Européennes : un duel RN/LREM pour deux projets anti-libéraux

Emmanuel Macron by EU2017EE (CC BY 2.0) — EU2017EE, CC-BY

Avec ses deux fois 23 députés répartis également entre LREM et le RN, les élections européennes françaises auront pour résultat final d’accentuer le poids des anti-libéraux, qu’ils se revendiquent « progressistes » ou « nationalistes ».

Par Nathalie MP.

Les élections européennes du dimanche 26 mai prochain sont à double détente. En tant que citoyens français, nous avons tendance à nous focaliser sur leur incidence politique nationale symbolisée par le duel serré entre la République en Marche (LREM) et le Rassemblement national (RN). Mais si l’on adopte une vision européenne, les manœuvres en cours pour la formation de groupes significatifs au sein du futur Parlement européen montrent que ces deux partis férocement opposés au plan national se démènent chacun de leur côté pour faire émerger des courants ayant la caractéristique commune de s’opposer à l’Europe libérale des origines.

Crédité de 24 % d’intentions de vote dans les derniers sondages, le RN devance le parti du président de la République qui obtient 22,5 %. L’écart reste cependant dans la marge d’erreur, ce qui nous garantit un certain suspense pour la soirée électorale de dimanche prochain.

Mais ce suspense ne concerne que l’interprétation française du scrutin. Au niveau de l’Union européenne, si le profil de vote observé depuis le début des mesures se maintient, c’est-à-dire deux partis de tête au coude-à-coude et les autres loin derrière, peu importe de savoir qui du RN ou de LREM arrivera premier : l’un et l’autre parti devraient envoyer environ 23 députés au Parlement européen dans les deux cas de figure.

Une élection cruciale pour le chef de l’État

En revanche, l’ordre d’arrivée est évidemment crucial pour le quinquennat du chef de l’État. Après les turbulences de l’affaire Benalla cet été, les démissions des ministres d’État Hulot et Collomb cet automne et la longue séquence houleuse des Gilets jaunes pendant l’hiver, Emmanuel Macron a tout misé sur ses largesses de sortie du Grand débat national avec l’idée de reprendre la main dans les urnes au printemps. Parce que qui dit « dans les urnes » dit « légitimité », une caractéristique indispensable de la vie démocratique qui lui est fortement contestée.

Dès lors, on imagine bien la soirée électorale de dimanche prochain.

Soit LREM arrive en tête, même de peu, retrouvant ainsi un peu d’air pour tenir jusqu’aux municipales de 2020 et renvoyant du même coup tous les autres partis à leur légitimité inférieure. On entend déjà Gérald Darmanin ou Marlène Schiappa gloser avec satisfaction sur la politique du gouvernement qui porte ses fruits, sur le cap qui est le bon, sur les réformes qui continueront et sur les Français qui ont parfaitement compris tout cela en renouvelant leur confiance à l’exécutif.

Ce qui ne manquera pas de déclencher en retour dans l’opposition de longs discours sur l’abstention, premier parti de France, derrière lequel le parti présidentiel représente en réalité bien peu de choses. Toujours très élevée lors des élections européennes, elle pourrait en effet atteindre plus de 56 % (après 57,6 % en 2014 lors du quinquennat Hollande et 59,4 % en 2009 à l’époque Sarkozy).

Soit le RN arrive en tête, et l’équation de Macron s’en trouve considérablement compliquée. Conscient des difficultés de Nathalie Loiseau, tête de liste peu charismatique et malencontreusement auréolée d’une proximité de jeunesse avec l’extrême droite qui fait sourire quand on sait qu’elle a axé toute sa campagne sur l’idée traditionnelle à gauche de faire « barrage à l’extrême droite », Emmanuel Macron s’est lancé lui-même dans la campagne électorale, jusqu’à prendre la place principale sur les affiches. Dès lors, l’échec de LREM à conserver son premier rang devient indiscutablement l’échec du Président.

Mais là aussi, l’abstention sera utile pour minimiser l’importance d’un scrutin dont le parti présidentiel va soudain se rappeler qu’il est en fait européen et ne saurait constituer une sanction sérieuse contre la politique domestique du gouvernement. Les Français ont exprimé une colère, nous dira Bruno Le Maire, que le gouvernement a parfaitement anticipée avec les mesures que le Président a annoncées en clôture du Grand débat. Ce sont 17 milliards pour le pouvoir d’achat qui viennent d’être mis sur la table, Mme Martichoux (RTL), abondera Gérald Darmanin sur un autre plateau télé.

Du reste, le cas de figure d’un RN en première position nationale avec 24 élus au Parlement européen n’est pas nouveau. En 2014, le parti de Marine Le Pen avait déjà obtenu pas loin de 25% des voix, devançant non seulement le Parti socialiste au pouvoir (14 %) mais également l’opposition de droite (20,8 %). Finalement, sauf gros décrochage de dernière minute, LREM ne s’en tirerait pas trop mal pour un parti exécutif forcément passé au crible de son bilan.

Pour le RN, tout l’enjeu de ces premières élections depuis la présidentielle consiste à réaffirmer son statut de premier opposant. Or c’est un objectif qu’il atteint haut la main dans les deux cas de figure. La cerise sur le gâteau serait d’affirmer son leadership politique en arrivant premier, une option d’autant plus recherchée par Marine Le Pen – elle parle même de « faire tomber le gouvernement » – que sa prestation ratée lors du débat d’entre-deux-tours de la Présidentielle face à Emmanuel Macron avait jeté le doute sur sa volonté réelle d’accéder au pouvoir. Or sa situation d’opposante sera d’autant plus crédible qu’elle donnera l’impression que sa volonté de gouverner est entière.

