Non, la GPA n’est pas une aliénation

La GPA est-elle contraire aux droits humains ? Une réponse à la tribune de Sylviane Agacinski parue dans Le Figaro.

Par Edouard H.

Non, la GPA n’est pas une aliénation
By: sabianmaggyCC BY 2.0

Chère Madame Agacinski,

Dans une interview accordée au Figaro le mardi 10 janvier, vous vous faites l’avocate d’une critique dure contre la gestation pour autrui qui, selon vous, serait une pratique « contraire aux droits humains ». Plutôt qu’une formidable technologie de reproduction permettant à des couples infertiles d’avoir des enfants qui leur sont génétiquement liés, la GPA serait une inacceptable aliénation de la femme qui ne nécessiterait rien de moins qu’une « abolition universelle ».

Pourtant loin des fantasmes répétés à tort et à travers par ceux qui tâchent d’inciter la peur, la GPA telle qu’elle est pratiquée dans des pays développés similaires au nôtre nous montre qu’elle ne mérite pas tous les maux qu’on veut lui faire porter.

GPA et aliénation du corps des femmes

Dans cette interview, Mme Agacinski, vous dénoncez la GPA car elle viserait à « demander à des femmes de louer leur corps ». Mais vous oubliez là que la GPA ne se fait que sur la base du volontariat : on ne force pas les femmes à porter des enfants pour autrui. Vous qui vous revendiquez féministe, ne serait-il donc pas temps de mettre fin à ce paternalisme qui voudrait que les femmes soient incapables de faire des choix éclairés quant à l’usage de leur propre corps ?

D’après vous, « celles qui acceptent [un contrat de GPA] disent toujours qu’elles le font pour des raisons économiques ». Vous faites ici preuve d’une grande méconnaissance de la recherche scientifique existante sur les motivations des gestatrices.

En effet dans une revue systématique des aspects psychologiques de la GPA faite en 20051, on apprend que « contrairement aux croyances populaires à propos de l’argent comme principale motivation, les gestatrices relatent de manière écrasante qu’elles choisissent de porter des enfants pour autrui principalement pour des raisons altruistes ». Les auteurs expliquent que « bien que les raisons monétaires puissent être présentes, seul un faible nombre de femmes mentionnent l’argent comme principale motivation ».

Dans une analyse des arguments féministes contre la gestation pour autrui, les auteurs d’une autre revue de la littérature publiée en 20102 rapportent de manière similaire que la réalité est bien loin des mythes auxquels on associe la GPA :

« Le profil des gestatrices qui émerge de la recherche empirique aux États-Unis et en Grande Bretagne ne soutient pas le stéréotype de femmes pauvres, célibataires, jeunes, de minorités ethniques qui subissent des pressions familiales, des difficultés financières, ou d’autres circonstances qui les pousseraient à faire quelque chose qu’elles ne voudraient pas faire. La recherche empirique n’appuie pas non plus la vue selon laquelle les gestatrices entreprennent une tâche de manière naïve, sans se rendre compte des risques émotionnels et physiques que cela peut entraîner. Plutôt, la recherche empirique établit que les gestatrices sont des non-conformistes matures, stables, conscientes d’elles mêmes, extraverties et avec de l’expérience, qui prennent la décision initiale que la GPA est quelque chose qu’elles veulent faire. (…) Il n’existe pas de recherche empirique qui soutienne l’assertion que les femmes deviennent gestatrices parce qu’elles font face à une détresse financière, et la plupart des femmes rapportent que l’argent est rarement le seul ou même le premier motif de participation. »

Quelles autres motivations les gestatrices pourraient-elles avoir, me demanderez-vous ? Loin des préjugés habituels sur la GPA, les gestatrices « ont de l’empathie pour les couples sans enfants et veulent aider les autres à faire l’expérience de l’immense joie de la parenté. De plus, certaines veulent faire une action spéciale et, ainsi, obtenir un sentiment d’accomplissement. Certaines gestatrices rapportent qu’un de leurs motifs est le plaisir d’être enceinte ».

