La civilisation du poisson rouge. Petit traité sur le marché de l’attention

Tous les médias sont fondés sur l’économie de l’attention, mais la connexion permanente qu’autorise internet et nos smartphones, fait que l’on tente d’attirer notre attention toute la journée.

Par Farid Gueham.
Un article de Trop Libre

« 24 heures de notre vie ? Un enfer d’inattention. Jusqu’à 5 heures devant son smartphone. Et 30 activations par heure éveillée. […] Et si nous étions devenus des poissons rouges, vidés de leur être, incapables d’attendre ou de réfléchir, reclus dans la transparence, noyés dans l’océan des réseaux sociaux et Internet, sous le contrôle des algorithmes et des robots ? Les empires économiques ont créé une nouvelle servitude avec une détermination implacable. Au cœur du système, et au cœur de notre vie quotidienne, un projet caché : l’économie de l’attention.

Pour Bruno Patino, directeur éditorial de la chaîne Arte et directeur de l’école de journalisme de Sciences Po, nous sommes tous devenus des poissons rouges, tournant dans le bocal de nos écrans, semblant redécouvrir le monde à chaque tour. Les ingénieurs de Google auraient même évalué la durée d’attention des « millenials » à neuf secondes.

L’heure est venue de prendre conscience de nos addictions, de la surveillance de nos cerveaux par les grandes multinationales. L’auteur nous invite à reprendre le contrôle de nos vies et de notre liberté, de retrouver le plaisir de lire un livre imprimé et non pas un écran.

Une réflexion courte, mais d’une extrême densité, éclairée par la meilleure littérature sur les questions numériques, mais aussi des films, des articles. L’économie de l’attention, dopée par la transformation numérique, est au cœur de toutes les convoitises.

Neuf secondes

C’est le temps calculé par Google, l’ « attention span », temps d’attention commun entre le poisson rouge et la génération des millennials. Une ressemblance inquiétante, qui suscite la remise en question : sommes-nous libres de nos écrans ? Pour Bruno Patino, une chose est sûre, la captation de notre temps disponible n’est pas le fruit du hasard, mais le produit d’un choix économique. Pour le fondateur de l’EFF « Electronic Frontier Foundation », John Perry Barlow, Internet devait être l’espace fondamental de la liberté, où les voix longtemps réduites au silence pouvaient trouver un public, où les individus pouvaient se connecter entre eux, indépendamment de la distance physique.

De nombreux acteurs du mouvement libertarien partagent cet idéal humaniste. « Nous ne nous sommes pas trompés, nous avons été trahis », précise l’auteur. L’économie du partage, la capacité de faire société, de faire « agora », le partage de la connaissance, sont des acquis précieux. L’auteur rappelle par ailleurs que la figure de John Perry Barlow croyait en une transcendance universaliste de l’Internet ainsi qu’en son autorégulation, sans intervention. L’Internet dans sa globalité n’est pas coupable de cet appétit malsain : seules quelques plateformes le sont. Leur modèle économique basé sur notre attention et notre temps, devra un jour faire l’objet d’une régulation.

B. J. Foff et la captologie

La notion de captologie fut développée en 1996 par le chercheur B.J. Fogg de l’université de Stanford et citée dans son ouvrage Persuasive Technology: Using Computers to Change What We Think and Do. Le chercheur souligne que l’innovation technologique n’est pas seulement un outil, mais aussi un media et un acteur social.

La captologie peut donc orienter l’usage d’une interface. Ebay, Facebook, Google, Amazon en sont devenus des champions mais la notion peut également être mobilisée dans des secteurs non technologiques comme la santé et le bien-être. Des expérimentations mobilisent la captologie pour changer les habitudes alimentaires des individus, les inciter à l’activité physique ou lutter contre les addictions.

La récompense comportementale

Les GAFA, qui ont pour certaines accès à nos données comportementales, vont utiliser des mécanismes comme « la boite de Skinner » et la récompense aléatoire. Des notions développées au cours d’une expérience, confrontant une souris face à un distributeur de nourriture.

Si au début de l’expérience, la souris contrôle le mécanisme en appuyant sur un bouton et en faisant tomber de la nourriture, le mécanisme prend le dessus et contrôle la souris à la fin de l’expérience. Le cobaye n’a plus faim, mais enfermé dans un comportement addictif, il continue d’appuyer sur le bouton. Pour Bruno Patino, nos réflexes et nos usages d’applications tels que Tinder, Instagram ou Facebook, ne sont pas à l’abri du même phénomène de dépendance.

Quand l’attention formate les contenus

Notre rapport au réel est modifié et notre temps libre visible, comme une mine à ciel ouvert. Tous les médias sont fondés sur l’économie de l’attention, mais la connexion permanente qu’autorise internet et nos smartphones, fait que l’on tente d’attirer notre attention toute la journée.

Drogué du like ou accro du swipe, l’internaute est la victime de nouvelles stratégies de prédation autour de son temps et de son attention. Mais les GAFA ne sont pas les seuls prédateurs : des « friendemmies » sont là. Mi-amis, mi-ennemis, leurs légions regroupent les « bad actors », ces nuisibles du net, des puissances étrangères, aux acteurs économiques tels que le cabinet « Cambridge analytica », en passant par les partisans de la théorie du complot.

Réguler l’économie de l’attention

Pour réguler l’économie de notre attention, il ne suffira pas de chasser les mauvais acteurs. « C’est le système lui-même qui génère du déséquilibre », précise Bruno Patino. L’essai ce veut donc une alerte, une mise en garde, dans le prolongement du message délivré par Jack Dorsey, PDG de twitter à l’occasion de la conférence Ted2019 « How Twitter shapes global public conversation ». 

Nous devons protéger nos vies et nos données personnelles : la sanctuarisation du temps personnel, pourra dans un avenir proche donner lieu à une régulation, pour que notre connexion à une interface soit limitée dans le temps. « Dans cinq ou six ans l’importance de réguler l’intérêt des algorithmes sur notre temps disponible s’imposera » souligne Bruno Patino.

Pour aller plus loin :

–      « You Now Have a Shorter Attention Span Than a Goldfish », time.com

–      « John Perry Barlow, pionnier de la liberté d’Internet, est mort », lemonde.fr

–       « Bruno Patino : j’ai cru aux utopies numériques », letelegramme.fr

–       « Addiction aux écrans : l’être humain, un rat comme les autres »letemps.ch

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