Andrej Babis, l’embarrassant allié tchèque de Macron

Les affaires judiciaires touchant le Premier ministre ainsi que la crainte d’une atteinte à l’indépendance de la justice en Tchéquie risquent d’impacter la campagne européenne de Macron et de ses alliés.

Par Alexandre Massaux. 

Ce lundi 29 avril, à Prague, avait lieu une manifestation rassemblant des milliers de personnes demandant la démission du Premier ministre tchèque Andrej Babis, suite à la nomination au poste de ministre de la Justice de Marie Benesova connue pour lui être favorable.

Cette nomination intervient alors que la police souhaite une mise en accusation du Premier ministre pour une affaire de détournement de fonds européens. Ce n’est pas la première fois que les Tchèques protestent contre Babis : le jour de la commémoration de la chute du régime communiste en 1989, le samedi 17 novembre 2018, avait  été choisi pour un rassemblement de plusieurs milliers de personnes sur la place de la vieille ville.

Andrej Babis : un oligarque accusé de détournement de fonds

 

Deuxième homme le plus riche de la République tchèque avec une fortune de 3,8 milliards de dollars (faisant de lui une personne plus riche que Donald Trump qui possède 3,1 milliards de dollars), Andrej Babis a fait fortune dans l’agro-alimentaire  à la chute du bloc soviétique et du régime communiste tchécoslovaque. Issu de la nomenklatura communiste de l’ancienne Tchécoslovaquie de par son père, diplomate pour le parti, et avec un début de carrière dans la compagnie d’État Chemapol Bratislava (qui deviendra Petrimex), Babis utilise sa position privilégiée pour accroître sa force dans le monde économique. Il est désormais propriétaire de plusieurs médias et plusieurs entreprises.

Néanmoins, dès l’élection législative de 2017, la police tchèque enquête sur des soupçons de détournements de fonds européens par une société dirigée par Andrej Babis visant à construire un complexe hôtelier « le Nid de Cigogne ». Comme le rapporte radio Praha : « Un montage financier lui aurait permis de ne pas figurer en tant que propriétaire de l’endroit et de toucher 2 millions d’euros de subventions européennes normalement destinées aux PME. » En avril 2019, la police recommande de poursuivre le Premier ministre et son entourage.

En représailles, le ministre de la Justice Jan Kněžínek démissionne et est remplacé par Marie Benesova considérée comme plus proche de Babis. L’ONG Un million de moment pour la démocratie, l’une des organisatrices des manifestations, craint de voir dans cette action une volonté du gouvernement de prendre le contrôle de la justice.

Des liens avec les communistes qui ne passent pas

Outre ces affaires financières le Premier ministre tchèque est accusé d’avoir collaboré avec le STB, la police politique du régime communiste. Bien qu’il nie ces accusations, elles ont pris un nouveau tournant quand la cour régionale de Bratislava (Andrej Babis est d’origine slovaque) rend un jugement en février 2018, refusant la demande du Premier ministre tchèque de rayer son nom des collaborateurs du STB. Encore plus problématique est le fait que la coalition gouvernementale dirigée par Babis est constituée de son parti ANO (centre populiste), des sociaux-démocrates du  ČSSD (dont est issu le président actuel de la République tchèque Milos Zeman) mais aussi du parti communiste tchèque. Si les membres de ce dernier n’occupent pas de postes ministériels, le simple fait que le gouvernement fasse appel à leur soutien est intolérable pour beaucoup de Tchèques.

Des retombées négatives pour Macron et l’ALDE ?

Si ces éléments concernent avant tout les Tchèques, les affaires de Babis pourraient nuire politiquement à ses alliés en Europe. En effet, Emmanuel Macron désireux de trouver des partenaires dans une Europe centrale eurosceptique s’est rapproché de Babis (qui bien qu’au début eurosceptique s’est lui-même rapproché des pro-européens). En novembre 2018, le président français refusa de le considérer comme populiste : «  Je ne mettrais pas la République Tchèque dans cette situation (ndlr : Macron parlait des populistes polonais et hongrois)… le Premier ministre fait partie du groupe dit ‘libéral’... (ndrl : le groupe européen ADLE). Le Premier ministre Babis est un homme politique qui vient de la société civile et qui ne fait pas partie de ce courant de pensée. »

De la même manière l’ALDE, le parti européen dont est membre ANO, axe sa campagne contre les populistes (et en premier lieu Viktor Orban), et n’hésite pas à mettre le parti de Babis en avant.

Ironie du sort, Andrej Babis a apporté son soutien à Viktor Orban lors du vote des sanctions européennes contre ce dernier en septembre. Après tout, Babis comme Orban s’accordent sur un certain nombre de points comme le refus des migrants en Europe. Si le Premier ministre tchèque est logique dans sa politique étrangère, son allié français et l’ALDE font preuve d’un manque de cohérence qui risque de se retourner contre eux. Andrej Babis, avant tout homme d’affaires, semble avoir compris que se positionner comme pro-Européen lui permet d’éviter les critiques de la part des européistes. Cependant, ces derniers perdent en crédibilité : tolérer, voire mettre en avant, un populiste quand l’axe de leur campagne est de lutter contre les populistes ne fera passer les Européistes pro-Babis que pour des hypocrites.