« Contre le libéralisme » : un essai fourni qui pèche par idéologie (1/4)

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Cette semaine, Contrepoints vous propose une analyse en quatre volets de l’ouvrage d’Alain de Benoist « Contre le libéralisme ».

Par Jonathan Frickert.

Depuis la fin de la Guerre froide, beaucoup pensaient que les luttes politiques étaient terminées. Le monde libre, titre du dernier ouvrage de Mathieu Laine1, avait gagné contre les monarchies absolues puis contre les totalitarismes. Ce début de siècle montre que ce monde est confronté à un nouvel exégète.

La résurgence de l’anticapitalisme s’est en effet mue aujourd’hui dans la pensée écologiste. Une pensée qui est devenue le nouvel avatar des forces socialisantes après l’échec du monde soviétique.

À ce principal antagoniste s’est ajoutée une réaction identitaire, critiquant non le capitalisme en tant que tel, mais sa principale maladie moderne : la connivence alimentée par les progressistes.

Cette résurgence a amené une littérature foisonnante depuis une quinzaine d’années.

Dans cette veine est paru en début d’année un essai au titre explicite, Contre le libéralisme où le fondateur du GRECE, Alain de Benoist, rejoignant des positions à la fois écologistes2 et identitaires se lance le défi de compiler les principales critiques à la pensée libérale.

Un ouvrage écrit par un intellectuel reconnu et lauréat en 1978 du Prix de l’essai de l’Académie française pour Vu de Droite, et qui, malgré sa densité, est loin d’être exempt de défauts.

Ces défauts correspondent aux reproches habituels faits à l’auteur : un simple travail de compilation, sans idée nouvelle, teinté d’idéologie réactionnaire.

Si la critique du libéralisme, comme celle de toute chose, est parfaitement saine, Alain de Benoist se contente d’un jeu permanent de namedropping.

Il aurait été simpliste de mener une critique uniquement à charge, en particulier pour un ouvrage aussi dense, concluant 40 années de réflexion d’un intellectuel reconnu. L’essai a évidemment son intérêt sur plusieurs points qu’il s’agit d’évacuer dans cette première partie de notre recension.

La liberté et la nation, filles du christianisme

La principale qualité de l’ouvrage est de montrer régulièrement le lien entre libéralisme, christianisme et État-nation.

Ces trois notions, le fondateur de la GRECE les abhorre. En effet, pour lui la nation n’a fait que parachever l’œuvre chrétienne de destruction des communautés païennes à travers l’émergence de l’individualisme.

Au travers de l’antienne du « c’était mieux avant » — avant le capitalisme, avant les nations, avant le christianisme – force est de constater que le lien fait est loin d’être inintéressant. Un libéral conservateur y retrouvera une intéressante source de réflexion. Avec un objectif critique cette fois, Alain de Benoist rejoint les analyses déjà faites par l’avocat Patrick Simon3, l’économiste Charles Gave4 et plus encore par le professeur Philippe Nemo5.

Tout en critiquant fondamentalement cela, Alain de Benoist donne des arguments montrant que libéralisme, nation et christianisme sont loin d’être antinomiques mais bel et bien des concepts allant de pair.

Ce que reproche l’auteur est donc très simple : le christianisme a imposé une séparation du temporel et du spirituel qui a débouché sur une définition universelle de l’Homme, à l’émergence de la Nation et au libéralisme qui fait du consentement une des bases des communautés humaines que ne fera que reprendre Renan en parlant du plébiscite de tous les jours comme le dénominateur principal – sans être unique – de toute nation6.

Ce lien entre christianisme et libéralisme est également rappelé par une des principales références que cite Alain de Benoist : Marcel Gauchet.

Quand Michéa masque Gauchet

Alain de Benoist cite à nombreuses reprises Marcel Gauchet. Philosophe de la modernité, membre du Centre Raymond Aron et régulièrement attaqué par l’extrême gauche, Marcel Gauchet a notamment rappelé le contexte socio-historique dans lequel a été théorisé le libéralisme, l’émergence de l’État-nation7.

Mais c’est bien sa réflexion sur l’État qui nous intéresse ici. À la manière des travaux de Charles Murray sur la structure familiale dans les États-providences8 dans lesquels l’auteur dénonce les politiques sociales des années 1950 à 1980 aux États-Unis et en appelle à revenir aux solidarités spontanées, Marcel Gauchet semble estimer que n’est pas l’État libéral qui a provoqué la fin des solidarités naturelles et de la transcendance, mais bien l’État-providence. Posé après-guerre comme le garant du progrès social et du bien-être de ses administrés, l’État-providence a provoqué une solitude profonde de nombreux compatriotes, par le simple effet de son postulat qui veut que ce ne soit plus à la société de s’organiser pour assurer la subsistance des siens, mais l’État détenant un quasi-monopole philosophique de la charité devenue, par ces entrefaites, contrainte du fait du monopole de la violence physique légitime propre à l’organisme qui l’exerce.

À cela, Alain de Benoist répond que l’État-providence, comme l’État jacobin avant lui, ne serait que la conséquence de la pensée libérale et de sa prétendue volonté de destruction des communautés naturelles. Une idée qu’il partage avec Éric Zemmour et qui est fausse aussi bien dans la motivation évoquée que dans sa réalité, notamment au regard des forces historiques perpétuellement à l’œuvre et du fait que le libéralisme n’a jamais justifié la destruction de quelque institution que ce soit du moment que cette dernière respecte le consentement de ses membres.

Comme l’Ancien régime, l’État-providence est cependant davantage une cause qu’une conséquence des réactions libérales.

Cette citation incomplète, mais intéressante de Marcel Gauchet est contrebalancée par une autre figure bien connue des conservateurs de gauche, à savoir Jean-Claude Michéa.

Largement cité, l’auteur de l’Empire du moindre mal, critiquant le libéralisme comme un culte du moi je et l’extension infinie des droits individuels, largement démonté par un article très intéressant du site de partage de critiques culturelles Sens critique et écrit par un certain Gio il y a déjà plus de 4 ans.

Pourtant, les poncifs en sont les mêmes. Le libéralisme est accusé d’être relativiste et amoral lors qu’il pose justement plusieurs principes comme des impératifs moraux : la liberté, la propriété, l’égalité en droit …

Le relativisme dénoncé n’est pas d’origine libérale, mais tout simplement issu de la modernité née de la fin de la transcendance. Un régime social-démocrate ou socialiste pourra parfaitement être critiqué de la même manière.

Ces éléments nous obligeront de revenir sur les fondements de ce qu’est la pensée de la liberté et en particulier sur les deux principales critiques de l’ouvrage, fondées sur l’anthropologie du libéralisme : l’économisme et l’individualisme.

(1/4. Retrouvez demain la suite de cette analyse.)

  1. LAINE, Mathieu, Il faut sauver le monde libre, Plon, 2019.
  2. DE BENOIST, Alain, Demain, la décroissance ! Penser l’écologie jusqu’au bout, Edite, 2007.
  3. SIMON, Patrick, Peut-on être catholique et libéral ?, François-Xavier de Guibert, 1999.
  4. GAVE, Charles, Un libéral nommé Jésus, François Bourin Éditeur, 2005.
  5. NEMO, Philippe, Qu’est-ce que l’Occident ?, Paris, PUF, « Quadrige », 2004, 158 p.
  6. RENAN, Ernest, Qu’est-ce qu’une Nation, 1882.
  7. GAUCHET, Marcel, Le Nouveau Monde, Gallimard, 2017.
  8. MURRAY, Charles, Losing Ground. American Social Policy 1950-1980, Basic Books, 1984.
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