Port du voile : des idiots qui regardent le doigt au lieu de voir la Lune ?

Pourquoi ne laisser audibles que les minorités revendicatrices et conduire à l’idée saugrenue que leurs valeurs sont supérieures à celles de la constitution d’un pays laïc et démocratique ?

Par Nafy-Nathalie.

En même temps qu’en France, pays laïc à tradition chrétienne, fait rage le débat sur le voile et la place acceptable de l’islam, se déroule un débat similaire sur la place des chrétiens au Sénégal, pays laïc de tradition musulmane.

Encore une histoire de voile

Tout a commencé, comme en France, par une histoire de voile à l’école.

Au sein d’un établissement catholique privé français de Dakar dirigé par des religieuses voilées, quelques jeunes filles ont commencé à porter le voile et adopter un comportement considéré « sectaire » par la direction.

Selon les responsables de l’établissement, « elles se regroupent entre elles, refusent de serrer la main aux personnes de sexe masculin, de s’asseoir à côté des garçons pendant les cours ou encore de porter la tenue réglementaire pendant les cours d’éducation physique. »

Les parents ont reçu un courrier leur rappelant le règlement intérieur qu’ils avaient validé au moment de l’inscription de leurs enfants et leur indiquant que leurs filles ne pourraient plus être scolarisées tant qu’elles se présenteraient voilées.

La direction a également précisé qu’à la rentrée scolaire de septembre, la seule tenue autorisée sera « l’uniforme habituel avec la tête découverte aussi bien pour les filles que pour les garçons »

Je vous épargne les débats qui ont suivi sur l’absurdité de voir des femmes voilées du fait de leur religion, interdire à d’autres femmes un voile qu’elles souhaitent porter du fait d’une religion différente.

Passons directement à la réponse qui a été faite par l’établissement.

La directrice a expliqué que selon elle, le problème n’était pas religieux mais disciplinaire : « La porte de l’institution est ouverte à tout élève, quelles que soient sa culture et sa religion, mais nous voulons qu’à l’intérieur de l’établissement tout le monde ait la même tenue, sans distinction. »

D’autres établissements catholiques privés de Dakar, dans lesquels le port du voile pour les élèves est autorisé, ont proposé d’accueillir les jeunes filles mais leurs familles ont décliné cette proposition, ce qui a mis en avant une intention revendicatrice clairement militante et identitaire plus que religieuse.

En effet, la quasi-totalité des familles dont sont issues les jeunes filles sont d’origine libanaise et chiite.

Bien que ce cas est non-représentatif du Sénégal qui a une tradition de tolérance envers les religions, le pays s’est toutefois embrasé, un peu comme la France peut s’embraser parfois.

Si en France la peur de la dissolution des valeurs catholiques est avancée, au Sénégal c’est l’idée de s’extraire de l’influence de l’ancien colonisateur et de retrouver ses propres valeurs traditionnelles qui l’est.

Les Sénégalais sont à plus de 95 % musulmans mais avec des pratiques différentes parce que, même si en France on a tendance à confondre tous les musulmans dans un seul mouvement, en réalité l’islam n’est pas un.

Il existe une multitude de courants et autant de manières différentes de l’appréhender et de le pratiquer.

La laïcité au cœur du débat

Deux conceptions de la laïcité se sont alors opposées avec violence au Sénégal.

Certains chefs religieux musulmans ont mis en avant le principe constitutionnel de la laïcité et rappelé que les catholiques, d’origine étrangère de surcroît, étant minoritaires n’avaient pas à imposer leur religion à la majorité de tradition musulmane.

Cela ne vous rappelle pas les débats en France sur une société de tradition chrétienne ?

D’autres chefs religieux musulmans ont rappelé que si la laïcité était effectivement constitutionnelle, cela ne signifiait pas que la minorité devait plier face à la majorité, mais au contraire que chaque religion avait le droit de s’exprimer librement. Selon eux, les catholiques ont donc les mêmes droits que les musulmans de voir respecter leurs traditions tant qu’elles restent dans le cadre du respect de la loi.

Ces arguments reflètent la vision d’Aristide Briand rapporteur de la loi de 1905 qui a instauré la laïcité.

Il est étonnant d’ailleurs de constater que si la société française ou sénégalaise a évolué depuis 1905, le débat sur la laïcité dans l’un ou l’autre pays n’a pas changé. Ce sont toujours les mêmes arguments qui sont soulevés avec des redites du débat français précédant l’adoption de la loi du 9 décembre 1905.

Pour mémoire, cette loi en vigueur aujourd’hui a rejeté la première vision de la laïcité et l’a définie comme l’ignorance du fait religieux dans le domaine public, signifiant par conséquent que chacun peut faire ce qu’il veut tant qu’il respecte la loi.

Les débats ont pris une telle ampleur que le ministre de l’Éducation nationale sénégalais Mamadou Talla a dû intervenir, et expliquer que la Constitution du Sénégal garantit la laïcité et « à tous les niveaux, la liberté de conscience des citoyens ».

Son article 1 commence d’ailleurs par ces termes :

« La République du Sénégal est laïque, démocratique et sociale. Elle assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens, sans distinction d’origine, de race, de sexe, de religion. Elle respecte toutes les croyances. »

Le ministre a aussi précisé qu’en sollicitant l’autorisation de la tutelle de l’État, les établissements privés s’étaient engagés au respect de la loi et donc au principe constitutionnel d’une égalité d’accès à l’éducation de tous les enfants.

