L’entrepreneuriat pour tous : la belle histoire de madame Tao

La belle histoire de madame Tao est là pour nous rappeler que l’entrepreneuriat pour tous est bien souvent la façon la plus commune de faire des affaires : on commence de manière banale avant d’arriver au sommet.

Par Philippe Silberzahn.

L’histoire de madame Tao rappelle l’entrepreneuriat pour tous, c’est-à-dire qu’il n’est pas réservé à une élite d’héritiers. À l’heure des levées de fonds, des pitches, des startups, des incubateurs et de la frénésie de hackathons visionnaires, on oublie souvent que l’immense majorité du phénomène entrepreneurial est d’une banalité salutaire. Enfin banal, pas vraiment. Disons que l’héroïsme de certains entrepreneurs est loin des canons qu’on nous sert ad nauseam. Rien ne l’illustre mieux que l’histoire de madame Tao qui semble sortie d’un conte de fées.

Seule, pauvre et à la rue

Tao Huabi est née pauvre, en Chine. Pauvre à la chinoise, c’est-à-dire vraiment très pauvre, tellement qu’elle a à peine appris à lire et à écrire. À 20 ans elle se marie et change de province. Après quelques années, son mari meurt brusquement. Elle se retrouve seule, à la rue, avec deux enfants en bas-âge. La seule chose qu’elle sait faire, c’est la cuisine. Pas de la grande cuisine.

Du riz, des légumes, avec un peu de sauce. Par chance, elle se trouve juste à côté d’un grand établissement scolaire. Pour survivre, à midi elle va donc cuisiner des bols de riz pour les étudiants. Et ça marche. Elle écrase les prix, n’hésite pas à donner du rab gratis et devient une star parmi les étudiants du coin qui l’appellent affectueusement ‘marraine’ (Gan Ma).

Avec un peu d’argent, elle peut alors ouvrir un restaurant. Par restaurant, il faut entendre quelques tables sur un coin de parking. Elle ne sert qu’un plat de nouilles, qu’elle agrémente avec une sauce épicée, qu’elle fabrique à partir d’une vieille recette de sa région. Gros succès. Mais un jour elle manque de sauce. Ses clients refusent de manger les nouilles. C’est la sauce qu’ils veulent. Et d’ailleurs, de plus en plus de clients lui demandent de leur en mettre un peu dans un petit bol pour l’emporter et l’utiliser chez eux.

La sauce qui attire les clients

D’ailleurs elle découvre que certains viennent chez elle uniquement pour acheter la sauce, qu’elle se décide donc à vendre séparément. Elle en donne gratuitement aux chauffeurs routiers qui viennent manger chez elle, qui en parlent tout autour d’eux.

Madame Tao finira par fermer son restaurant et ouvrir une usine pour fabriquer sa sauce, qu’elle nommera Lao Gan Ma (vieille marraine). Aujourd’hui, après pas mal de péripéties, son usine produit pour le monde entier, et génère 190 millions de dollars de chiffre d’affaires. Elle est une star en Chine, et devrait l’être partout ailleurs. J’ai un pot de Lao Gan Ma dans mon armoire et c’est délicieux.

On peut tirer plein d’enseignements de cette histoire, qui illustre bien les principes de l’effectuation, la logique des entrepreneurs :

  • arrêtez de pleurer sur ce que vous n’avez pas ; regardez ce que vous avez, même pas grand-chose, et demandez-vous ce que vous pouvez faire avec ça (premier principe de l’effectuation, démarrez avec ce que vous avez).
  • faites des petites choses, parce qu’au moins vous pouvez les faire tout de suite sans demander la permission à personne (second principe, agissez en perte acceptable).
  • appuyez-vous sur les autres davantage que sur votre supposé génie : les étudiants et les chauffeurs routiers pour madame Tao (troisième principe, le patchwork fou).
  • tirez parti des surprises (les clients veulent la sauce, pas les nouilles) plutôt que d’essayer de tout planifier (quatrième principe).
  • enfin, ne laissez jamais les circonstances s’imposer à vous, soyez acteurs de votre environnement (cinquième principe, pilote dans l’avion).

Libération par l’entreprise

Un autre enseignement est que l’entrepreneuriat est un formidable outil de libération et d’émancipation, particulièrement pour les plus pauvres et les plus démunis, ceux qui sont abandonnés par le système. Ne sachant ni lire ni écrire, madame Tao n’avait aucune chance de trouver un job dans une entreprise.

Mais l’enseignement va au-delà : j’utilise souvent l’exemple de madame Tao auprès de managers confrontés à la difficulté de transformer leur organisation et qui m’expliquent que « à leur niveau ils ne peuvent rien faire ». Si madame Tao, qui a démarré dans les pires conditions qui soient, a pu faire autant, que dire de ce que peut faire un manager disposant de ressources tangibles et symboliques ?

Bien sûr les situations ne sont pas comparables, mais quand même. L’exemple de madame Tao, et de tant d’autres individus courageux, peut peut-être nous aider à sortir de cette impuissance apprise qui étrangle les organisations aujourd’hui. Madame Tao, en substance, nous dit : « ce ne sont pas les autres, c’est vous », et elle nous remet gentiment la balle de notre côté du filet en nous disant : « à vous de jouer. »

Pour reprendre une belle citation de ce conte philosophique qu’est… Ratatouille :

Tout le monde ne peut pas devenir un grand chef, mais les grands chefs peuvent surgir de n’importe où.

On peut appliquer cette formule à l’entrepreneuriat, mais aussi au leadership.

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