d’un autre État.
  3. Un équilibre des puissances : les États ont le droit de s’allier pour éviter la montée d’une super-puissance. Aucune puissance n’a le droit de devenir une super-puissance.

Autrement dit, l’Europe fait le choix, sans bien sûr le formuler ainsi, de se voir comme un système quasi-décomposable : uni par une culture et une histoire commune, mais dans une diversité de lois et de pratiques. Lorsqu’est actée l’impossibilité de restaurer l’empire Romain, chaque prince devient libre d’expérimenter avec son propre système politique, social et philosophique à l’intérieur de ses frontières.

Il en résulte que si un potentat local s’énerve et persécute, qui les juifs, qui les marchands, qui les philosophes, ceux-ci peuvent toujours parcourir quelques centaines de kilomètres et aller trouver refuge chez un potentat plus tolérant, ou trop heureux de faire la nique à son rival. Libre d’expérimenter localement, tout en continuant à partager une certaine culture, l’Europe devient capable d’évoluer en bénéficiant de réussites locales.

Ainsi, l’incroyable réussite de la toute petite Hollande à partir du XVIIe siècle marquera profondément les Anglais : voilà un pays ridiculement petit qui a là encore brisé les modèles mentaux de l’époque en confiant son gouvernement à des marchands, et non à des aristocrates, et qui est devenu une grande puissance économique, financière et militaire. Sa réussite aura une influence considérable sur la révolution politique et industrielle britannique.

D’ailleurs, ce principe quasi-décomposable du chacun chez soi et du chacun avec l’autre, malgré ses différences, sans finalité partagée mais avec une identité commune, sera celui de l’ordre politique qui émergera à peu près à cette époque, c’est-à-dire le libéralisme parlementaire.

En substance, celui-ci pose que nous n’avons pas besoin d’être d’accord sur la finalité de nos objectifs, et qu’il suffit d’être d’accord sur les principes d’organisation. L’Europe redevient une malgré, ou peut-être grâce à sa diversité assumée. C’est un profond changement de modèle mental par rapport à celui qui voulait qu’on ne puisse être uni qu’à condition de partager la même finalité, modèle qui reste d’ailleurs très fort aujourd’hui, notamment en France.

Fragilité du système universel

Un système universel, ou non décomposable, peut être plus puissant à court terme (on pense aux formidables armées napoléoniennes) mais il est intrinsèquement fragile parce qu’il ne possède pas de mécanisme pour résoudre les inévitables contradictions et conflits qui ne manquent pas de naître au sein de tout système complexe.

Sans ce mécanisme de résolution, il n’y a pas de régulation interne et externe possible ; seule la force permet de poursuivre le modèle, et l’empire s’épuise peu à peu dans des combats toujours plus coûteux, à l’image de l’empire Romain d’Occident durant ses deux derniers siècles.

L’UE, très inspirée de l’universalisme français, a vécu la même difficulté et l’on a vu les peuples, implicitement d’abord (échec du référendum en France en 2005) puis de plus en plus explicitement (Brexit) rejeter le modèle universel du pot de confiture défini à l’identique de la Finlande à Malte.

Le modèle universel ne peut reposer que soit sur la force (fin de l’Empire Romain) soit sur un modèle mental créatif qui attire les peuples soumis (début de l’Empire Romain ou révolution française à ses débuts). Mais comme l’a observé l’historien Arnold Toynbee, cette attraction ne dure qu’un temps et la majorité créatrice finit par se transformer en minorité contrôlante, ouvrant à l’empire universel régnant par la force. L’option du règne par la force n’étant plus disponible à l’heure de la démocratie, l’empire universel Européen n’est plus possible.

Depuis la chute de l’Empire Romain, l’Europe a été gérée comme un objet quasi-décomposable, voire complètement décomposable aux temps anarchiques, et sa nature quasi-décomposable a été entérinée en 1648.

Bien sûr, les universalistes n’ont jamais renoncé : Napoléon, puis Hitler n’ont été que de brèves, mais tragiques expériences de tentative de restauration universelle. Comme l’article de L’Opinion l’observe, la naissance de l’UE a été ambivalente, mais sous l’influence française, elle a toujours erré du côté de l’universalisme. Mais une époque d’incertitude et de complexité rend l’universalisme extrêmement fragile : incapable de changer, car le changement doit se faire immédiatement et sur l’ensemble du système, l’empire s’immobilise et périt, miné par les divisions.

Au contraire, en permettant l’expérimentation locale tout en conservant une identité globale elle-même évolutive en retour, la quasi-décomposabilité permet de créer des systèmes sociaux (organisations, sociétés, ensemble de pays) incroyablement robustes.

À ce titre les échecs locaux, loin de condamner ce modèle, sont au contraire la preuve qu’il fonctionne et qu’il remplit son rôle de système vivant. Un échec local représente une perte acceptable ne mettant pas en danger l’ensemble qui poursuit sa route, tandis qu’une réussite peut être « remontée » au global contribuant à faire évoluer celui-ci. L’article conclut :

Face aux rivalités des grands empires, le monde a besoin de puissances souples et non d’ensembles rigides et technocratiques.

