La singularité de l’individu parmi la foule

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Une présentation de l’essai du philosophe Jean-François Mattéi « Edgar Poe ou le regard vide ».

Par Johan Rivalland.

Nous avons déjà eu l’occasion d’aborder la question des foules à travers certains des écrits de Gustave Le Bon. Nous les rencontrons ici de nouveau, mais abordées sous un angle tout à fait différent, plus littéraire, par l’intermédiaire de la nouvelle d’Edgar Poe intitulée L’homme des foules, occasion de réfléchir à la singularité de l’individu plongé dans l’anonymat de la masse. Une perspective intéressante et riche en réflexion, que nous propose cet essai du philosophe Jean-François Mattéi.

Dans la lignée des lectures de Baudelaire, Tocqueville et Benjamin

En lisant la nouvelle de Poe, qui compose la première partie de ce livre, j’ai d’abord cru jusqu’au bout qu’il s’agissait de la même histoire que celle de Stefan Zweig dans sa nouvelle Révélation d’un métier, qui a forcément dû fortement s’en inspirer. Mais l’issue n’est finalement pas la même, et donc l’esprit non plus.

De quoi est-il question ici ? D’un flâneur attablé à la terrasse d’un café londonien observant la foule des passants. L’occasion d’établir, dans un premier temps, pour le narrateur qu’il est, une sorte d’étude sociologique de cette foule qui évolue au fil des heures. Jusqu’à ce que son attention soit attirée par un vieillard au profil et au comportement étranges. Il décide alors de le suivre, toute une nuit et une journée, errant parmi les foules citadines.

Charles Baudelaire avait lui aussi étudié cette nouvelle en son temps, à travers ses écrits sur la foule. Mais contrairement à Poe, qui éprouvait semble-t-il une exécration pour les foules, Baudelaire évoquait la foule au singulier, en dressant un certain éloge, s’écartant ainsi de Poe, du moins dans un premier temps. Il évoquait la foule en tant que moyen de « peupler sa solitude », faisant allusion au flâneur, qui peut avoir le sentiment de se trouver à la fois au centre du monde et caché à celui-ci, communiant avec cette foule universelle qu’il épouse, tandis que le promeneur solitaire, lui, s’y fond véritablement, mû par l’horreur de se retrouver seul.

Tout à l’inverse d’une des sentences de La Bruyère s’énonçant ainsi : « Ce grand malheur de ne pouvoir être seul ». Il apprend alors à être seul parmi la multitude, celle du monde industriel, qui ne se tarit jamais. Une forme de solitude bien opposée à celle qu’évoquait Jacqueline Kelen dans son Esprit de solitude.

Le regard vide

Car, si le flâneur du début (le narrateur) éprouve une singulière ivresse – celle de celui qui contemple le spectacle de la foule des passants – s’apparentant au poète solitaire qui s’arrache de la fourbe collective pour se chercher lui-même, ou au penseur tel que l’imagine Baudelaire, le vieillard qu’il observe – celui qui erre parmi les foules qui se succèdent – s’y perd. Il a, nous dit Poe, le regard vide ou absent. On trouve ainsi une opposition entre les deux personnages, dont l’un s’adonne aux délices du chaos et de l’immensité, tandis que l’autre est confronté au malaise du néant qui l’engendre.

Et c’est à « quatre lectures graduées et convergentes de L’Homme des foules » que nous convie alors Jean-François Mattéi, « une lecture politique, une lecture ontologique, une lecture éthique et, à peine esquissée à la fin du texte, une lecture théologique ».

La première s’appuie sur la « médiocrité bourgeoise » ou « petit-bourgeoise » telles que vues respectivement  par Walter Benjamin et Baudelaire. Mais aussi sur l’observation par Alexis de Tocqueville de la foule aveugle de la démocratie, qu’il décrit comme « une foule innombrable d’hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes », anonymes et sans substance réelle. On retrouve là la forme ontologique, avec le fameux regard vide de l’homme plongé dans la foule, symbolisant la fuite aveugle de l’homme démocratique.

Quant à la dimension éthique, elle se trouve dans la duplicité de l’homme car, nous dit Mattéi, le regard de chacun des deux protagonistes (le flâneur observateur et l’homme des foules) « sont les deux facettes d’un seul et même regard », la dualité de l’être humain déchiré entre le bien et le mal.

Figure du double, qui parcourt toute la littérature romantique du XIXe siècle, comme Mattéi en apporte de multiples exemples, et qui rejoint la dernière lecture, celle plus théologique. À cet égard, souligne Jean-François Mattéi, le regard vide du double de l’observateur, l’homme des foules, prend la figure d’Œdipe-roi, qui s’était crevé les yeux en châtiment de la découverte effarée de sa propre culpabilité.

De même ici, le flâneur finit par abandonner la poursuite du vieillard, ce qui peut être interprété comme « le dédoublement d’une unique conscience, celle d’un homme déchiré entre la connaissance et l’ignorance, l’ombre et la lumière, le bien et le mal, et qui est incapable de coïncider avec lui-même ».

Jean-François Mattéi, Edgar Poe ou le regard vide, Éditions Manucius, octobre 2011, 110 pages.