Brexit : le débat économique n’a pas eu lieu

Brexit by Duncan Hull(CC BY 2.0)

Pourquoi les partisans comme les opposants au Brexit ne parlent-ils pas de l’économie du Royaume Uni ? C’est bien trop risqué politiquement.

Par Graham Cunningham.
Un article de Foundation for Economic Education

Peu de discussions sérieuses sur les conséquences économiques du Brexit apparaissent dans les médias britanniques. Pour quelle raison ?

Des réalités économiques peu étudiées

Des millions de mots ont été gaspillés soit pour défendre soit pour condamner le Brexit au nom d’arguments économiques. Pourtant bien peu de ces arguments se sont appuyés sur des données économiques solides ou sur une compréhension profonde de l’économie britannique, ce qui donne une bien piètre idée des connaissances économiques de la classe politique britannique et de ses commentateurs dans les médias.

Le texte qui suit n’est pas une tentative d’analyse définitive des coûts/avantages du Brexit, mais vise plutôt à décrire certaines réalités économiques peu étudiées qui auraient pu permettre un débat plus constructif. (Les arguments « Anti » alternent avec les arguments « Pro » pour éviter tout soupçon de partialité.)

Prenons, par exemple, l’affirmation selon laquelle l’adhésion à l’UE empêcherait les producteurs britanniques d’exporter dans le monde. Les « Anti » auraient facilement pu démentir cette illusion en utilisant les statistiques de flux commerciaux de la Banque mondiale qui montrent que ses principaux concurrents au sein de l’UE réalisent déjà en général de meilleures performances à l’exportation avec le reste du monde (y compris les économies émergentes d’Asie, le Japon, les États-Unis et même l’Iran).

Mais les statistiques économiques n’intéressent guère le show médiatique entretenu autour du Brexit. Au contraire, les médias à la mode rejettent tout discours économique s’appuyant sur des données exactes et se vantent même de leur incompétence en matière de chiffres et de statistiques. Une description trop précise de la situation de l’industrie britannique serait un terrain trop dangereux aussi bien pour les « anti » et les « pro », en remettant en cause des mythes chers à l’électorat. Ainsi, les problèmes de l’industrie britannique sont essentiellement internes – et ne dépendent guère de l’adhésion ou non à l’UE.

Un siècle d’illusion

La Grande-Bretagne s’illusionne depuis un siècle sur sa prééminence en tant que pays industriel et c’est l’une des principales raisons pour lesquelles elle a échoué à faire jeu égal et même à imiter l’esprit d’innovation de ses concurrents. La dure réalité est que le déclin industriel relatif de la Grande-Bretagne a commencé dans la seconde moitié du XIXe siècle – dès que des nations mieux armées, comme l’Allemagne et les États-Unis, ont commencé à lui faire concurrence.

Une des raisons réside dans le système de classes (et d’éducation) du Royaume-Uni, où ingénieurs et techniciens ont toujours été plutôt méprisés. Ce snobisme culturel s’est soldé par la longue agonie d’une culture de la gestion industrielle désespérément surclassée par la concurrence internationale. Au lieu de faire face à ces réalités fondamentales sur le long terme, mes compatriotes britanniques ont eu tendance, pendant des décennies, à imputer ces mauvaises performances à la politique de tel ou tel gouvernement du moment – une illusion qui se perpétue jusqu’à nos jours.

Dans les années 1980, le thatchérisme a donné à la Grande-Bretagne la dure leçon de réalisme économique qu’elle méritait depuis longtemps, mais celle-ci n’a été que partiellement comprise. Les Britanniques se sont concentrés davantage sur ce qui est peut-être leur plus grande force : la fourniture de services. Londres, par exemple, est plus à l’aise que jamais dans son rôle de grand bazar de la finance mondiale. Ces changements récents ont nécessairement une incidence sur la position que la Grande-Bretagne doit occuper dans l’économie mondiale, mais les médias n’en ont parlé que de manière vague et nébuleuse – jamais détaillée ni rigoureuse.

