« Contre le libéralisme » : un essai fourni qui pèche par idéologie (1/4)

Cette semaine, Contrepoints vous propose une analyse en quatre volets de l’ouvrage d’Alain de Benoist « Contre le libéralisme ».

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« Contre le libéralisme » : un essai fourni qui pèche par idéologie (1/4)

Publié le 30 juillet 2019
- A +

Par Jonathan Frickert.

Depuis la fin de la Guerre froide, beaucoup pensaient que les luttes politiques étaient terminées. Le monde libre, titre du dernier ouvrage de Mathieu Laine1, avait gagné contre les monarchies absolues puis contre les totalitarismes. Ce début de siècle montre que ce monde est confronté à un nouvel exégète.

La résurgence de l’anticapitalisme s’est en effet mue aujourd’hui dans la pensée écologiste. Une pensée qui est devenue le nouvel avatar des forces socialisantes après l’échec du monde soviétique.

À ce principal antagoniste s’est ajoutée une réaction identitaire, critiquant non le capitalisme en tant que tel, mais sa principale maladie moderne : la connivence alimentée par les progressistes.

Cette résurgence a amené une littérature foisonnante depuis une quinzaine d’années.

Dans cette veine est paru en début d’année un essai au titre explicite, Contre le libéralisme où le fondateur du GRECE, Alain de Benoist, rejoignant des positions à la fois écologistes2 et identitaires se lance le défi de compiler les principales critiques à la pensée libérale.

Un ouvrage écrit par un intellectuel reconnu et lauréat en 1978 du Prix de l’essai de l’Académie française pour Vu de Droite, et qui, malgré sa densité, est loin d’être exempt de défauts.

Ces défauts correspondent aux reproches habituels faits à l’auteur : un simple travail de compilation, sans idée nouvelle, teinté d’idéologie réactionnaire.

Si la critique du libéralisme, comme celle de toute chose, est parfaitement saine, Alain de Benoist se contente d’un jeu permanent de namedropping.

Il aurait été simpliste de mener une critique uniquement à charge, en particulier pour un ouvrage aussi dense, concluant 40 années de réflexion d’un intellectuel reconnu. L’essai a évidemment son intérêt sur plusieurs points qu’il s’agit d’évacuer dans cette première partie de notre recension.

La liberté et la nation, filles du christianisme

La principale qualité de l’ouvrage est de montrer régulièrement le lien entre libéralisme, christianisme et État-nation.

Ces trois notions, le fondateur de la GRECE les abhorre. En effet, pour lui la nation n’a fait que parachever l’œuvre chrétienne de destruction des communautés païennes à travers l’émergence de l’individualisme.

Au travers de l’antienne du « c’était mieux avant » — avant le capitalisme, avant les nations, avant le christianisme – force est de constater que le lien fait est loin d’être inintéressant. Un libéral conservateur y retrouvera une intéressante source de réflexion. Avec un objectif critique cette fois, Alain de Benoist rejoint les analyses déjà faites par l’avocat Patrick Simon3, l’économiste Charles Gave4 et plus encore par le professeur Philippe Nemo5.

Tout en critiquant fondamentalement cela, Alain de Benoist donne des arguments montrant que libéralisme, nation et christianisme sont loin d’être antinomiques mais bel et bien des concepts allant de pair.

Ce que reproche l’auteur est donc très simple : le christianisme a imposé une séparation du temporel et du spirituel qui a débouché sur une définition universelle de l’Homme, à l’émergence de la Nation et au libéralisme qui fait du consentement une des bases des communautés humaines que ne fera que reprendre Renan en parlant du plébiscite de tous les jours comme le dénominateur principal – sans être unique – de toute nation6.

Ce lien entre christianisme et libéralisme est également rappelé par une des principales références que cite Alain de Benoist : Marcel Gauchet.

Quand Michéa masque Gauchet

Alain de Benoist cite à nombreuses reprises Marcel Gauchet. Philosophe de la modernité, membre du Centre Raymond Aron et régulièrement attaqué par l’extrême gauche, Marcel Gauchet a notamment rappelé le contexte socio-historique dans lequel a été théorisé le libéralisme, l’émergence de l’État-nation7.

