« Contre le libéralisme » : le libéralisme n’est pas un économisme (2/4)

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Cette semaine, Contrepoints vous propose une analyse en quatre volets de l’ouvrage d’Alain de Benoist « Contre le libéralisme ».

Par Jonathan Frickert.

(La première partie de cette analyse est à lire ici.)

L’objectif de l’ouvrage est donc de critiquer le fondement anthropologique du libéralisme. Alain de Benoist y est maître dans l’art de récupérer un élément isolé et de le triturer dans tous les sens. Prenons un exemple : Alain de Benoist considère le libéralisme comme un immigrationnisme du fait de la libre-circulation, mais ne note pas que l’immigration peut dépendre d’une compétence régalienne chez les classiques ou de la liberté de choix et au droit de propriété pour les libertariens, et ce dans une société qui ne serait pas gangrenée par le progressisme mortifère contre lequel l’auteur de l’ouvrage comme l’auteur de ces lignes se retrouveront largement.

De la même manière, il est impossible de traiter du libéralisme uniquement en parlant d’une seule de ses composantes pour le critiquer, comme il le fait s’agissant du principe de responsabilité, principal angle mort du livre.

Mais toutes ces erreurs dépendent d’une chose malheureusement commune et tristement disqualifiante pour un auteur de ce calibre, à savoir une erreur sur la nature du libéralisme.

Dans sa critique, l’auteur reproche tout d’abord au libéralisme d’être un économisme.

Le libéralisme : une philosophie du droit ayant des implications économiques, non l’inverse

Alain de Benoist considère le libéralisme comme une doctrine avant tout économique. Or, son histoire, et donc son origine et ses fondements initiaux en font une doctrine avant tout juridique sur ce que doit être le juste, sanctifiant les droits naturels de l’être humain.

L’histoire de la pensée libérale ne date en effet pas d’Adam Smith et de sa fameuse Richesse des Nations, fruit de l’observation et montrant en quoi une économie libre fonctionne mieux qu’une économie administrée.

Il faut en effet remonter à l’Antiquité pour voir la première apparition de la liberté politique, que Constant appellera plus tard la liberté des Anciens, à savoir celle qui donne droit au chapitre démocratique.

Cette liberté correspond à ce que l’on nomme aujourd’hui pompeusement la démocratie participative du fait de son retour à la mode depuis quelques années, mais qui existait en Suisse depuis le Moyen-Âge et subsiste toujours dans deux cantons de l’Est du pays.

Benjamin Constant en tire la conclusion de la nécessité de concilier ces deux libertés afin d’éviter tour à tour l’écrasement de l’individu par le collectif ou l’émiettement du corps social.

Avec l’effondrement de l’Empire romain, la plupart des avancées juridiques, comme la découverte de la propriété et de ses démembrements, disparaissent. Il faudra attendre la redécouverte du Code Justinien par des universitaires italiens au XIe siècle et l’école de Salamanque pour redécouvrir les avancées antiques. L’école de Salamanque est le nom donné par Joseph Schumpeter1 à un groupe de juristes et moralistes espagnols qui remirent ainsi au goût du jour le droit naturel cicéronien.

Plus tard, John Locke mettra de l’ordre dans cette théorie en évoquant plus en détail le contenu de ces droits naturels, incluant ainsi la liberté, la vie et la propriété. Locke développe par ailleurs une théorie écologiste et évoque la séparation des pouvoirs que Montesquieu reprendra plus tard en se fondant sur un triptyque entre liberté, patriotisme et civisme.

Puis arriva Bastiat

Avec l’effervescence révolutionnaire et l’instabilité politique de la France du XIXe siècle2, que connaîtra la France durant près de 80 ans, la pensée libérale se voit amendée et complétée par des auteurs tels que Constant, Tocqueville et Bastiat. Encore aujourd’hui considéré comme le théoricien libéral le plus éminent, il est pourtant rarement mis en avant. L’auteur est pourtant lu et relu outre-Atlantique et a écrit un opuscule très accessible et disponible en quelques clics, intitulé La Loi où il développe ce que doit être le champ de la législation qu’il estime devoir se soumettre au droit.