En bref, dans le contexte actuel, l’Europe a de nouveau besoin d’être gérée de façon quasi-décomposable.

Sur le web

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  • Je ne pense pas qu’il faille opposer l’universel au non-universel (ou quasi décomposabilité) c’est à dire choisir l’un ou l’autre parce que l’un serait meilleur que l’autre. Les deux existent Lorsqu’un système est trop fragmenté il tend naturellement vers l’universel, et inversement lorsque celui-ci devient trop encombrant il tend naturellement à se décomposer. En gros la diversité est utile afin que le progrès ait lieu, tandis que l’universel assure sa diffusion et structuration au plus profond. Par exemple les grecs anciens étaient dans la diversité et les romains dans l’universel en diffusant le modernisme (l’esprit) grec. Ainsi de suite c’est comme une respiration..

    • Sinon l’article est très bien et mérite d’être lu et compris.

    • oui mais l’idée de la quasi-décomposabilité est précisément de permettre un équilibre entre le local et le global, c’est à dire que le système garde une identité propre (mais qui évolue).

  • Tres intéressant et pertinent ! Merci

  • Cet article rejoint les analyses de Charles Gave qui oppose l’Europe de Schuman, Gasperi et Adenauer (fédérale et « décomposable ») à celle de Jean Monnet (impériale). D’où l’idée de ne pas détruire l’Europe, mais de virer Bruxelles et ses technocartes (« Bruxit »)

  •  » l’Europe fait le choix, sans bien sûr le formuler ainsi, de se voir comme un système quasi-décomposable « … n’est-ce pas contradictoire avec: « L’UE, très inspirée de l’universalisme français… »?
    De fait, dès la formation de la CECA, il ne manque rien des attributs d’un État souverain (même si c’est sous forme embryonnaire) : une « Haute Autorité » supranationale qui en constitue en quelque sorte le gouvernement, un Parlement composé des délégués des Etats, un Sénat, sous la forme d’un comité consultatif, et surtout une Cour de justice dont la jurisprudence est censée primer sur les lois nationales votées…
    Cette vision, inspirée par Monnet et Schuman et surtout, par les Américains (*) était en contradiction profonde avec celle voulue par de Gaulle et Adenauer d’Europe des nations. Un système « quasi-décomposable » donc.
    Ce qui éclaire cette phrase: « la naissance de l’UE a été ambivalente, mais sous l’influence française, elle a toujours erré du côté de l’universalisme. »
    En l’occurence « l’influence française » a été celle de Français influencés par les Etats-Unis…
    Quant à être « gérée de façon quasi- décomposable », il suffit de lire les traités pour se rendre compte que c’est impossible sans les remettre en question.

    (*) En plus du soutien affiché des États-Unis au projet, il y eut aussi et surtout des subventions généreuses aux associations créées ad hoc pour le promouvoir auprès des opinions publiques. Principal bailleur de fonds : l’American Committee for United Europe (ACUE), dont le président n’est autre que l’ancien directeur de l’OSS William Donovan, et l’un des vice-présidents Allen Dulles, qui en février 1953, deviendra directeur de la CIA !
    L’historien Rémi Kaufer, qui a étudié en détail le fonctionnement et les buts de ce comité, évalue à quelques 50 millions de dollars la manne déversée par l’ACUE, entre 1949 et 1959, sur les organismes français et européens s’engageant pour la défense de l’intégration du Vieux continent, en particulier le Mouvement européen, dont la CIA financera jusqu’à 53,5 % des ressources.

    • le choix d’être quasi-décomposable est fait en 1648. Après la seconde guerre mondiale, l’Europe politique s’engage, sous influence française, dans une voie plus universelle qui va à l’encontre de 1648.

      • Hé oui, la Décapole, décomposition de l’Alsace en 10 villes libres de l’empire, a cessé de fait en 1648 après que la france ait annexé la plus grande partie, le traité de Nimègue en 1678 a signé la fin officielle.

        Hopplà
        Elsass frei !

  • merci pour cet éclairage.

    la Suisse ou l’Allemagne ne sont -elles pas elles-mêmes des systèmes quasi décomposables ?

  • La raison majeure de la volonté d’universalité est de ne pas avoir de concurrents. Un régime politique réussissant moins bien que les pays voisins désire soit les annexer (méthode ancienne), soit les inciter à appliquer les mêmes règles que lui car il lui est insupportable que ses propres ressortissants constatent que c’est mieux ailleurs avec d’autres règles. Le grand rêve de Macron (et des gauches dites progressistes en général) semble bien d’étendre son modèle à toute l’Europe voire au monde ! Les partisans des grands principes universels (type droits de l’homme) sont souvent ceux qui créent les catastrophes humanitaires. Mieux vaut un cynique raisonnable qu’un utopiste !

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