Les retraites doivent-elles vraiment rémunérer la pénibilité au travail ?

Où commence et où s’arrête la notion de pénibilité, et doit-elle être rémunérée en salaire ou en retraite ?

Par Gérard Maudrux.

Il est un sujet que personne n’ose aborder en matière de retraite. Une grande réforme des retraites aurait été l’occasion d’ouvrir un débat, cela n’a pas été le cas par manque de courage, car très polémique. C’est dommage, car au lieu de rediscuter certains points, on a préféré les autoriser pour ouvrir grand la porte permettant de pérenniser les régimes spéciaux dans un régime qui se veut universel. Le même euro cotisé ne donnera pas toujours les mêmes droits.

Ce problème est celui de certains avantages retraite, les bonifications accordées pour  pénibilité. Deux problèmes à discuter : où commence et où s’arrête la notion de pénibilité, et doit-elle être rémunérée en salaire ou en retraite ? Il en est de même pour les métiers à risque. Alors puisque personne n’ose aborder le sujet, allons-y.

Les agents de la RATP justifient leurs 3705 euros de retraite moyenne (taux plein) pendant 30 ans par la pénibilité de leur travail. C’est deux fois et demie celle des salariés, qui ne la percevront que pendant 20 ans, soit un rapport de 1 à 4 ; et si on tient compte du montant cotisé, le rapport passe de 1 à 10.

Quelle pénibilité justifie qu’un euro cotisé rapporte dix fois plus qu’un autre ? Qu’est-ce qui est plus pénible : conduire un métro en ligne droite sans carrefours ni piétons, ou conduire un car sur la voie publique ? Qu’est-ce qui est plus pénible : contrôler des billets ou être aide-soignante ou infirmière, retourner et toiletter des patients de 80 kg ? Pourquoi personne ne le dit chez les élus ?

Les sédentaires et les actifs

Chez EDF, il y a les sédentaires dans les bureaux, et les actifs sur le terrain, lesquels ont des avantages retraite. L’un de mes proches avait un emploi de bureau au temps des premiers ordinateurs. Il n’en disposait pas à titre personnel et devait se lever et se déplacer pour y accéder ; il a ainsi été classé « actif » et a eu ses bonifications, il est parti plus tôt avec le taux plein.

Pourquoi n’est-il pas abordé dans ce pays où la pénibilité d’une profession semble proportionnelle à sa capacité de blocage du pays ? Est-ce le métier ou les futurs retraités qui sont les plus pénibles ? Une grande réforme aurait dû mettre le débat sur la table, mais courage, fuyons.

Est-ce le rôle de la retraite, qui a suffisamment d’autres problèmes à régler, que de la rémunérer la pénibilité ? Le travail doit être payé en fonction de sa pénibilité, ensuite on acquiert des points, et plus on est payé, plus on a de retraite, et plus on peut partir tôt si on le souhaite. Au lieu de rémunérer le travail à sa juste valeur, on se décharge sur la retraite, en faisant des promesses que d’autres auront à assumer. Ce n’est pas correct.

Donner moins en promettant une bonne retraite, les médecins ont connu : en 1972 on leur a proposé de bloquer leurs honoraires en échange d’un merveilleux régime de retraite supplémentaire. Quand les premiers ont pris leur retraite, la promesse était divisée par quatre, et pour l’honorer, les actifs d’aujourd’hui cotisent quatre fois plus cher. Rendement divisé par 16, des promesses transformées en vraie pyramide de Ponzi. Ils auraient mieux fait d’être conducteurs à la RATP, ils auraient travaillé deux fois moins et perçu davantage en retraite au lieu de faire 10 ans d’études.

Les métiers à risque

En marge de la pénibilité, il y a aussi des métiers à risque (militaires, pompiers…), davantage respectés. Ils sont librement choisis, ce qui n’est pas le cas pour la plupart des métiers dits pénibles. Il n’y a aucune obligation et on peut toujours faire autre chose, mais qui n’a pas rêvé un jour d’être pompier ? J’ai plusieurs amis dans la légion, ils ne rêvent que d’une chose : partir sur un front pour exercer leur passion (ce qui n’est pas du tout du goût de leurs conjointes). Un métier passionnant, certes à risque, mais choisi sans contrainte.

Mais faut-il le rémunérer ce risque en salaire ou en retraite ? Imaginez Lewis Hamilton à qui l’on dirait qu’il sera moins payé, mais qu’en échange il percevra une bonne retraite. Risible, mais n’est-ce pas ce qui se produit ? Le soldat mort au combat n’a que faire d’une bonne retraite, un bon salaire lui aurait permis de vivre mieux durant son activité, et de profiter éventuellement d’une bonne retraite, et plus tôt.

Je n’ai rien contre le fait qu’ils aient droit à plus d’égards que d’autres mais le système actuel que l’on a décidé de faire perdurer est-il le meilleur ? Le plus jeune retraité que j’aie vu avait 32 ans : engagé à 16 ans et toute sa carrière hors métropole, les années comptant double voire triple si conflit. Les militaires cessent tôt leur activité et peuvent refaire une carrière complète, avec une seconde retraite. Or la retraite, c’est quoi ?

C’est un revenu de remplacement d’activité professionnelle. Qu’ils partent plus tôt, avec un revenu de remplacement, mais quid si une autre activité ? Comment peut-on percevoir un revenu pour cessation d’activité et en avoir une ? Peut-on travailler quand on est payé pour ne pas travailler dans les mêmes conditions que si on n’était pas en retraite ?

Les pilotes Air France ont obtenu de cesser plus tôt leur activité professionnelle, leur métier étant considéré comme usant et stressant ; mais dès la retraite, certains travaillent pour des compagnies privées. Même chose pour les pilotes de chasse.

Il n’est bien sûr pas question de les empêcher de reprendre une activité. Mais est-ce que cela doit se faire dans les mêmes conditions que pour la personne sans aucun revenu, et sans perspective de double retraite ? Une réforme de l’ampleur de celle qu’on nous propose aurait dû être l’occasion de tout remettre à plat, quitte à poursuivre dans la voie actuelle si c’est la meilleure.

Le problème existe aussi pour d’autres professions. Ainsi actuellement un médecin avec un revenu annuel de 80 000 euros peut rester en activité en faisant valoir ses droits à la retraite. En payant toujours la même cotisation, il va donc cumuler 80 000 euros de revenus et 30 000 euros de retraite aussi longtemps qu’il le souhaite.

Aujourd’hui, sa cotisation ne lui donne pas de droits supplémentaires, ce que la réforme prévoit de modifier, augmentant ainsi sa retraite, alors que de fait, il n’a pas cessé son activité professionnelle. Notre système qui bat de l’aile peut-il se le permettre ? Le cumul doit être autorisé, mais les conditions actuelles sont-elles les meilleures ? On doit se poser la question, cela n’a pas été fait.

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