Penseur libéral conséquent sinon le principal penseur dont se revendiquent les libéraux, Frédéric Bastiat n’est cependant mentionné par l’auteur qu’à deux reprises pour évoquer le paradoxe smithien de la satisfaction des besoins individuels débouchant sur le bien-être collectif.

Prétendant revenir à la source de ce qui fonde l’ensemble des libéralismes, Alain de Benoist oublie donc la plus fondamentale : la recherche d’un système posant des garde-fous au pouvoir politique. Ce pouvoir s’est tantôt manifesté par l’absolutisme royal critiqué par Locke et l’École de Salamanque, tantôt aux totalitarismes modernes dont les exégètes étaient Hayek et Friedman. L’objectif était toujours le même : garantir les droits fondamentaux et naturels de l’individu, parmi lesquels la liberté, la vie, la propriété et plus largement ceux définis à juste titre dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789.

Le libéralisme est donc un cadre juridique et politique avec des répercussions économiques, et non l’inverse. Dès le départ, cette inversion gangrène un raisonnement qui aurait pu être pertinent.

Les récentes interventions médiatiques de l’entrepreneur et professeur affilié à Science Po Paris — où il anime un séminaire d’introduction à la pensée libérale — Mathieu Laine, suite à la sortie de son dernier ouvrage, sont sans doute les meilleurs résumés possibles de cela. L’auteur du Dictionnaire amoureux de la liberté3 rappelle que la doctrine de la liberté qu’il caractérise sur BFM Business par « la rencontre entre des valeurs fondamentales de liberté, de responsabilité, de propriété, mais également […] la démocratie et donc la séparation des pouvoirs, le pluralisme, la confrontation des idées contraires dans le monde universel et dans l’université […] préservée par l’État de droit » et qu’il appelle Le Monde libre, titre de son dernier essai.

Le libéralisme est ainsi au cœur de la philosophie pratique. Il correspond à un système de codes moraux (l’éthique déontologique des droits naturels) associés à une doctrine juridique (définir le juste) et à une pensée politique (encadrer le pouvoir).

De manière générale, il est également bon de rappeler que le libéralisme n’est pas anti-État. Selon la formule consacrée, ce dernier est vu comme un mal nécessaire. Ses fonctions légitimes sont bien résumées par Frédéric Bastiat : 

« Pour moi, je pense que lorsque le pouvoir a garanti à chacun le libre exercice et le produit de ses facultés, réprimé les abus qu’on en peut faire, maintenu l’ordre, assuré l’indépendance nationale et exécuté certains travaux d’utilité publique au-dessus des forces individuelles, il a rempli à peu près toute sa tâche.

En dehors de ce cercle, religion, éducation, association, travail, échanges, tout appartient au domaine de l’activité privée, sous l’oeil de l’autorité publique, qui ne doit avoir qu’une mission de surveillance et de répression4. »

Jusqu’où pousser le libéralisme ?

En effet, en appelant toutes les deux phrases à un « ultralibéralisme » qu’il est, comme tous ses contemporains, incapable de définir, il oublie que si celui-ci existe, il ne peut s’agir que de l’anarcho-capitalisme, pourtant bien loin de ce que l’auteur semble désigner ainsi.

De cette manière, l’État n’est pas considéré comme inférieur à l’individu mais au Droit qui lui préexiste. Une réflexion qui n’est pas sans rappeler le principal drame de la modernité qu’est la mort de Dieu théorisée par Nietzsche en son temps, conséquence de l’idéologie du progrès qui entraîne à son tour le nihilisme et le relativisme contraires à la dialectique occidentale et notamment le jusnaturalisme issu de la pensée chrétienne.

Alain de Benoist tire à côté

Face à cela, Alain de Benoist préfère recycler de vieux poncifs marxistes : lieux communs sur le grand Capital, éloge d’un prolétariat considéré comme moralement pur, confusion avec le progressisme, la bourgeoisie, l’État faible… le tout sur une redite sur le culte de l’argent dont personne n’a jamais pu expliquer l’intérêt autre que polémique.