Mais c’est bien sa réflexion sur l’État qui nous intéresse ici. À la manière des travaux de Charles Murray sur la structure familiale dans les États-providences8 dans lesquels l’auteur dénonce les politiques sociales des années 1950 à 1980 aux États-Unis et en appelle à revenir aux solidarités spontanées, Marcel Gauchet semble estimer que n’est pas l’État libéral qui a provoqué la fin des solidarités naturelles et de la transcendance, mais bien l’État-providence. Posé après-guerre comme le garant du progrès social et du bien-être de ses administrés, l’État-providence a provoqué une solitude profonde de nombreux compatriotes, par le simple effet de son postulat qui veut que ce ne soit plus à la société de s’organiser pour assurer la subsistance des siens, mais l’État détenant un quasi-monopole philosophique de la charité devenue, par ces entrefaites, contrainte du fait du monopole de la violence physique légitime propre à l’organisme qui l’exerce.

À cela, Alain de Benoist répond que l’État-providence, comme l’État jacobin avant lui, ne serait que la conséquence de la pensée libérale et de sa prétendue volonté de destruction des communautés naturelles. Une idée qu’il partage avec Éric Zemmour et qui est fausse aussi bien dans la motivation évoquée que dans sa réalité, notamment au regard des forces historiques perpétuellement à l’œuvre et du fait que le libéralisme n’a jamais justifié la destruction de quelque institution que ce soit du moment que cette dernière respecte le consentement de ses membres.

Comme l’Ancien régime, l’État-providence est cependant davantage une cause qu’une conséquence des réactions libérales.

Cette citation incomplète, mais intéressante de Marcel Gauchet est contrebalancée par une autre figure bien connue des conservateurs de gauche, à savoir Jean-Claude Michéa.

Largement cité, l’auteur de l’Empire du moindre mal, critiquant le libéralisme comme un culte du moi je et l’extension infinie des droits individuels, largement démonté par un article très intéressant du site de partage de critiques culturelles Sens critique et écrit par un certain Gio il y a déjà plus de 4 ans.

Pourtant, les poncifs en sont les mêmes. Le libéralisme est accusé d’être relativiste et amoral lors qu’il pose justement plusieurs principes comme des impératifs moraux : la liberté, la propriété, l’égalité en droit …

Le relativisme dénoncé n’est pas d’origine libérale, mais tout simplement issu de la modernité née de la fin de la transcendance. Un régime social-démocrate ou socialiste pourra parfaitement être critiqué de la même manière.

Ces éléments nous obligeront de revenir sur les fondements de ce qu’est la pensée de la liberté et en particulier sur les deux principales critiques de l’ouvrage, fondées sur l’anthropologie du libéralisme : l’économisme et l’individualisme.

(1/4. Retrouvez demain la suite de cette analyse.)

  1. LAINE, Mathieu, Il faut sauver le monde libre, Plon, 2019.
  2. DE BENOIST, Alain, Demain, la décroissance ! Penser l’écologie jusqu’au bout, Edite, 2007.
  3. SIMON, Patrick, Peut-on être catholique et libéral ?, François-Xavier de Guibert, 1999.
  4. GAVE, Charles, Un libéral nommé Jésus, François Bourin Éditeur, 2005.
  5. NEMO, Philippe, Qu’est-ce que l’Occident ?, Paris, PUF, « Quadrige », 2004, 158 p.
  6. RENAN, Ernest, Qu’est-ce qu’une Nation, 1882.
  7. GAUCHET, Marcel, Le Nouveau Monde, Gallimard, 2017.
  8. MURRAY, Charles, Losing Ground. American Social Policy 1950-1980, Basic Books, 1984.
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  • « Les doctrines méritant à proprement parler le nom de libérales n’apparaissent en Europe qu’aux Temps modernes. Elles n’y naissent cependant pas ex nihilo. Elles jaillissent à la suite d’une longue histoire remontant au Moyen Âge et, plus encore, à
    l’Antiquité. », etc …
    (Philippe Nemo, Histoire du libéralisme, p.65 et suivantes)

