Un si fragile vernis d’humanité : Banalité du mal, banalité du bien

Un si fragile vernis d'humanité (Crédits : La Découverte, tous droits réservés

Sur un thème cher à Hannah Arendt, l’un des ouvrages qui m’ont le plus marqué ces dernières années. Banalité du mal, banalité du bien. Un sujet crucial, traité avec brio par Michel Terestchenko.

Par Johan Rivalland

vernis d'humanitéJ’ai déjà eu l’occasion, ici-même, de présenter un autre ouvrage de Michel Terestchenko, que j’avais lu après celui-ci et justement puisque j’avais été particulièrement impressionné par la qualité des réflexions de cet auteur, sur le sujet grave dont il sera ici question, traité de manière remarquable. Petite présentation d’un ouvrage vraiment à conseiller.

De l’existence de l’altruisme

Partant du paradigme sur l’égoïsme tel que formulé par Hobbes, La Rochefoucauld, Mandeville ou Bentham, dont il expose à la manière d’un professeur captivant les postulats fondamentaux, Michel Terestchenko montre en quoi il est critiquable, bien qu’ayant grandement influencé les sciences humaines contemporaines depuis plus de trois siècles.

Selon ce paradigme, les conduites véritablement altruistes n’existeraient pas, les ressorts de la motivation apparaissant toujours tôt ou tard de nature intéressée. Or, les exemples abondent de personnages exceptionnels ou même plus ordinaires qui, par leurs actes ou leur dévouement mettent à mal ces théories. S’appuyant sur les travaux de Hutcheson, Hume, puis Adam Smith ou par extension Emmanuel Kant, notamment, l’auteur dépasse la « loi de l’amour-propre » fondée par La Rochefoucauld pour démontrer qu’il existe bel et bien des conduites réellement désintéressées.

La doctrine du sens moral d’Hutcheson, reposant sur la notion de bienveillance à l’égard d’autrui, qui constitue ce que l’on appelle une véritable vertu, à laquelle on peut ajouter les compassions, trouvent leur prolongement dans la notion de « générosité restreinte » de David Hume.

Celle-ci, tout en démontrant la vision réductrice de la nature humaine centrée sur l’égoïsme, postule que les affections de bienveillance sont limitées essentiellement aux proches et s’atténuent fortement au fur et à mesure de l’éloignement de leur initiateur, rendant impossible une universalité de l’éthique du sentiment moral.

Et c’est ce qui va permettre de déboucher sur une explication des phénomènes de passivité, de conformisme de groupe, de soumission à l’autorité, ou de destructivité, au cœur de cet ouvrage, qui tente d’analyser les raisons pour lesquelles des hommes pourtant ordinaires et nullement pervers peuvent, dans certaines situations, se mettre à massacrer, torturer ou exterminer d’autres humains. Une question qui peut être, pour la plupart d’entre-nous, obsédante.

Les ressorts de la soumission à l’autorité

Témoignages, cas pratiques et grands auteurs se succèdent pour mieux nourrir la réflexion, à l’image des plus grands criminels Nazis, dont certains comme Stangl, commandant du camp d’extermination de Tréblinka, pouvaient être tout à fait intelligents et aucunement malveillants, mais se sont comportés comme de médiocres « fonctionnaires du mal » par passivité, peur, instinct de survie, ou simple obéissance aux ordres, se laissant entraîner progressivement dans une effroyable corruption de leur être alors que rien ne l’aurait laissé présager, ne parvenant pas à prendre conscience que « la responsabilité d’un homme ne porte pas seulement sur les intentions de sa volonté, mais sur la réalité des actes qu’il a commis, quelles que soient les contraintes, les menaces, les forces hostiles qui aient pu s’exercer sur lui ». Effrayante « banalité du mal », comme l’avait déjà révélé pour la première fois Hannah Arendt dans ses excellentes analyses. Le courage exceptionnel de désobéir à l’autorité ou au système est, en l’espèce, le seul gage de la non renonciation à sa véritable liberté.

On rejoint ici le thème de la nécessaire autorité, qui régit toute société, mais qui s’impose d’autant plus comme une norme difficile à contourner que l’on se situe dans un État bureaucratique, dédouanant chacun du sens de ses responsabilités personnelles, se sentant ainsi absout par le devoir d’obéissance au système et à la collectivité, ce qui débouche directement sur les conduites humaines de destructivité. Très inquiétant, car rien ne permet de penser que des massacres ou génocides tels que ceux perpétrés dans de nombreux systèmes collectivistes d’obédience socialiste en particulier ne puissent se reproduire à tout moment. Débat qui renvoie une nouvelle fois à la conception de la liberté de l’homme et de l’appel à son sens des responsabilités, ainsi qu’à sa conscience (voir Sophie Scholl). Il peut être utile, notamment, de prolonger la réflexion par la lecture du très intéressant Socrate contre Antigone ? Le problème de l’obéissance à la loi inique en philosophie morale de Thierry de Vingt-Hanaps.

Le retour de Michel Terestchenko sur les effroyables conclusions de l’expérience de Milgram (ainsi que sur celle de la prison de Stanford, développée au chapitre suivant), après en avoir rappelé les principes et les conditions, prouve d’ailleurs l’universalité de la propension humaine à obéir passivement et à infliger en certaines circonstances des souffrances à d’autres hommes, même si tous n’y succombent pas, dès lors que l’on se trouve notamment dans un univers clos (hôpitaux psychiatriques, prisons, armée, couvents, etc.), particulièrement propices aux dérives totalitaires.
Et la mise en pratique, à travers le terrifiant récit des déportations et massacres de Juifs polonais par le 101ème bataillon de réserve de police allemande entre juillet 1942 et novembre 1943, constitue une illustration de la capacité « d’hommes ordinaires » à se transformer en de froids tueurs obéissants et sans scrupules.

Altruisme, égoïsme et moralité

La seconde partie de l’ouvrage revient ensuite, à travers de nouveau de multiples exemples concrets et réflexions hautement philosophiques sur le débat altruisme, égoïsme et moralité, dont on peut encore tirer de multiples enseignements, cet ouvrage étant décidément une pure merveille, un vrai joyau, dont je ne vous dévoilerai pas tous les développements, mais que je ne saurais trop conseiller avec le plus grand enthousiasme. On pourra, là encore, naturellement en prolonger la réflexion par la lecture du complexe La vertu d’égoïsme d’Ayn Rand.

Un ouvrage, vous l’aurez compris, absolument passionnant. À lire, pour mieux comprendre l’être humain et ses agissements et avoir une explication très fine et approfondie de ce qui motive les comportements à l’origine des meurtres de masse et des pires monstruosités que l’on connaisse.

 Michel Terestchenko, Un si fragile vernis dhumanité : Banalité du mal, banalité du bien, Éditions La Découverte, septembre 2007, 301 pages.