L’auteur se justifie en estimant que les conséquences pratiques du libéralisme sont antilibérales, posant une contradiction dont l’étude a une pertinence certaine. Or, jamais Alain de Benoist ne se demande si la situation initiale évoquée est ou non conforme à la pensée qu’il dénonce.

Point d’orgue de la mauvaise foi : la citation introduite sous le titre du chapitre sur Friedrich Hayek « laissez-faire la misère, laissez-faire la mort », signée d’un illustre inconnu, Antoine Buvet, et révélant au lecteur la logique profonde du livre. Il ne s’agit pas de poser une réflexion sur le danger, réel ou supposé, du libéralisme, mais une compilation de critiques destinées à brosser le lectorat dans le sens du poil. Ironiquement, Alain de Benoist suit donc une logique de marché. 

Économisme contre coercitivisme

Prenons la peine de préciser une dernière fois que l’économie de marché n’est défendue par les libéraux que pour sa conformité à leurs aspirations. Ayn Rand le confirmera plus tard en parlant de conformité de l’économie de marché au principe de non-agression. Cette conformité sera considérée comme un fondement moral par Walter Block5. La question de l’efficience du libre-marché évoquée par Adam Smith n’est que la conséquence de l’application de principes juridiques, politiques et moraux.

La critique d’économisme rejoint également une confusion entre outil d’analyse et doctrine. Il est ainsi possible d’être libéral, voire libertarien, sans adhérer à une grille de lecture économique. Pour cela faut-il encore voir les débats internes qui animent les libertariens outre-Atlantique6. On retrouve ainsi des libertariens tels que l’économiste Bryan Caplan, libertarien et repenti de l’école autrichienne, remettant en cause la lecture économico-centrée d’Hayek sur les motivations du vote. Ce libertarien reconnaît par exemple que l’intérêt personnel est supplanté dans ces questions par l’éducation et l’idéologie.

De nombreux libéraux conservateurs et jusnaturalistes critiquent cette même lecture.

Si les libéraux sont critiqués pour leur économisme, Alain de Benoist et sa critique peuvent être rangés dans deux cases différentes : le politisme ou le coercitivisme, dénoncés respectivement par Oppenheimer7 et Block8. Ces cases consistent à estimer qu’il n’y a rien en dehors de la politique ou de la coercition. 

Alain de Benoist a donc aussi bien tort historiquement qu’au regard des débats analytiques qui animent la sphère libertarienne contemporaine.

Dans son étude anthropologique du libéralisme, Alain de Benoist reproche en second lieu à cette pensée son individualisme. Un point que nous verrons dans la suite de cette recension.

  1. SCHUMPETER, Joseph, Histoire de l’analyse économique, 1954.
  2. Il n’est pas question ici d’évoquer Adam Smith, dont l’ouvrage principal, Recherche sur la nature et les causes de la richesse des nations, paru en mars 1776, essai pionnier de l’économie politique, constitue le constat de la réussite de l’application de la doctrine juridique libérale à l’économie, mais n’apporte pas de nouveauté dans la philosophie libérale. Un ouvrage dont le raisonnement est notoirement empirique, contrairement à ce que certaines mauvaises langues évoquent lorsqu’elles accusent Smith d’être un idéologue.
  3. LAINE, Mathieu, Dictionnaire amoureux de la liberté, Place des éditeurs, 2016, 577 pages.
  4. Lettre à MM. Les électeurs de l’arrondissement de Saint-Sever, 1946.
  5. BLOCK, Walter, L’économie politique selon les libertariens, Journal des Économistes et des Études Humaines, vol. VI, no 1, mars 1995, p.121-122.
  6. CAPLAN, Bryan, Libertarianism Against Economism, How Economists Misunderstand Voters, and Why Libertarians Should Care, Spring, Volume V, Number 4, 2001.
  7. OPPENHEIMER, Franz, The State, Fox & Wilkes, 1997.
  8. BLOCK, Walter, L’économique politique selon les libertariens, Journal des Économistes et des Études Humaines, Volume VI, 1995.
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