Le libéralisme pris au piège des groupes parlementaires européens

Si l’étatisme et l’illibéralisme dominent dans les différents groupes européens des élections, l’existence de partis aux programmes libéraux permet d’assurer la persistance d’une voix libérale en Europe.

Par Alexandre Massaux.

Le paysage politique français montre un véritable anti-libéralisme dans cette campagne des européennes avec des partis affichant des programmes enchaînant des propositions étatistes. Aussi convient-il de regarder la situation au niveau européen.

L’absence de groupe européen libéral

Quand on évoque un groupe libéral au niveau européen, on pense naturellement à l’Alliance des démocrates et des libéraux pour l’Europe (ALDE). Cependant, force est de constater que cette dernière connaît un tournant social-démocrate et s’écarte de la pensée libérale classique.

Sous la direction de Guy Verhofstadt, candidat à la présidence de la commission européenne, l’ALDE suit une politique électorale proche de celle des LREM en France :  la lutte contre le populisme comme principal angle d’attaque. En combattant Viktor Orban ou Matteo Salvini, la politique du barrage semble remplacer un projet libéral. Une stratégie d’autant plus critiquable que l’ALDE possède en son sein et soutient le Premier ministre tchèque Andrej Babis considéré comme un populiste dans son pays et que Dita Charanzová, la tête de liste du parti de Babis, est aussi vice-présidente de l’ALDE.

Au-delà de cette stratégie électorale, la ligne politique mise en avant par l’ALDE se rapproche du libéralisme au sens américain du terme, à savoir une approche quasiment synonyme de la social-démocratie. L’importance du marché libre et du libre-échange est réaffirmée dans le manifeste du groupe, mais la volonté d’utiliser les réglementations pour renforcer le poids et l’efficacité de l’UE prend une part de plus en plus importante. Guy Verhofstadt souhaite ainsi la création d’un régulateur européen pour le digital avec comme cible les GAFA et se montre favorable à la création d’une armée européenne.

Plus généralement, la personnalité de Guy Verhofstadt révèle l’ambiguïté des positions politiques  de l’ALDE. Partisan de Margaret Thatcher au point d’être surnommé « Baby Thatcher » au début de sa carrière, son penchant européen l’a poussé vers une conception de l’UE de plus en plus centralisée, et l’influence d’Emmanuel Macron a renforcé cette dynamique.

L’héritage européen de Margaret Thatcher ne se situe donc pas au sein de l’ALDE. En effet, originellement, le groupe des conservateurs et réformistes européens (CRE ou ECR en anglais) fondé par le parti conservateur anglais et par les libéraux conservateurs tchèques en 2009 désirait perpétuer la vision de Margaret Thatcher : une Europe décentralisée reposant sur le libre-échange. Est-ce pour autant que l’ECR est un groupe libéral en 2019 ? Malheureusement non.

Cherchant à rassembler les forces eurosceptiques soft s’opposant à une UE centralisée, le groupe a rapidement intégré des partis non libéraux comme le parti conservateur polonais droit et justice (PiS), dirigé par Jarosław Kaczyński, qui représente désormais au sein du groupe et en nombre de sièges le deuxième parti après les conservateurs anglais. Le poids du PiS devrait croître avec le Brexit et la débâcle annoncée des tories anglais aux élections. De plus, Le ralliement de Debout la France de Nicolas Dupont-Aignan à l’ECR en 2019, alors que le groupe était jusqu’alors la seule formation européenne à n’avoir aucun parti français montre le développement de la frange anti-libérale au sein de l’ECR.

Pour autant, il serait faux de dénoncer l’absence de forces libérales au niveau européen. Si les groupes ne sont pas libéraux en soi, ils contiennent en leur sein des partis libéraux.

Des îlots de libéralisme au sein des groupes européens

Si la personnalité de Guy Verhofstadt indique un tournant social-démocrate au sein de l’ALDE, on peut toutefois constater que certains partis membres de ce groupe conservent une position libérale. Ainsi, le VVD (Parti populaire pour la liberté et la démocratie) néerlandais dirigé par Mark Rutte, actuel Premier ministre des Pays-Bas, conserve une ligne politique libérale : son opposition à un budget commun dans l’eurozone en est un exemple.

Plus généralement, le vote de l’article 13 de la récente directive sur les droits d’auteurs décriée pour son risque de censure, peut être considéré comme l’un des marqueurs des partis libéraux au sein de l’ALDE. Si la direction du groupe s’est montrée favorable à la directive, certains partis ont voté contre. Les députés européens du VVD néerlandais, le FDP (Parti libéral-démocrate) allemand et le parti du centre suédois se sont unanimement prononcés contre cette mesure. Les partis d’Europe du nord semblent donc conserver une politique rigoureusement libérale.

Du coté de l’ECR, c’est l’ODS (Parti démocratique civique) tchèque qui fait office de principal défenseur des politiques libérales. Parti fondé par Vaclav Klaus, membre de la société du Mont-Pèlerin, ce parti est l’un de ceux qui se montrent proches des politiques de Margaret Thatcher. Partisan du libre échange et d’une Europe reposant sur la coopération entre États-membres, l’ODS réclame aussi une déréglementation européenne au niveau des normes inutiles. S’il est atlantiste, il reste fortement libéral. Il faut aussi noter la présence au sein de l’ECR du parti des libéraux-conservateurs réformistes (LKR) allemands dont certains membres proposent une EU confédérale. Néanmoins, ce parti étant issu d’une scission avec l’AFD, ce dernier ayant accompli un tournant droitier, le LRK risque de ne pas remporter de voix lors des futures élections.

Le tchèque Jan Zahradil : un candidat libéral à la commission européenne ?

Au-delà du parlement européen, l’enjeu va être l’élection du président de la commission européenne. Selon l’article 17-7 du TUE : « En tenant compte des élections au Parlement européen, et après avoir procédé aux consultations appropriées, le Conseil européen, statuant à la majorité qualifiée, propose au Parlement européen un candidat à la fonction de président de la Commission. Ce candidat est élu par le Parlement européen à la majorité des membres qui le composent. »

Par conséquent, la plupart des groupes européens ont nommé leur spitzenkandidat, candidat à la commission. Il s’avère que le candidat le plus proche de libéralisme est Jan Zahradil, tête de liste de l’ODS.

Selon sa biographie, il est décrit par l’eurodéputé britannique Daniel Hannan comme « partisan du libre marché, d’Eurosceptique, de libertarien, de patriote tchèque, qui est aussi un anglophile et un atlantiste convaincu ». Il s’oppose à ce qu’il appelle une idéologie verte qui, selon lui, nuira à l’Europe économiquement sans pour autant avoir d’impact positif sur l’environnement. Un profil clairement libéral classique. Toute la difficulté réside dans le fait qu’il va devoir s’allier avec des forces non libérales s’il veut espérer être élu.

Car le cœur du problème du libéralisme au niveau politique européen est là : il existe des forces libérales mais elles restent minoritaires. Le fait que le débat porte sur plus ou moins d’Europe ne permet pas de mettre le libéralisme au premier rang. Le futur montrera toutefois si les libéraux arrivent à se faire entendre.