Technique, promesses et utopies : où va la médecine ?

Avec le virage numérique, la médecine et la perception de l’acte sont complètement bouleversées, l’information numérique se substitue au réel et l’illusion d’une vraie relation s’installe.

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Technique, promesses et utopies : où va la médecine ?

Publié le 12 juin 2019
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Par Farid Gueham.
Un article de Trop Libre

« Entre sauvetage et salut, la médecine a toujours conservé des liens avec le religieux, y compris quand elle réduit le second au premier, au point de de venir elle-même religion de substitution. Comment en sommes-nous arrivés là ? […] Reconnaître la persistance du sacré en médecine, puis reconnaître une sacralité de l’être humain qui fonde l’indisponibilité de son corps pourrait-il nous aider à pratiquer une médecine au service de l’homme, et une éthique raisonnable ? ».

À l’occasion d’un colloque au Collège des BernardinsJean-René Binet, professeur de droit à l’Université de Rennes, Anne-Laure Boch, neurochirurgienne et de nombreux contributeurs, dressent un état des lieux issu de travaux de recherche entamés deux ans plus tôt sur le thème « Religion, éthique et médecine biotech ». Au-delà du recensement, dans un catalogue des « avis des religions », les contributeurs proposent une véritable confrontation de l’éthique au religieux. La médecine, comme la religion, cherchent à guérir l’Homme d’un mal, physique ou spirituel, tout en partageant la lutte contre la mort, qu’il s’agisse de celle du corps ou de l’âme.

Les ressources techniques de la médecine doivent-elles être déshumanisantes ?

« On a depuis quelques années deux discours qui s’affrontent dans l’espace public : l’un empreint d’une nostalgie résignée face à la place croissante des techniques en médecine, et l’autre qui applaudit sans réserve aux progrès de ces mêmes ressources, réitérant ainsi ce tressage éternel entre l’angoisse de l’abandon du terreau connu et la fascination de la technique ». 

Pour le professeur des universités Didier Sicard, la médecine contemporaine se retrouve en plein paradoxe : progressivement la technologie objective s’est substituée à la subjectivité que chacun d’entre nous pourrait avoir en disant « j’ai mal au ventre ou à la tête ». Elle s’est substitué au propre ressenti du patient, pour faire du corps « une usine à contrôle continu ». La médecine du XXIe siècle s’est triangularisée : elle s’est enrichie d’une e-machine et s’est appauvrie d’un malade de moins en moins incarné dans un corps tangible. Avec le virage numérique, la médecine et la perception de l’acte sont complètement bouleversées, l’information numérique se substitue au réel et l’illusion d’une vraie relation s’installe. Didier Sicard conclut :

« Il est étrange que notre société, qui apparaît de plus en plus indifférente à toute transcendance, confie désormais son salut à la médecine, en associant dans un même élan les prouesses attendues de l’homme augmenté […] non les ressources techniques de la médecine ne sont pas déshumanisantes. En revanche, notre courte vue l’est »

Des mirages du « Technical Fix » aux exigences d’« écosanté »

« La médecine est habitée par le religieux et par le technique, entre sauvetage et salut, qu’elle assimile souvent au sauvetage, promesses et utopies qui disposent désormais des moyens techniques de leur réalisation. Comment peut-elle s’autoriser à « améliorer l’Homme », comme si la raison médicale pouvait être exclusivement technicienne ? ». 

Pour la sociologue Louise Vandelac, notre vision et notre discours vis-à-vis des technologies s’inscrit dans le mouvement du « Technological Fix », censé tout résoudre et tout réaliser, y compris les fantasmes de croissance infinie d’une économie omnipotente, la nouvelle religion. La nécessité d’une écosanté s’imposera d’elle-même.

La médecine n’ignore guère les limites d’une prévention centrée sur les seules « habitudes de vie », et reconnaît par ailleurs que la santé est d’abord tributaire des conditions de revenus, d’alimentation, d’environnement, de travail, entre autres déterminants. Il est trop tard pour ignorer la dégradation accélérée des écosystèmes, les pénuries, qui sont des sources majeures de maladie et de décès, comme le rappellent le PNUE et l’OMS.

Le temps du choix s’impose : changer d’espèce, de planète, ou de façon plus réaliste, d’utopie. Les utopies de More, ou le Frankenstein de Mary Shelley, sont pour Louise Vandelac des ouvrages prémonitoires : ils font écho à des siècles de distance à la complexité de la période charnière que nous somme en train de vivre, aux emportements de l’économie technoscientifique, et l’obsession de faire naître du nouveau, au lieu de préserver le bien commun.

Les biotechnologies : entre promesses et questions

« Les biotechnologies regroupent l’ensemble des méthodes et des techniques qui utilisent comme outils des organismes vivants ou des parties de ceux-ci, en vue d’applications industrielles. La mise au point d’organismes génétiquement modifiés, OGM en est le symbole controversé. Mais au delà des OGM, c’est toute une nouvelle ingénierie du vivant qui se développe entre réalisations et promesses ».

 Thierry Magnin, théologien et scientifique de formation, décrypte des biotechnologies qui sont capables de modifier le vivant, mais aussi de fabriquer des morceaux de vivant artificiel, comme des virus, des fragments d’ADN, des chromosomes synthétiques de bactéries.

L’enjeu est dès lors d’accueillir ces technosciences sans les diaboliser, en discernant les utilisations qui peuvent être au service de l’Homme. Autre question majeure, celle de repenser l’humain, au moment où les biotechnologies offrent la possibilité de réparer mais aussi d’augmenter, sans toucher directement à la nature profonde de l’Homme.

Technique, promesses et utopies : où va la médecine ?

« Après cette réflexion nourrie par l’apport des divers auteurs cités, trois pistes sont proposées pour veiller à ce que la médecine bio-technicienne demeure au service de l’homme […] La première est anthropologique « insérer le savoir scientifique dans la connaissance approfondie de l’Homme. La deuxième piste est éthique : assumer la responsabilité des ultimes interrogations. La troisième piste est épistémologique : considérer l’expérience humaine dans toutes ses dimensions ».

Pour le Père Brice de Malherbe, codirecteur du département d’éthique biomédicale au Collège des Bernardins, la pratique médicale fortifiée par la biotechnique doit œuvrer dans le sens du respect de la dignité de la vie humaine.

Pour aller plus loin :

–       « Religion, éthique et médecine bio-technicienne »,collegedesbernardins.fr

–       « Ma santé 2022 : le virage numérique », rapport solidarites-sante.gouv.fr

–       « Le secteur des biotechnologies : une alternative d’investissement intéressante », tradingsat.com

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  • Ou va la medecine….la question a se poser est plutot que vont devenir les malades ,pas facile de tapotter un clavier avec 40 de fievre ou passer 20 min sur un serveur vocal asthmatique et tetu !

  • Article intéressant; mais j’ai envie de vous proposer de relire le livre de Martin WINCKLER, « les brutes en blanc ».
    Qu’aujourd’hui la médecine se fasse aider par une instrumentation performante: c’est le progrès et personne ne s’en plaindra. Mais que cette instrumentation fasse passer l’humain derrière la puissance de l’outil c’est discutable. je pense que nous devons restez des patients et être perçue comme tel.
    Par ailleurs, si on admet que « vivre c’est apprendre à mourir », ce qui est inéluctable, je préfère que la médecine m’accompagne dans un confort de vie plutôt que de me maintenir dans une vie pitoyable ou me maltraite. nous ne sommes ni des cobayes ni des clients.

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