Propriété : une critique libérale classique des libertariens

Propriété privée-Audesou- (CC BY-NC-ND 2.0)

La propriété défendue par les libertariens est-elle non seulement pensable mais possible ? Un point de vue critique libéral classique. OPINION

Par Alain Cohen-Dumouchel.

Après avoir rappelé les principes de la propriété équitable, communs aux sociétés tribales, antiques féodales et socialistes, puis ceux de la propriété privée libérale nous nous intéressons aujourd’hui à une forme théorique de propriété, la propriété libertarienne, censée exister en dehors de toute structure étatique.

Une théorie construite pour fournir une alternative au marxisme révolutionnaire

La propriété libertarienne est une création artificielle des philosophes anarcho-capitalistes. La théorie qui la modélise a été « mise au point » par Murray Rothbard à partir de la fin des années 60 dans le but avoué, et réussi, de séduire les jeunes en leur offrant un cadre de pensée aussi attractif que celui de l’extrême gauche marxisante. La notion de propriété définie par Murray Rothbard est donc résolument révolutionnaire et sert de base à tout le développement de sa théorie.

Bien qu’elle touche une population peu nombreuse, la théorie anarcho-capitaliste a une influence certaine sur le débat libéral. Certains libéraux considèrent que la pensée anarcho-capitaliste est le développement naturel et l’aboutissement ultime du libéralisme. Ce serait donc par pragmatisme ou par manque de courage politique que les mouvements politiques libéraux se cantonneraient au libéralisme classique.

Nous démontrerons au contraire que cette théorie renonce aux principes de base du libéralisme classique et qu’en dépit de ses vertus désaliénantes vis-à-vis des dogmes étatistes, elle constitue une régression dangereuse et un frein au développement libéral.

La propriété comme unique source de la morale

Pour les libertariens comme pour les libéraux, la propriété est un droit naturel qui résulte de la nature de l’Homme, mais pour les premiers elle n’a pas à être promulguée ou protégée par un droit positif venant d’une structure étatique. La propriété libertarienne préexiste à toute institution et elle est le fondement absolu de la morale, le point de départ d’où découlent toutes les règles d’échange et de comportement vis-à-vis d’autrui. Tous les sujets de société peuvent être tranchés de ce seul point de vue : commerce, écologie, corruption, spéculation, immigration, avortement, adoption, droits des animaux, etc. La logique est implacable et aboutit à des prises de positions radicales et révolutionnaires par rapport à l’ordre établi. L’extrême pouvoir de séduction de cette théorie auprès de la jeunesse réside dans sa défense systématique d’un principe de non-agression et de non-violence à l’encontre des autres. Le consentement et l’échange volontaire y sont absolument centraux. Rien ne doit être imposé à l’individu venant de « la société ».

Finies donc les grandes interrogations sur la fondation de la morale en raison, cette quête incessante qui a épuisé des centaines de philosophes, de Platon, à John Rawls en passant par Kant, Jeremy Bentham, John Stuart Mill, etc. Les libertariens possèdent La Solution : est morale la propriété de son corps et tout ce qui en découle par le travail et l’échange volontaire. Et cette propriété, que l’on peut confondre avec la liberté, existe ex nihilo, avant et en dehors de toute reconnaissance par une institution.

Dans ce modèle, il n’y a plus d’État garant de la propriété, chacun doit la défendre par ses propres moyens. Chaque individu adhère pour sa sécurité et pour la protection de ses biens à une agence de protection, qui est une entreprise comme les autres, soumise à la concurrence.

Conséquences des postulats précédents : tout impôt est considéré par les libertariens comme du vol ce qui autorise des slogans simplistes et péremptoires tels que « l’impôt c’est le vol » ou « l’impôt est une spoliation légale ».

Mais où est passé l’individualisme méthodologique des libéraux ?

Ce qui devrait immédiatement alerter un libéral dans la doctrine libertarienne, c’est qu’elle ne respecte pas l’individualisme méthodologique, règle d’or de tout raisonnement libéral rigoureux. Il existe une espèce de collectivisme du droit et de la morale libertarienne qui doit s’imposer à tous. Dans le monde libertarien tout le monde s’accorde magiquement sur une conception consensuelle de la propriété.

