Européennes : RN et LREM dominent en France mais s’isolent en Europe

Emanuel Macron by European Parliament-Avril 2018(CC BY-NC-ND 2.0) — European Parliament, CC-BY

À force de jouer la carte de l’exception française dans la politique européenne, les partis comme LREM et RN se retrouvent en décalage avec le reste de leurs homologues européens.

Par Alexandre Massaux.

Suite à la tribune de Macron, le Premier ministre tchèque Andrej Babis déclarait que : «  J’ai remarqué que lorsque la France dit ‘plus d’Europe’, cela signifie en fait ‘plus de France’. Mais ce n’est pas la voie à suivre. Nous sommes tous égaux en Europe. » Cette impression, très juste, résume parfaitement le cœur du problème de la politique européenne de la France : une vision centrée sur la politique nationale avec l’ambition de la transposer au reste du continent.

Le RN a remporté les élections européennes en France suivi par LREM. Toutefois, l’affrontement entre les deux partis s’est inscrit dans une politique nationale négligeant la dimension internationale du vote. En effet, la politique du Parlement européen dépend des groupes européens. Or, LREM et le RN sont isolés dans ce domaine, ce qui risque de bloquer leurs projets pour l’UE.

Le RN mis de côté par les autres eurosceptiques

Il faut tout d’abord prendre en compte que les eurosceptiques ne sont pas unis et ne sont pas tous d’extrême droite. Ils sont formés de trois groupes : l’ECR/CRE mené par les conservateurs britanniques et dirigé actuellement par le Tchèque Jan Zahradil,  l’ELPP/ EFDD (ex-EFD) créé par Nigel Farage quand il était à l’UKIP, et ENL/ENF qui contient le Rassemblement national de Marine Le Pen.

Au sein même de l’ENL, la situation n’est pas favorable pour le RN. Les deux autres grands partis nationaux membres du groupe sont le FPÖ autrichien et la Ligue du nord (Lega) italienne dirigée par Matteo Salvini.

Pour les premiers, le récent scandale « Ibizagate » a discrédité et isolé le parti autrichien alors allié aux conservateurs.   

Du coté de la Ligue, Salvini se révèle peu fiable : le parti était en 2014 dans le groupe européen EFD de Nigel Farage avant de rejoindre l’ENL en 2015. De même, Salvini s’est tourné récemment vers le PPE, à travers le Premier ministre hongrois Orban afin d’accomplir un rapprochement. Une position guère surprenante compte tenu que la Lega a longtemps été une alliée de Forza Italia de Silvio Berlusconi, membre du PPE. Une situation qui ne va pas arranger Marine Le Pen, guère appréciée par le dirigeant hongrois qui ne souhaite avoir aucune alliance avec elle. La création de l’European Alliance of Peoples and Nations (EAPN) , groupe européen formé à l’initiative de Salvini en avril 2019, et l’absence du parti de Le Pen lors de son meeting de présentation accentuent la marginalisation du RN au sein des eurosceptiques.

En outre, un rapprochement de l’ECR et de l’EFDD avec le RN paraît improbable. L’ECR est un groupe profondément atlantiste et partisan du maintien d’un lien fort avec les États-Unis. Il se montre méfiant envers les partis connus pour leurs sympathies voire leurs liens avec la Russie : un point qui a aussi bloqué un rapprochement avec l’EAPN de Salvini. De plus, la présence au sein de l’ECR de partis libéraux est un frein majeur à une alliance. Pour l’EFDD, le problème se situe au niveau économique du fait que le RN reste opposé à la rigueur budgétaire chère à Alternativ für Deutschland (AfD), membre de l’EFDD.

Le RN risque donc d’être marginalisé voire ignoré chez les eurosceptiques. En effet, l’ECR, bien qu’affaibli avec la débâcle des conservateurs anglais, reste le groupe eurosceptique le plus solide de par sa longévité mais aussi sa capacité à être suffisamment souple et modéré pour faire une alliance avec différentes forces politiques comme le PPE dont il est en issu en grande partie.

LREM : une défaite aussi au niveau européen

Le parti d’Emmanuel Macron est considéré comme un allié du groupe européen centriste ALDE. Néanmoins, force est de constater que ce dernier s’est montré très discret sur son partenaire français. Les références à LREM dans la campagne de l’ALDE sont quasiment inexistantes. La France est absente de la communication de l’ALDE : tout au plus une mention à l’UDI de Jean-Christophe Lagarde, membre officiel de l’ALDE, a été faite dans le passé. Un élément peu surprenant compte tenu du décalage entre le programme interventionniste de Macron et le libéralisme encore présent chez un certain nombre de membres nordiques de l’ALDE. Comme expliqué ci-dessus, Andrej Babis, Premier ministre tchèque et chef du parti ANO, pourtant allié de Macron, avait rejeté les idées socialistes de la tribune du Président français.

Pire, dès la campagne, des tensions sont apparues avec LREM, avec les critiques des soutiens financiers de l’ALDE. Dans ces conditions, une alliance ne sera pas stable, à moins que LREM fasse d’importantes concessions.

De plus, quand bien même LREM parvient à s’allier avec l’ALDE, ce groupe est très loin d’avoir assez de sièges au parlement européen pour diriger. Il faut donc que le camp de Macron fasse un rapprochement avec le PPE qui reste le premier groupe européen. Cependant, à l’instar de l’ALDE, les propositions socialistes sont clairement un frein soulevé par la CDU-CSU allemande. De même, le souhait des conservateurs allemands, et à demi-mot de leurs homologues autrichiens, de supprimer le siège du parlement de Strasbourg pour concentrer toute l’activité à Bruxelles est source de frictions. La défaite des LR, qui sont les représentants du PPE en France, va en outre compliquer le rapprochement de LREM avec ce groupe européen, faute de partenaire national.

Reste la possibilité pour LREM de conclure une alliance avec les sociaux-démocrates de S&D et les verts européens qui ont connu une hausse lors de cette élection. Néanmoins, là aussi, le parti du Président français serait obligé de faire des concessions. Le néerlandais Frans Timmermans, la tête de liste de S&D, se montre défavorable à la création d’une armée européenne, préférant  se concentrer sur une coopération économique renforcée. Par conséquent, Macron risque de se retrouver avec S&D, dans la même situation qu’avec l’ALDE : tout comme les libéraux, les sociaux-démocrates d’Europe du Nord (comme le SPD allemand et ou les travaillistes néerlandais) sont plus souples par rapport au projet très centralisé et étatiste promu par Macron. Enfin, une coalition S&D, Verts et l’ALDE au complet avec LREM ne permettrait pas d’obtenir la majorité selon les projections : le PPE reste essentiel.

Ainsi peu importe avec qui LREM s’alliera, le parti devra faire d’importantes concessions et accepter que la France ne domine pas l’échiquier européen. Quant au fait que le RN ait un meilleur score que LREM, la crédibilité du projet du Président français risque d’être affectée, ainsi que la tolérance des autres pays européens vis-à-vis des politiques français. La chancelière allemande Angela Merkel, bien qu’affaiblie en interne, conserve une forte influence sur le PPE grâce aux 29 sièges estimés de la CDU-CSU (contre 21 pour LREM) et reste ainsi en position de force face à Emmanuel Macron.

À force de jouer la carte de l’exception française dans la politique européenne, les partis comme LREM et RN se retrouvent en décalage avec le reste de leurs homologues européens.