« La liberté politique n’est pas la liberté individuelle »

L’état du libéralisme et de l’Europe (3). À l’approche des élections du 26 mai, Contrepoints donne la parole aux penseurs du monde libéral. Aujourd’hui : l’économiste Bertrand Lemennicier.

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« La liberté politique n’est pas la liberté individuelle »

Publié le 12 mai 2019
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La politique consiste à utiliser autrui, sans son consentement, pour atteindre les fins des autres.

Contrepoints : Face à l’émergence ou la résurgence de mouvements politiques identitaires (genre, religion, ethnie) et nationalistes, l’accent que met le libéralisme sur la liberté individuelle n’est-il pas en décalage avec les préoccupations contemporaines ?

Bertrand Lemennicier : Le libéralisme n’est pas en décalage avec les préoccupations contemporaines parce qu’il a toujours lutté contre les croyances dans les bienfaits du protectionnisme et du nationalisme imposé par l’État, il s’est même construit sur cette lutte. Il ne s’est jamais opposé à l’émergence ou aux revendications de liberté individuelle des femmes1 ou à la volonté des individus de se regrouper en associations privées produisant des biens dits publics (charité, financement d’un pont, etc.) ou préservant une identité (les anciens de polytechnique, les vétérans, etc.) bien qu’ici il existe une différence entre libéraux conservateurs et libertariens.

Les thèses des libéraux classiques et celles des libertariens diffèrent normalement sur l’interprétation des règles de conduite qui émergent des coutumes passées (stéréotypes, tabous). Pour les premiers, elles véhiculent des règles informelles ayant un contenu cognitif essentiel (sélectionnées par essais et erreurs via l’expérience) pour préserver la survie du groupe (par exemple boire du vin ou du cidre ou du thé bouillant plutôt que de l’eau dont la salubrité n’est pas fiable et éviter ainsi les microbes qu’elle transporte et qui transmettent des maladies). Ces stéréotypes ou tabous (l’inceste est le plus connu) réaliseraient l’harmonie du groupe et sa survie de long terme. La raison pure n’aurait pas la capacité d’appréhender la fonction de ces tabous (voir l’article de Philippe Némo « Libéral ou libertaire » dans le Journal des Libertés printemps 2019) et il ne faudrait pas les transgresser sans prendre le risque de détruire cette harmonie sociale. On peut prendre l’exemple de la communauté juive – religieuse ou non — qui respecte des règles de mariages drastiques permettant la perpétuation d’un groupe a-territorial pendant 1000 ans.

Pour les seconds, les stéréotypes ou les tabous doivent être différenciés selon qu’ils favorisent les règles de coordination des anticipations dont l’objet est de rendre harmonieuse la vie en société, de celles qui freinent l’innovation et l’adoption de nouvelles règles de conduite adaptées aux changements de l’environnement (liés la nature où aux interactions entre les hommes), ce qui nécessite justement d’appréhender par la raison pure cette différence. Le contre-exemple est celui de l’essor du progrès médical qui s’est opéré contre les tabous et les stéréotypes religieux ou de la compréhension d’un ordre spontané — par opposition à un ordre planifié.

Beaucoup de citoyens se sentent dépossédés de la politique. Centralisation, marginalisation des corps intermédiaires, disqualification des discours rompant avec le statu quo, comment peut-on aujourd’hui renouer avec la liberté politique pour que les citoyens puissent faire entendre leur voix ?

La liberté politique n’est pas la liberté individuelle ni celle de l’autonomie des individus vivants en harmonie dans une cité, elle en est l’opposé. Le mot liberté doit être défini. Si je reprends la définition de Hayek « Il y a coercition quand on voit ses actions soumises à la volonté d’un autre homme et mise au service non pas de ses buts à soi mais des buts de l’autre ») où celle de Nozick «  Les individus sont des fins et non pas des moyens, ils ne peuvent être sacrifiés ou utilisés comme moyens pour atteindre les fins des autres sans leur consentement2 » l’affaire est entendue. En effet, la politique consiste justement à utiliser autrui, sans son consentement, pour atteindre les fins des autres. Le mot liberté politique fait référence non pas à l’autonomie individuelle mais à la compétition entre des factions de la population pour s’emparer du pouvoir et nuire à autrui en le sacrifiant pour atteindre ses propres objectifs. Il s’agit donc d’une libre entrée sur un marché spécial qui est celui de commettre légalement des crimes : vols aujourd’hui via la solidarité forcée ou émissions de droit de nuire à autrui (droit de polluer) sans évoquer les meurtres de masse contre leur propre population ou celle étrangère par des guerres de conquêtes territoriales ou idéologiques (religion, imposition de régime politique démocratique — ce Dieu qui a échoué — pour reprendre le titre de H. H. Hoppe sur la démocratie).  Il faut donc penser la politique autrement pour concilier autonomie individuelle et le domaine du politique c’est-à-dire de la gestion des parties communes de la cité ou d’un territoire. On connaît la solution car le marché nous l’a proposé.