Car pourquoi les agences de sécurité privée adopteraient-elles toutes les mêmes règles de droit ? Chaque agence devrait pouvoir offrir à ses adhérents des règles de droit adaptées à sa clientèle. Or le droit préconisé par Murray Rothbard est unique et universel : « Seul un monde sans maître, un monde purement libertarien, peut correspondre aux exigences du Droit et de la loi naturels et surtout, ce qui est plus important, aux conditions d’une éthique universelle pour tous les hommes. »

Et Rothbard en déduit rapidement que « Dans une société libre, il ne serait permis à personne (ou personne ne se permettrait) de violer la propriété d’autrui ».

Mais on ne voit vraiment pas pourquoi un groupe constitués de riches possédants adopterait les mêmes règles de droit qu’un groupe de miséreux. Les règles de droit et la morale qu’il choisirait de voir promues par son agence ne seraient certainement pas les mêmes que celles des pauvres. Le groupe de riches serait plus rentable pour une agence que le groupe de pauvres. Il y a donc fort à parier que les agences de protection qui se spécialiseraient sur les riches n’adopteraient pas le même droit que celles chargées de protéger les pauvres.

Dans Anarchie État et utopie, Robert Nozick montre les contradictions qu’il y a à envisager les agences de protection privées d’une société anarchique. Les agences en conflit seraient obligées de se référer à des arbitres (ou de se combattre) et l’on verrait spontanément apparaître quelque chose de monopolistique, qui aurait tous les attributs d’un État.

Le refus dogmatique de toute externalité artificielle

Deuxième grande aporie libertarienne : le refus de la violence. Cette posture destinée à séduire et à fournir un argumentaire aux militants les plus prosélytes ne résiste pas à l’examen. Cette idée que tout ce qui est imposé par la Nature est acceptable mais que tout ce qui est imposé par d’autres Hommes est par essence mauvais n’est pas sans rappeler les positions du culte écologique qui considère que tout ce qui est naturel est bon et que tout ce qui provient de l’ingénierie humaine est par essence mauvais.

Ainsi pour les libertariens toute ingénierie sociale imposée par la force (qu’elle résulte de la majorité ou de la tradition) est forcément mauvaise et à rejeter. Pourquoi ? Il faudrait à minima justifier ce postulat, ce que la poignée de philosophes libertariens ne prend pas la peine de faire. Si les contraintes imposées par la nature – l’Homme doit se nourrir, se loger, se chauffer – sont évidemment neutres au regard de ce qui peut être jugé bon ou mauvais, pourquoi des externalités artificielles ne pourraient-elles pas se révéler bénéfiques, c’est-à-dire contribuer à l’accroissement de la liberté/propriété de chacun ?

Dans ce domaine également les libertariens font fi de l’individualisme méthodologique, car du point de vue d’un individu donné, une contrainte artificielle, par exemple payer un impôt, est une coercition comme une autre. Il faut adopter un point de vue holiste pour porter un jugement de valeur sur les contraintes subies par l’homme en fonction de leur origine artificielle ou naturelle.

Talon d’Achille de la théorie libertarienne, ses prémisses holistes et constructivistes

La définition libertarienne (anarcho-capitaliste) de la propriété est donc malheureusement fortement régressive. On retourne à la vieille conception de la propriété féodale, complètement stérile puisqu’elle ne permet la formation de capital que très localement, donc de façon très réduite. À ce sujet, la brillante étude de Hernando de Soto dans Le mystère du capital  est éclairante.

Le slogan simpliste des libertariens : l’impôt c’est le vol, montre bien qu’ils n’ont pas compris la mécanique subtile de la propriété privée libérale dans laquelle l’État assure, par l’usage de la force ou par la menace de son usage, la reconnaissance universelle de la propriété de chacun. La propriété privée libérale n’existe donc qu’après l’impôt régalien, et cet impôt ne peut donc pas la « voler » puisqu’elle n’existe pas avant lui.

L’extrême faiblesse de la théorie libertarienne ne tient pas donc dans son déroulé qui est rigoureux et souvent brillant, mais dans ses prémisses holistes et constructivistes. C’est une espèce de géométrie non euclidienne, qu’il faut considérer comme un plaisant exercice désinhibiteur, sans plus.