Effrayons les cambrioleurs !

Burglar by Photo Jean(CC BY-SA 2.0) — Photo Jean, CC-BY

Clairement, les statistiques nous indiquent sans ambiguïté que les cambrioleurs américains ne veulent pas avoir affaire à un résident lors d’un cambriolage alors que leurs homologues européens s’en fichent.

Par Philippe Lacoude.

Au détour d’une conversation, j’apprends qu’un de nos amis libéraux français a été victime d’une tentative de cambriolage pour la seconde fois en deux ans alors qu’il était présent à son domicile.

Ceci m’inspire un certain nombre de réflexions immédiates. En tout premier lieu, la surprise devant une telle malchance. Vivant aux États-Unis, je n’entends pas souvent parler de cambriolages. Ils sont peu fréquents. Dans ma Virginie, il n’y a que 218 cambriolages annuels pour 100 000 habitants contre plus de 900 pour 100 000 ménages en France en 2016, soit à peu près le double.

Statistiques françaises, statistiques européennes

Ce qui est surprenant lorsqu’on regarde les statistiques françaises, c’est que, comme notre ami, près de 15 600 ménages français sont cambriolés deux fois dans la même année (!) en moyenne annuelle sur la période 2008-2016. J’imagine que bien que leurs victimes soient averties du danger, les cambrioleurs ressentent une certaine impunité qui les conduit à revenir finir le boulot.

En encore, ces chiffres sont difficiles à comparer car, aux États-Unis, les autorités comptent tous les cambriolages – y compris non-résidentiels et y compris les tentatives – dans ces 218 cas alors que les chiffres de l’Institut national de la statistique et des études économiques (INSEE) et du ministère de l’Intérieur ne comprennent que les cambriolages de la résidence principale. Si on essaie de normaliser ces définitions disparates, on a probablement à peu près trois fois plus de cambriolages en France que dans mon État de Virginie.

Pour retrouver des taux au niveau français, il faudrait aller dans des États moins conservateurs ou dans des grandes villes comme La Nouvelle-Orléans, Baltimore, Chicago, Saint-Louis ou Détroit, qui souffrent toutes des mêmes maux, c’est-à-dire un mauvais emploi de la police, une justice laxiste, des services sociaux débonnaires et une population sinon passive du moins résignée.

En France, pour les cambriolages et pour les tentatives de cambriolage (y compris avec effraction), seuls la moitié, 51 %, sont déclarés. Dans presque un cas sur dix, les ménages déposent une main courante ou abandonnent. Pour les vols sans effraction visant les résidences principales des ménages, dans 67 % des cas, les ménages victimes ne se sont même pas déplacés au commissariat ou à la gendarmerie. Parmi le dernier tiers, 8 % des ménages ont déposé une main courante ou ont abandonné leur démarche en 2016 ! Il n’y a donc que 24 % des vols sans effraction visant les résidences principales qui sont déclarés. A contrario, aux États-Unis, environ trois quarts de tous les cambriolages de maisons y compris avec effraction ont été signalés à la police même lorsqu’aucun résident n’était présent à la maison.

Comme les autres crimes, il y en a toujours beaucoup trop aux États-Unis. Mais ils se font plus rares, beaucoup plus rares : le nombre de cambriolages en 2017 a diminué de 27,4 % par rapport aux données de 2013 et de 37,1 % par rapport à l’estimation de 2008. Cela a de multiples causes : l’amélioration des méthodes de la police, l’augmentation du nombre d’officiers et l’augmentation des mesures de sécurité des citoyens.

Sans surprise, en France, l’évolution est inverse sur la période avec une hausse des cambriolages de la résidence principale en hausse de 15 % entre 2007 et 2016. Bien sûr, le laxisme ambiant n’a rien à y voir et la police veille, mais « en conservant une saine retenue apte à garder les esprits calmes et la paperasserie maigre », nous dit HSeize.

Certes, les chiffres américains bruts du cambriolage sont considérables : à l’échelle du continent, en 2017, le FBI estimait leur nombre à 1 401 840, en baisse de 7,6 % par rapport aux données de 2016. Ce qui fait la bagatelle de 160 cambriolages à l’heure !

Mais c’est assez peu si on rapporte ces chiffres au nombre de foyers – je traduis household par foyers – ou au nombre de logements (dwellings). Selon l’échantillon de données publiques (Public Use Microdata Sample ou PUMS) de l’étude des communautés américaines (American Community Survey ou ACS) du bureau fédéral du recensement (U.S. Census Bureau), il y a environ 135 millions de logements. Ils ne sont donc cambriolés qu’une fois tous les 96 ans, en moyenne ! Comme il y avait, en 2017, environ 126 millions de foyers, la famille américaine moyenne est cambriolée tous les 90 ans. Et, encore, ces chiffres sont très surestimés car les cambriolages de propriétés résidentielles ne représentent que 67,2 % de toutes les infractions concernant les cambriolages.

Si les tentatives de cambriolage sont au nombre de presque 3,7 millions aux États-Unis en 2014, la famille américaine moyenne attend donc plus de 30 ans pour en être victime… Encore une fois, si on ne garde que les cambriolages de propriétés résidentielles, on tombe à une tentative tous les 50 ans en moyenne. Le Far West n’est plus ce qu’il était !

Les cambrioleurs entrent quand vous êtes présents

Là où ça devient intéressant, c’est que contrairement à la France, la vaste majorité des cambriolages se produit entre le milieu de la matinée et la fin de l’après-midi. Le cambrioleur cagoulé qui entre la nuit par effraction relève davantage du cinéma hollywoodien que de la statistique.

