Halle : l’ex-Allemagne de l’Est face à l’extrême droite

Gegen Nazis By: tonal decay - CC BY 2.0

Compte tenu de l’histoire du pays, il est facile de penser que l’extrême droite allemande, et particulièrement sa frange violente a disparu. Pourtant, il n’en est rien.

Par Jonathan Frickert.

« Loup solitaire », tel est le mot utilisé par de nombreux médias occidentaux depuis ce 9 octobre, jour de l’attaque d’un restaurant kebab et d’un cimetière israélite par un négationniste de 27 ans. Une attaque qui survient quatre mois après l’assassinat de Walter Lübcke, homme politique du Land de Hesse assassiné chez lui le 2 juin 2019 et connu pour ses positions pro-migrants.

L’attentat a été commis un peu plus d’un mois après le scrutin régional du Land de Saxe qui a vu l’Alternative für Deutschland faire une nouvelle percée et où se trouve la petite ville de Halle-sur-Saale, théâtre de la tuerie qui fera deux morts et deux blessés. Filmé et diffusé en ligne, à l’instar du terroriste de Christchurch, cet attentat braque les projecteurs sur un terrorisme qui, contrairement aux idées reçues, n’a jamais disparu d’Allemagne et qui nous plonge dans un contexte historique et économique spécifique à l’Allemagne de l’Est.

L’extrême droite allemande n’a jamais disparu

Compte tenu de l’histoire du pays, il est facile de penser que l’extrême droite allemande, et particulièrement sa frange violente a disparu. Pourtant, il n’en est rien.

Les plus anciens se souviendront par exemple de l’attentat de la Oktoberfest du 26 octobre 1980 qui fera 13 morts et 211 blessés, mais les attaques sont loin d’être isolées. Ainsi, Die Zeit et le Tagespiegel ont sorti à la fin de l’année dernière une enquête chiffrant à 169 le nombre d’assassinats commis par ou au nom de l’extrême droite en Allemagne entre 1990 et 2017. Un nombre à rapprocher des 188 morts recensés par la Fondation allemande antifasciste Amadeu Antonio depuis la fin de la Guerre froide.

Au début des années 2000, le Nationalsozialistischer Untergrund (NSU, Parti national-socialiste souterrain) a commis une quinzaine d’attaques de banques et autres crimes racistes dont l’assassinat de neufs immigrés turcs et grecs dans un kebab. Le groupuscule a également provoqué la mort d’une policière et a été accusé d’avoir mené deux attentats à la bombe ; mais il est possible de remonter à la fin des années 1950 quand, moins de quinze ans après la fin de la guerre, le pays connaît une vague d’attaques antisémites.

En soi, la frange violente de l’extrême voire de l’ultra-droite n’a jamais réellement disparu, à l’inverse des urnes, où le NPD comme Die Republikaner dépassaient péniblement les 2 % jusqu’à l’émergence de l’AfD en 2013.

Si cette prégnance de l’extrême droite ne remonte donc pas aux récents changements de politique migratoire de la chancelière Angela Merkel, la volonté d’accueil de réfugiés aura provoqué une forte augmentation du nombre d’actions. Ainsi, mi-août, les chiffres ont parlé. Avec 8605 infractions attribuées à l’extrême droite au premier semestre, les délits et crimes d’individus issus de cette mouvance ont augmenté de plus de 10 % par rapport à la même période en 2018.

Une hausse surtout visible en Allemagne de l’Est, où le mouvement PEGIDA (pour Patriotische Europäer Gegen die Islamisierung Des Abendlandes, comprenez Européens patriotes contre l’islamisation de l’Occident) manifeste chaque lundi soir depuis octobre 2014 contre « l’islamisation de l’Allemagne ». Un mouvement capable de réunir 20 000 personnes au début de son lancement.

Une annexion qui ne passe pas

Le 1er septembre dernier se sont déroulés deux scrutins régionaux majeurs dans deux Länder observés de près par les commentateurs. Un intérêt confirmé, aussi bien dans le Brandebourg qu’en Saxe où l’AfD, dont les cadres sont pourtant largement issus d’Allemagne de l’Ouest, a respectivement fait 23 et 27 %. Des scores obtenus majoritairement au détriment de la gauche radicale et ce à l’aide d’un discours allant jusqu’au révisionnisme pour le chef de Der Flügel, l’aile radicale du parti, surveillée par les services de renseignement.

Entre radicalité et sabordage de l’extrême gauche, ces résultats font suite à de nombreux autres dans l’ex-RDA. Cette situation n’est pas sans poser la question du contexte historique de cette partie du pays.