Les arguments des uns et des autres

En plaidant en faveur d’une réorientation des échanges vers « l’anglosphère », aux dépens du commerce avec le marché unique de l’UE, les pro-Brexit aurait pu mettre l’accent sur les avantages de l’anglais en tant que lingua franca – et de l’économie numérique relativement avancée de la Grande-Bretagne. Toutefois, une définition trop détaillée des gagnants dans cette « nouvelle » économie aurait eu l’inconvénient de désigner trop clairement les perdants potentiels (souvent électeurs pro-Brexit) de la « vieille » économie manufacturière.

Les anti-Brexit auraient pu répliquer aux critiques des pro-Brexit sur la bureaucratie européenne étouffante en détaillant les nombreux cas où la fonction publique britannique – bien loin de suivre servilement la réglementation européenne – cultive une tradition de « politique du zèle », contribuant à notre faible compétitivité vis-à-vis de nos voisins continentaux. Toutefois, cela risquait d’ouvrir la boîte de Pandore, en combinant l’hostilité à l’égard de l’UE avec une hostilité à l’égard de l’establishment interventionniste.

Les pro-Brexit auraient pu tirer davantage parti du fossé qui sépare les philosophies économiques britannique et française comme bonne raison de sortir de l’UE. Le Royaume-Uni est sans doute le seul pays qui croit sans réserve au « libre-échange » (en effet les services publics, les chemins de fer et l’industrie automobile du Royaume-Uni appartiennent principalement à des étrangers). À l’opposé, de tous les pays occidentaux, les Français sont les plus protectionnistes, non seulement vis-à-vis de leurs infrastructures nationales, mais aussi de leurs fleurons industriels.

Les discours du moment

À peu près aucune de ces problématiques ne figure dans le discours des médias sur le Brexit. Au lieu de cela, les journalistes et les producteurs préfèrent braquer un micro sur quelqu’un et lui demander « Que pensez-vous ? Pensez-vous que la Grande-Bretagne se porterait mieux hors de l’Europe ? » Cette approche anecdotique est supposé rendre concrets les problèmes économiques.

La vérité est que ce type de journalisme ne traite pas du tout le sujet. Il s’agit simplement de mettre en scène un spectacle mensonger. Je suppose que seule une minorité de commentateurs « cultivés » dans les médias comprend que la science économique est (selon la définition classique de Robbins) une étude du comportement humain – l’interaction de la rareté et du désir – ou que les décisions économiques ne peuvent se passer du concept de coût réel.

L’influence du Brexit sur le PIB du Royaume-Uni importe-elle vraiment ? Certes, il convient de se demander, par exemple, dans quelle mesure le PIB par habitant est réellement une mesure de la qualité de la vie. Mais pour critiquer les outils standard de mesure du bien-être économique, vous devez d’abord les comprendre – et ce qu’ils prennent en compte ou non. Dans la Grande-Bretagne des médias post-Lumières, cela est apparemment inutile. Tout ce que vous devez savoir, c’est comment vous vous sentez.

Bien entendu, le débat sur le Brexit ne se limite pas à l’économie. Les pro-Brexit pourraient opposer l’histoire du Royaume-Uni, entité politique particulièrement stable et relativement libérale, depuis 200 ans ou davantage, à la fragilité historique des démocraties européennes. Les anti-Brexit pourraient rappeler aux pro-Brexit que le Royaume-Uni n’est plus maintenant qu’un petit poisson dans un très grand bassin.

Il est indéniable que même si tous mes experts imaginaires du Brexit, économiquement informés, étaient mis bout à bout, nous ne pourrions pas pour autant (selon le mot de George Bernard Shaw) aboutir à une solution. D’un autre côté, les Britanniques auraient peut-être eu un peu plus de chances de réussir l’une ou l’autre option, que ce soit en restant ou en partant.

Traduction pour Contrepoints : Gérard-Michel Thermeau

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