Dans une revue du contenu de 22 blogs tenus par des gestatrices américaines3, Nicole Bromfield rapporte que « l’expression que la GPA est un travail incroyablement important et bouleversant pour lequel les bloggeuses sont très fières était un thème commun à travers tous les blogs ». Les gestatrices bloggeuses « ne se voyaient pas comme déshumanisées ; plutôt, dans certains cas, elles se voyaient comme super-humaines parce qu’elles avaient non seulement créé leur propre famille mais elles avaient aidé à créer des familles pour d’autres. »

En outre, quid de la GPA non rémunérée Mme Agacinski ? Comme la plupart des personnes qui s’opposent à la gestation pour autrui, vous feignez d’ignorer que chez nos voisins belges ou britanniques les seules formes de GPA autorisées sont celles qui n’incluent pas de rémunération. Ce sont alors souvent des membres de la famille ou des amies proches qui portent des enfants pour les couples infertiles. Comment les gestatrices britanniques pourraient-elles ne le faire que « pour des raisons économiques » quand elles ne sont pas payées pour le service qu’elles rendent ?

GPA et faux droit à l’enfant

Quelle déception ce fût, Mme Agacinski, de voir apparaître dans votre interview l’éternel épouvantail du « droit à l’enfant ». En effet personne n’a jamais revendiqué un tel droit. C’est une chimère qui semble n’exister que dans l’esprit des personnes opposées aux nouvelles technologies de reproduction. Ce que revendiquent les personnes qui militent pour la légalisation de la GPA ou de la PMA pour tous, c’est un simple droit de procréer librement à l’aide de technologies existantes, sans entraves étatiques. Le fameux « droit à l’enfant », qui impliquerait que l’État serait obligé de fournir des enfants aux couples infertiles, n’existe pas.

La GPA ne consiste pas, comme vous le prétendez dans votre interview, à considérer les enfants comme « des biens échangeables ». Lorsque la GPA implique une transaction (ce qui n’est pas toujours le cas comme on l’a rappelé), l’objet de la transaction est le service de gestation rendu par la gestatrice. Celle-ci est payée au fur et à mesure de la grossesse, peu importe que celle-ci arrive à terme ou non. Il semble incroyable de devoir rappeler cette évidence, mais l’achat d’êtres humains n’est plus possible depuis l’abolition de l’esclavage. Tous les enfants méritent les mêmes droits, peu importe la manière dont ils ont été conçus.

Quand vous expliquez que « le pire, dans ces errances, c’est l’oubli des droits de l’enfant », la malhonnêteté dont vous faites preuve atteint son comble. En effet les associations qui militent pour une légalisation de la GPA comme C.L.A.R.A ou l’AFDH se battent depuis des années pour que les droits des enfants nés par GPA à l’étranger soient reconnus en France, face à une administration française qui refuse de retranscrire leurs actes de naissance. Le 19 janvier dernier la France s’est d’ailleurs fait condamner par la CEDH pour la 4ème fois à cause d’un nouveau refus.

En fin de compte, Mme Agacinski, la GPA est bien une technologie de reproduction qui ne nuit à personne. Pour éviter que les couples infertiles aillent faire des GPA dans des pays en développement, légalisons cette pratique dans nos pays riches.

  1.  Ciccarelli, J. C., & Beckman, L. J. (2005). Navigating rough waters: an overview of psychological aspects of surrogacy. Journal of Social Issues, 61(1), 21-43.
  2.  Busby, K., & Vun, D. (2010). Revisiting The Handmaid’s Tale: Feminist theory meets empirical research on surrogate mothers. Can. J. Fam. L., 26, 13.
  3.  Bromfield, N. F. (2016). “Surrogacy Has Been One of the Most Rewarding Experiences in My Life”: A Content Analysis of Blogs by US Commercial Gestational Surrogates. IJFAB: International Journal of Feminist Approaches to Bioethics, 9(1), 192-217.