Mais quel que soit le résultat final du duel, il y a fort à parier que le gouvernement continuera dans la désastreuse voie keynésienne tracée par Emmanuel Macron lors de sa conférence de presse de sortie du Grand débat, quitte à allonger le tir vers encore plus de dépenses publiques s’il se voyait trop distancé par le RN, histoire de s’assurer la paix sociale et faire mentir ceux qui l’accusent de n’être qu’un banquier.

Cela ne devrait pas lui faire trop mal au cœur car c’est exactement ce qu’il préconisait à nos partenaires européens dans sa lettre « Pour une renaissance européenne » d’où le nom « Renaissance » de la liste de Nathalie Loiseau. Or ce programme, que j’ai commenté ici, ressemble à s’y méprendre à une tentative d’appliquer à l’Union européenne les vieilles recettes dirigistes et dépensières de la France plutôt que d’en faire un espace de liberté dans lequel inscrire un pays enfin débarrassé de ses tabous économiques sclérosants.

L’équipe progressiste

La République en Marche étant nouvelle au Parlement européen, elle cherche donc à constituer un groupe significatif pour faire valoir ce projet « progressiste » contre les vues plus libérales de la CDU allemande par exemple. C’est ainsi qu’elle a décidé de rejoindre le groupe européen ADLE des centristes et des libéraux où siégeaient déjà les députés du Modem et de l’UDI (voir tableau ci-dessous). Avec plus de 20 députés et probablement 23, son apport ne sera pas négligeable.

Mais le plus intéressant – et du coup on se demande ce que vont devenir les libéraux de ce groupe – c’est de voir que les Partis socialistes plus ou moins en déconfiture partout et qui siégeaient jusque-là au sein du S&D trouvent – et ils n’ont pas tort – qu’il y a beaucoup de convergences entre le programme « Renaissance » et leurs propre agenda « progressiste ». Comme le dit le Président actuel de ce groupe, tête de liste du SPD en Allemagne :

Macron n’est pas un socialiste, mais pourquoi ne devrions-nous pas parler avec lui

Voilà qui est clair et qui confirme Emmanuel Macron dans ses habits de social-démocrate chiraco-hollandais ! Chez nous, une telle alliance ne réjouit pas Raphaël Glucksman, tête de liste d’un PS chichement crédité de 6 % des voix qui tente désespérément d’exister face au « banquier » et à la « dingue ». Mais Benoît Hamon, le glorieux leader de Génération.s (2 %), est convaincu qu’il finira par se rallier à Macron, argument qu’il utilise pour faire revenir les socialistes à lui.

L’équipe populiste

Quant au RN, depuis les dernières élections européennes de 2014, et plus précisément depuis l’échec de la présidentielle, il a abandonné l’idée du Frexit ainsi que celle de la sortie de l’euro. Mais toujours vent debout contre la mondialisation et le libre-échange et soudain sensible à l’écologie et aux circuits courts, il prône protectionnisme européen, localisme et patriotisme économique.

Ce dernier point est porté par le nouveau jouet conceptuel du RN, la Responsabilité nationale des entreprises ou RNE, sorte de pendant constructiviste nationaliste de la Responsabilité sociale des entreprises (RSE) chère à Emmanuel Macron. L’accès des entreprises aux marchés publics serait conditionné au respect de la RNE aussi bien pour les embauches que pour le choix des fournisseurs.

Bref, le RN s’active maintenant pour une transformation anti-libérale de l’UE depuis l’intérieur, ce qui le pousse à rechercher des alliances afin de former un groupe susceptible de peser sur les votes du Parlement européen.

Et c’est ainsi que de grandes manœuvres sont également en cours du côté du groupe européen ENL qui abrite les partis d’extrême-droite. Le dirigeant Italien Matteo Salvini a pris la tête d’une « alliance Salvini » à laquelle le RN pourrait participer et qu’il espère étendre à des formations telles que le parti Droit et Justice (PiS) polonais (jusqu’alors dans le groupe CRE avec le Parti conservateur britannique) ou le Fidesz du hongrois Viktor Orbán (jusqu’alors dans le groupe PPE avec LR et la CDU allemande).

Rien n’est encore joué cependant, car des divergences importantes traversent ces partis, notamment le rapport à la Russie qui est rédhibitoire pour les Polonais ou l’interventionnisme étatique revendiqué du RN qui irrite certains partis d’Europe de l’Est. De plus, le partenaire italien de Salvini, le mouvement 5 étoiles (M5S), pourrait constituer un groupe à part du fait de la rivalité grandissante entre les deux anciens alliés.

J’ai récapitulé la composition actuelle du Parlement européen ainsi que les évolutions possibles à l’issue des élections 2019 dans le tableau ci-dessous :

Répartition des députés européens et, parmi eux, des députés français au Parlement européen élu en 2014. Évolutions possibles en 2019.

Le Royaume-Uni étant censé quitter l’UE à plus ou moins court terme, le groupe CRE des conservateurs serait alors très affaibli et le groupe ELDD des souverainistes non liés à l’extrême droite pourrait disparaître (il est notamment composé des députés du Brexit Party de Nigel Farage).

Avec ses deux fois 23 députés répartis également entre LREM et le RN, les élections européennes françaises auront donc pour résultat européen final d’accentuer le poids des anti-libéraux, qu’ils se revendiquent « progressistes » ou « nationalistes ». De mon point de vue, une perspective peu réjouissante. Ça promet.

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