En effet, depuis la réunification l’ex-Allemagne de l’Est connaît un déclassement. Cette partie du pays est connue pour avoir dans les années 1950 profité de la mort de Staline pour mener des manifestations réclamant une hausse des salaires et des élections libres, au point que le 17 juin soit devenu un jour de fête nationale de l’autre côté du pays. Certains Allemands de l’Est ont vu en 1989 une annexion à la République fédérale capitaliste et victorieuse.

Un sentiment qui n’a fait que se confirmer, comme avec le projet initial d’union monétaire destiné à faciliter la réunification. Le concept était simple : poser une parité parfaite entre les deux monnaies allemandes. Il a été cependant abandonné, créant une surévaluation de la monnaie est-allemande avec pour conséquence directe une vague de chômage ainsi qu’une baisse significative de la production industrielle.

Une situation que les chiffres économiques confirment, comme le soulignait en mai dernier La Croix. À l’amélioration de l’économie s’est ajoutée un exode massif vers l’Ouest. Depuis 1991, les Länder est-allemands ont perdu plus d’1,2 million d’habitants au profit de la partie occidentale du pays. Tout en évitant de noyer le lecteur sous une montagne de chiffres, prenons-en un dernier suffisamment représentatif de la situation : sur les 500 plus grandes entreprises du pays, seules 36 sont localisées en ex-Allemagne de l’Est. Cette détérioration a été rendue possible malgré ce qu’on nommera plus tard Die Wende (le tournant), nom donné à la mutation progressive de la RDA socialiste vers un système politique et social plus proche de celui de son voisin de l’Ouest.

Mais la situation économique catastrophique ne date pas d’il y a 30 ans. Au contraire, elle fait écho à la fuite des cerveaux qu’à connu cette partie de l’Allemagne entre 1949 et 1961, avec trois millions de travailleurs qualifiés émigrant vers l’Allemagne de l’Ouest et ses promesses de libertés et de prospérité que ne pouvait fournir un pays socialiste.

À l’économie fait écho un rapport ambigu de la RDA à l’extrême droite. Dans ce pays où la visite d’un camp de la mort était un rite d’initiation soviétique passé par les écoliers, le résistantialisme ouvrier a totalement écarté les Juifs d’une histoire qui fût pourtant en grande partie la leur : celle de l’Holocauste. Cette valorisation du courage ouvrier a permis également aux élites est-allemandes de poser l’ouvrier antifasciste en opposition au capitaliste, incarné par le cousins de l’Ouest et accusé d’avoir pactisé avec les nazis.

C’est dans ce contexte douloureux que la série d’actes terroristes d’extrême droite et la montée de l’AfD ont pu se faire aussi facilement. Un contexte amplifié par un contexte géopolitique bien particulier posant les yeux du monde entier vers les partis populistes est loin d’être anecdotique lorsque l’on sait que la poussée de la droite populiste allemande date précisément de ces dernières années, où la chancelière allemande a étonné l’Europe par une politique d’accueil généreuse à l’égard des réfugiés venus notamment de Syrie.

Cette ouverture a provoqué une déchirure au sein même du parti démocrate-chrétien, créant un espace dans lequel s’est rapidement engouffré Alternative für Deutschland, mais qui n’a pas empêché le parti d’être débordé par divers groupuscules pour lesquels seule l’action violente est pertinente.

Une opportunité pour l’AfD ?

L’Histoire a montré que la montée de l’extrême droite est souvent le fruit d’un contexte économique, et sécuritaire dégradé. Dans une moindre mesure, il ne paraît pas idiot de se demander si le moment que connaît l’Allemagne ne profitera pas à l’AfD. Dans un ultime espoir de calmer les franges les plus extrêmes et sous la menace de plus en plus importante de voir la GroKo tomber, l’entrée du parti populiste au gouvernement de la première puissance économique européenne pourrait bien davantage être le fruit des circonstances que de ses percées dans les urnes.

Une possibilité qui reste tout de même très peu probable compte tenu du caractère isolé des actes de violence, d’une situation économique qui reste tenable – du moins jusqu’au prochain krach qu’on nous prédit depuis des mois – mais également des enseignements du passé.

« J’aime tellement l’Allemagne que je suis ravi qu’il y en ait deux » disait François Mauriac. Trente ans après la chute du Mur, l’auteur de Thérèse Desqueyroux, où qu’il soit, ne doit pas être déçu.

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