  • Critiquer de Benoist revient à tirer sur une ambulance 🙂

  • Tout dépend ce qu’on appelle libéralisme…
    La critique de cet article est juste dans la perpective du libéralisme comme celui de Bastiat par exemple.
    Or ce n’est pas ce qu’A. de Benoist entend par ce mot, il me semble.
    Si le libéralisme est d’abord une philosophie du droit, il faut se référer au droit anglo-saxon pour comprendre ce que cet auteur veut dire: au contraire du droit continental européen qui juge suivant une règle, le droit anglo-saxon privilégie la « common law »: dans ce cas, le juge est davantage l’arbitre d’un contentieux entre deux parties.
    Là où le libéralisme de Bastiat pose comme limite de la liberté le principe de ne pas nuire à autrui, le libéralisme anglo-saxon pose que, si cela se produit, la partie coupable peut dédommager la partie lésée. Il y a donc ceux qui en ont les moyens et ceux qui ne les ont pas…

    • C’est pourtant simple : le libéralisme, c’est le droit pour chacun de vivre comme il veut, tant qu’il n’empêche pas les autres d’en faire autant. Rien de moins, rien de plus.
      Donc être « contre le libéralisme », c’est par définition dire que les autres doivent vivre comme moi je l’ai décidé à leur place. A partir de là, on entre dans des formes différentes d’illibéralisme.

      • Une société n’est pas que la coexistence d’individus…

        • Eh si ! mais d’individus qui peuvent s’être librement dotés de règles et d’institutions qui respectent la règle libérale fondamentale ci-dessus,et qui peuvent se réunir librement dans des associations volontaires qui la respectent également.

  • Excellent début. J’attends la suite.

  • Encore un fieffé imbécile! La société est un marché puisque c’est sur les échanges avec les autres qu’elle fonctionne.

  • La morale de cet article c’est qu’il y a aussi des idées très intéressantes à retenir dans les livres d’intellectuels aux opinions illibérales. Ici le lien entre tradition chrétienne et libéralisme. D’ailleurs, la popularité de De Benoist est faible dans la jeunesse conservatrice qui lui reproche son crypto-marxisme.

    Même si je ne me considère pas comme un libéral par essence (je suis conservateur), je reconnais m’être rapproché du libéralisme en lisant Marx et Sorel dont j’ai détesté les contenus.

    Très bon article donc, vivement demain !

    • Il faut avoir beaucoup d’imagination pour trouver un lien entre tradition chrétienne et libéralisme.
      Mais peut-être avez vous en fait seulement utilisé le terme « lien » en pensant « compatibilité » (bien que même dans ce cas, cela reste discutable selon l’idée que se fait des religions) ?

      • Pour mémoire : Dieu a créé l’homme à son image, il s’est incarné en la personne du Christ, celui-ci a dit rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu et mon royaume n’est pas de ce monde : voilà pour la laïcité et la séparation temporel spirituel. Tout le christianisme est une théologie de l’émancipation et donc de la liberté, les évangiles ne parlent que de ça ( les talents, l’ouvrier de la 25e heure, la femme adultère la résurrection de Lazare, le chemin de Damas etc), pas besoin d’imagination, il suffit de lire C’est à l’opposé d’une théologie de la soumission.

  • Cet article est intéressant en ce qu’il révèle la perception du libéralisme dans l’imaginaire de beaucoup de français.
    Mais, le libéralisme c’est avant tout un art de vivre en communauté en se respectant mutuellement avec une volonté de créer les conditions d’un développement économique cohérent dans le respect de l’environnement naturel.
    J’ai eu l’occasion de l’affirmer, le modèle libéral helvétique de nos voisins immédiats a le mérite d’exister et de prospérer avec des citoyens globalement satisfaits.
    En Suisse, l’exercice du pouvoir est discret, sobre et efficace, sans fanfaronnades ni consommation de crustacés…
    Chez nos voisins, la contestation se fait dans le respect des droits de chacun au moyen d’un référendum d’initiative citoyenne dont le vote influence immédiatement les décisions des instances cantonales et fédérales.
    En France, la contestation ne peut se manifester que tous le 5 ans en amenant au pouvoir un homme sensé ou supposé être providentiel; un homme généralement emmuré dans son palais même s’il lui arrive parfois de se livrer à une parodie de débat face à des mannequins porteurs d’écharpes tricolores sous l’œil vigilant de Préfets aux ordres…

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