Aux États-Unis – pour des raisons évidentes que je laisse à la sagacité des lecteurs – les cambrioleurs font attention à ce que leur cible soit vide de ses habitants : sur la période 2003-2007, seulement 27,6 % des tentatives de cambriolages ont lieu lorsque les résidents légitimes sont présents ! Si on regarde non plus les tentatives de cambriolages mais les « vrais » cambriolages avec effraction (forcible entry), un résident légitime n’est présent que dans seulement 15,5 % des cas, soit environ 175 800 fois par an, un chiffre très faible à l’égard de la population du continent.

Pour comparaison, en France, 43 % des tentatives de cambriolages et 54 % des vols sans effraction ont lieu alors que les résidents sont présents selon les enquêtes de l’INSEE et de l’Observatoire national de la délinquance et de la réponse pénale (ONDRP). Les cambrioleurs entrent tranquillement chez leurs victimes quand les portes sont ouvertes. En fait, dans 8 % des cas, le ou les voleurs s’introduisent par la ruse en se faisant passer pour un représentant, un agent EDF ou un policier. En France, on fait connaissance : sans distinguer cambriolages et tentatives, 11 % des ménages victimes déclarent avoir vu, et 6 % avoir entendu, un ou plusieurs des criminels !

La France n’est pas un cas isolé en Europe : les cambrioleurs commettent leurs crimes alors que les victimes sont présentes dans 53 % des cas au Royaume-Uni !

Les cambrioleurs sont très sensibles au risque

Aux États-Unis, les cambrioleurs font une tentative mais prennent la poudre d’escampette dès qu’ils s’aperçoivent qu’ils vont affronter un habitant légitime de leur cible. Selon le Bureau des statistiques judiciaires (Bureau of Justice Statistics), dans le cas contraire – c’est-à-dire quand le cambriolage a lieu alors que les habitants sont présents – les deux cas les plus communs sont ceux issus d’erreurs d’appréciation : soit le délinquant entre dans une résidence en croyant à tort que personne ne s’y trouve (et une confrontation a lieu entre un résident et le délinquant), soit un membre du ménage rentre chez lui alors qu’un cambriolage est en cours (et une confrontation a lieu entre lui et le délinquant).

Clairement, les statistiques nous indiquent sans ambiguïté que les cambrioleurs américains ne veulent pas avoir affaire à un résident lors d’un cambriolage alors que leurs homologues européens s’en fichent.

Avec plus de 400 millions d’armes à feu dans les ménages aux États-Unis, on peut les comprendre. Ils ont probablement peur de faire face à un citoyen armé.

C’est une hypothèse raisonnable mais est-elle réfutable ?

Si les cambrioleurs ne réagissaient pas à la menace physique, ils cibleraient toutes les tranches démographiques dans la même proportion.

Évidemment, ce n’est pas le cas. Si on étudie les données 2003-2007, les ménages composés de femmes célibataires avec des enfants avaient les taux les plus élevés de cambriolage alors que quelqu’un était présent. Les foyers composés d’hommes célibataires étaient plus susceptibles que ceux composés de femmes célibataires de faire l’expérience d’un cambriolage alors que personne n’était à la maison mais – dès qu’ils étaient présents chez eux – les hommes célibataires étaient moins susceptibles que les femmes célibataires d’être victimes d’un cambriolage. Et pour finir, les ménages composés de couples mariés sans enfants avaient les taux les plus bas des deux types de cambriolage – quand personne n’était à la maison (14 pour 1000 ménages) et quand un membre du ménage était présent (4 pour 1000 ménages).

En d’autres termes, on ne peut pas réfuter l’idée que les cambrioleurs sont insensibles au risque : au contraire, tout semble indiquer qu’ils préfèrent n’affronter personne, ou alors une femme seule, ou à défaut un homme seul mais jamais un couple, surtout un couple sans enfant.

Les cambrioleurs sont donc très sensibles au risque.

Ceci est tellement vrai que la probabilité qu’un logement de « pauvres » (20 à 30 000 euros annuels de revenus) soit cambriolé lorsqu’un résident légitime est présent est deux fois plus élevée que pour un logement de « riches » (plus de 65 000 euros annuels de revenus) ! En d’autres termes, bien qu’il y ait – a priori – plus à voler chez les riches que chez les pauvres, les cambrioleurs ciblent les pauvres. Pourquoi ? Parce que chez les riches, ils seront confrontés à davantage de police, de systèmes d’alarme, de caméras et, surtout d’armes à feu !

En France, ce sont au contraire les ménages les plus aisés qui sont le plus souvent victimes… Même en excluant les résidences secondaires, les 25 % de Français aux revenus les plus élevés ont 35 % de malchance de plus d’être victimes que les 50 % de Français les moins riches !

Ceci ne signifie pas qu’il n’y a jamais de violence aux États-Unis lors de cambriolages. Cependant, elle est limitée par le risque que les propriétaires se défendent. Seulement 7,2 % des 3,7 millions de tentatives annuelles de cambriolages sur la période 2003-2007 se sont soldées par des violences. À peu près un tiers de ces 7,2 % représente des violences armées. Sur ce, seulement 12,4 % des cambrioleurs portaient une arme à feu. Lors d’un cambriolage avec violence, le ou les cambrioleurs n’étaient des inconnus que dans 27,5 % des cas ! Le reste du temps, les perpétrateurs étaient des membres de la famille, des « amis » ou des connaissances.

Tous ces chiffres tendent vers une conclusion : comme l’avait prédit le prix Nobel d’économie Gary S. Becker, le criminel réagit à la structure des coûts et des risques auxquels il fait face comme n’importe quel agent économique. Si on veut réduire les cambriolages, à défaut d’en réduire les gains en se privant de belles choses, on peut en augmenter drastiquement le coût avec davantage de police, des peines plus longues et, pourquoi pas, des citoyens bien armés.

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