Monsieur Talla n’a donc pas pris clairement position mais implicitement signifié qu’il appartenait à chacun de s’accorder.

Le Vatican a également demandé aux religieuses de parvenir à un compromis ; ce qui a été fait après moult discussions, comme souvent en Afrique.

Un accord raisonnable a été trouvé entre le règlement de l’école catholique et le souhait de conformité à une pratique de l’islam : ces élèves pourraient faire leur rentrée en « uniforme assorti d’un foulard, de dimensions convenables, fourni par l’établissement et qui n’obstrue pas la tenue ».

Il est intéressant de constater que dans ces deux pays laïcs, les mêmes arguments inversés ont été soulevés : le citoyen français se revendique de tradition chrétienne et s’interroge sur le sens de la laïcité si le voile à l’école est autorisé ; le citoyen sénégalais se demande ce que devient le sens de la laïcité si le voile est interdit à l’école parce que lui se revendique d’un pays à tradition musulmane.

Prendre position pour ou contre le voile est sans grand intérêt dans ce billet. En revanche, il est intéressant de s’interroger sur les raisons qui font que l’on parvienne à ce même débat avec des arguments inversés, et la même violence dans deux pays laïcs à tradition religieuse différente mais où vivre ensemble est une tradition.

Pourquoi en arrive-t-on à parler de religion, de peur de l’autre, de perte de valeurs, d’invasion ?

Il est évident que les autorités religieuses ont leur rôle à jouer dans le dialogue et le vivre ensemble. Elles doivent inviter les fidèles au rassemblement et au compromis.

Mais le problème n’est peut-être pas tant la religion même si beaucoup se focalisent sur l’opposition entre des religions ayant toujours cohabité.

L’État au cœur du problème

Il y a aussi l’Histoire : la colonisation, le terrorisme bien sûr,  mais cela n’explique pas tout.

Le problème provient peut-être finalement de l’État et du rapport que le citoyen entretient avec ses institutions.

Tant qu’il avait confiance dans les valeurs de la démocratie, dans sa force et sa capacité d’intégration, dans les valeurs des politiques qui le gouvernent, il pouvait pratiquer le vivre ensemble de manière apaisée.

Maintenant, il réalise qu’il s’est fourvoyé. Les élections s’enchaînent, au Sénégal ou en France et rien ne change.

Les candidats sont élus par défaut sur des promesses qu’ils ne tiennent pas et auxquelles on ne croit plus. Les scandales politiques se succèdent sans véritables sanctions ou bien trop tardivement.

Le citoyen se résigne à accepter des politiques corrompus et une démocratie dont il ne reconnait pas les valeurs.

Il se replie donc sur sa communauté ethnique ou religieuse comme source de sens.

L’État idéal est fort et généreux. Il rassemble les citoyens sans distinction d’appartenance quelconque sous la bannière liberté, égalité et fraternité. Les groupes se forment sur des critères d’appartenance, de ressemblance. Ils excluent ceux qui sont différents par essence.

On assiste à de curieux paradoxes.

Ainsi par exemple, selon les statistiques, les Français sont majoritairement athées, mais ne se revendiquent plus en premier lieu en tant que Français, ni catholiques, mais de culture catholique.

Ils se rassemblent sur l’idée d’une France réduite à la culture catholique avec l’argument principal de la laïcité.

Au Sénégal la même chose se produit.

Ainsi après le débat du voile à l’école, il y a eu le débat autour d’une femme catholique, et sénégalaise, à la tête d’une organisation publique, comme si sa foi était un obstacle à ses compétences.

Sans encore être en danger puisque les dérives sont toujours aujourd’hui le fait des minorités, l’idée du vivre ensemble disparaît doucement.
Les politiques en profitent pour accéder au pouvoir et le conserver.

Nous le savons tous mais nous laissons faire, encourageant les dérives.

Reprendre sa place

Au lieu de mettre l’accent sur la religion et le prétendu étranger comme si nous étions des idiots ne voyant que le doigt lorsqu’on leur montre la lune, il serait peut-être temps que les citoyens modérés occupent aussi le débat.

Pourquoi ne laisser audibles que les minorités revendicatrices et conduire à l’idée saugrenue que leurs valeurs sont supérieures à celles de la constitution d’un pays laïc et démocratique ?

Nous sommes chacun responsable de la société où nous vivons.
Nous la façonnons avec nos votes, notre indifférence ou notre lassitude.
Nous pourrions aussi exiger que le respect de la loi et de notre Constitution soit prioritaire à toute autre revendication.
Nous pourrions aussi ne pas être complices des politiques et leur demander des comptes sur notre société et les valeurs qu’ils déconstruisent peu à peu, pour masquer leur incompétence crasse et mieux en garder ou en prendre le contrôle.

Ces valeurs sont inscrites dans l’ADN de la France et du Sénégal puisqu’elles sont reprises dans leur Constitution respective, différemment formulées mais avec le même sens, la même intention, qu’elles soient françaises et issues d’un pays à tradition catholique ou sénégalaises et issues d’un pays à tradition musulmane.

Elles peuvent se résumer en ces trois mots : la liberté, l’égalité et la fraternité.

 

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