La privatisation des gouvernements via la privatisation des villes avec leurs chartes ou leurs constitutions est une solution non utopique au sens où elles existent déjà. Les copropriétés sur les parties communes est une autre façon de résoudre les conflits de voisinage, or ces conflits posent les mêmes problèmes que rencontre l’État moderne, à une échelle différente, avec la gestion de la pâture commune que constitue le domaine dit public. La ville privée reprend une taille humaine et permet aux habitants de s’exprimer et de contrôler les entreprises spécialisées dans la gestion des parties communes (syndic de copropriété par exemple). Cela suppose que seuls les propriétaires ont leur mot à dire avec un suffrage censitaire de façon à aligner les décisions prises sur la valeur des terrains qui ont été achetés. Plus on se rapprochera de ce modèle de gouvernance, plus on résoudra de conflits entre les habitants, de l’immigration à la protection de l’environnement en passant par la sécurité routière. La concurrence entre ces chartes et constitutions, la possibilité de sécession ou de mariages entre villes éliminera les chartes qui se feront au détriment des propriétaires et/ou des locataires. Avant l’émergence de l’État moderne absolutiste, les villes en particulier marchandes étaient une aire de liberté, et de cosmopolitisme. Les État-cités, comme la république de Venise ou celle de Florence- Ligue Hanséatique, et principautés de petite taille ou confédérations étaient la règle.

Sur quels thèmes les associations et laboratoires d’idées libéraux devraient-ils travailler en priorité ? Et quels sont les aspects sur lesquels ceux-ci devraient s’améliorer ?

Un programme de recherche pour les think-tanks libéraux :

Le fil conducteur : les alternatives à l’État : pratiques historiques et théorie de la gouvernance

  1. Privatisation des rues et villes, communes Moyen-Âge et chartes, cités autocratiques ou principautés (Singapour, Monaco, républiques des escartons, villes flottantes en mer, sous la mer et dans l’espace), copropriétés. ZAD, mutualisme, nouveau fédéralisme, sécession).
  2. Les nouvelles frontières (expérience de Patri Friedman)
  3. Droit d’ignorer l’État : statut d’objecteur de conscience non pas au seul service militaire mais à l’État lui-même (statut d’homme libre), droit de sécession individuelle. Explorer le statut « homme libre » via une entreprise privée (assurance) ou d’une ONG (comme substitut au statut d’apatride et à son interdiction par l’ONU)
  4. Désobéissance civile et/ou légitime défense par les armes

Autre fil conducteur : les doctrines

  1. Les anarchistes libertaires, les anarcho-capitalistes, les classiques libéraux et les néo-classiques : unité et différences
  2. Argumentaires : les mythes anti-libertariens et anti-capitalistes.
  3. Réunion annuelle de tous les think-tanks libéraux autour d’un thème.
  4. Séminaires sur
  • droit individuel imprescriptible
  • ordre spontané
  • marché et organisations volontaires non marchandes
  • gouvernance et organisation politique
  • démocratie, autocratie et monarchie
  • justice sociale
  • nature de l’État et monopole de la violence

Dans notre série « L’État du libéralisme et de l’Europe », retrouvez les interviews de Cécile Philippe et de Jean-Philippe Delsol.

  1. En contre-exemple Joseph Proudhon, un anarchiste, est pour l’extension de la liberté individuelle sauf dans la famille où il est excessivement conservateur quant au rôle de la femme dans la société.
  2. L’impératif catégorique de Kant ne mentionne pas la notion de consentement qui « légitimerait » l’autorité politique, intellectuelle (éducation et recherche), religieuse ou  celle du propriétaire sur les ressources en sa possession.
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  • Le rôle de l’état doit se borner à celui d’un arbitre assisté (contrôlé) et ne jamais se mêler de la partie qui se joue!

    nb c’est à la représentation nationale d’avoir cette responsabilité.

    • La représentation nationale doit donc être l’arbitre assisté et ne jamais se mêler de jouer la partie ? Cela me semble le difficile …si je comprend bien.
      Cette responsabilite dont vous parlez, celle de l’arbitre, est une responsabilité collective si je vous suis bien…

      • Non, je pense que vous dites que c’est à la représentation nationale de jouer la partie ?
        Je ne comprends pas non plus,

  • On peut même faire référence à Singapour: une liberté économique et individuelle très forte, mais pas de liberté politique.

    • Oui, ils jouissent de tous leurs droits naturels à Singapour, à commencer par celui de fermer sa gueule 🙂

  • Par contre je ne crois absolument pas à l’émergence de villes privées mise à part sur les eaux internationales.

  • «Il s’agit donc d’une libre entrée sur un marché spécial qui est celui de commettre légalement des crimes»

    puis plus loin dans le même paragraphe :

    «On connaît la solution car le marché nous l’a proposé.»

    Le problème avec la notion de liberté c’est qu’on est pas à une contradiction près.

    Il y a donc le bon marché et le mauvais marché et c’est bien entendu les libéraux qui tranchent (encore qu’ils ne sont pas d’accord entre eux). Mais sérieusement, est ce qu’il n’y a pas tout simplement, un ensemble de marchés qui sont des sous-ensembles d’un marché plus vaste qui est celui de la vie soumis aux lois naturelles.

    «Cela suppose que seuls les propriétaires ont leur mot à dire avec un suffrage censitaire de façon à aligner les décisions prises sur la valeur des terrains qui ont été achetés»
    Ce n’est rien d’autres que la naissance de l’aristocratie, on a vu ce que ça donne.

    Non on ne peut pas soustraire les marchés selon ses convenances, car c’est exactement l’inverse de la collectivisation qui se produira, une sorte de divergisme qui finira par un retour à la moyenne.

    D’une certaine façon le monde est toujours le meilleur des mondes possibles pour rejoindre Leibniz et son « prinicpe de raison suffisante ».

  • Enfin un article de fond qui ouvre des perspectives! Merci à l’auteur de nous estimer capables de ce type de réflexion. Puisse-t-il récidiver!

  • Toujours la même logorrhée anarchiste…et toujours la même réfutation : sans état, les propriétaires sont les groupes les plus violents et les plus impitoyables, comme deux mille ans d’histoire nous le montrent. Le libéralisme devenu fou …

  • Les commentaires sont fermés.

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