Pourquoi les élections européennes sont-elles si ennuyeuses ?

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En pleine crise des Gilets jaunes et à moins de trois semaines du scrutin, quelles sont les causes du désamour des Français pour les élections européennes ?

Par Jonathan Frickert.

Alors que les 33 listes officiellement en course pour les élections européennes se sont fait connaître ces derniers jours, les sondages continuent de se suivre et de se ressembler avec, parallèlement au duel LREM-RN, un désintérêt qui s’annonce record.

Si un regain d’intérêt s’est fait sentir fin avril, force est de constater que les élections européennes sont régulièrement l’objet d’une abstention grandissante auquel le scrutin du 26 mai ne devrait pas faire exception.

En pleine crise des Gilets jaunes et à moins de trois semaines du scrutin, quelles sont les causes de ce désamour ?

Si les étudiants en sciences politique connaissent bien le « cens caché » théorisé par Daniel Gaxie en 1978 et selon lequel l’abstention serait en partie le fruit de l’incompétence assumé de certains électeurs, les causes sont bien plus politiques.

Un scrutin européen plus touché que les autres

La Suisse est connue pour ses quatre périodes de votations chaque année en plus des élections à proprement parler, mais la France est loin d’être en reste s’agissant de ces dernières.

Des élections présidentielles aux élections municipales, ce sont bel et bien six scrutins se répartissant sur six ans qui permettent à toute personne inscrite sur les listes électorales de désigner ses représentants à différents niveaux.

Si l’élection-reine qu’est la présidentielle attire une participation régulière des électeurs autour des 80 % de manière relativement constante, les autres scrutins ne peuvent en dire autant, avec une augmentation régulièrement des taux d’abstention.

Les élections municipales restent, elles aussi, relativement épargnées par le fléau abstentionniste dont la progression est contenue par le caractère très concret du scrutin dans un pays où la moitié des communes métropolitaines ont moins de 500 habitants. En revanche, les élections départementales – anciennement cantonales – oscillaient déjà autour des 40 % d’abstention jusqu’en 2008 avant de franchir la barre symbolique des 50 % pour les deux derniers scrutins.

Dans le même sens, les élections législatives de 2017 ont connu un record d’abstention où, toujours pour la première fois, les 50 % ont été atteints.

Dans cette même tendance, depuis le tout premier scrutin européen en 1979, le taux d’abstention aux élections des eurodéputés n’a cessé de progresser. Le premier vote frisait déjà les 40 % d’abstention, jusqu’à l’élection de 2009 boudée par 3 électeurs sur 5.

Malgré l’importance du scrutin reconnue par une grande majorité de Français, les études font craindre un nouveau record d’abstention.

Les seconds couteaux au service d’une campagne manichéenne

Avant toute chose, il faut bien distinguer l’abstention volontaire de l’abstention involontaire. Si la première est issue d’un choix souvent réfléchi, ce n’est pas le cas de la seconde, par définition. L’abstention involontaire représente environ 1 inscrit sur 10 et se compose essentiellement des personnes malades ou absentes au jour du scrutin ou bien inscrites par erreur sur les listes électorales. Ainsi, 10 % de l’électorat n’est de toute manière pas mobilisable.

Au sein de l’abstention volontaire on retrouve une conjonction de plusieurs causes et notamment l’absence de grandes figures candidates à l’élection.

En effet, si la droite tire actuellement son épingle du jeu, la plupart des têtes de liste reste méconnue et ce davantage dans ce premier scrutin après la déferlante qu’a été l’élection d’Emmanuel Macron et de sa majorité ; un élément évidemment lié puisque de nombreux partis ont ainsi fait le choix du renouvellement.

Un choix qui ne paie pas lorsque l’on sait que selon un sondage récent mené par BVA mi-avril, 6 Français sur 10 sont incapables de citer une tête de liste, conséquence légitime de la valse des seconds couteaux.

À cette inconnue s’ajoute la teneur de la campagne qui toujours en écho à 2017 bipolarise l’élection entre anti-UE et pro-UE sans laisser de place à la nuance que permet pourtant un scrutin à la proportionnelle où concourt un nombre record de listes. Un manichéisme qui ne fait que suivre celui que connaît la politique nationale permettant le maintien de l’ancien monde.

Un électorat désabusé par le manque de résultats

S’ajoute à ce problème d’image un problème bien plus concret de complexité des institutions européennes, vues comme lointaines, absconses et incapables de produire des résultats.

Il n’est pas nécessaire de rappeler la teneur profonde de ce qu’est l’Union européenne, mais tout un chacun pourra constater à travers les médias l’incroyable inefficacité de la prise de décision européenne, et à travers sa vie professionnelle, sa présence dans tous les pans de la vie sociale, des subventions aux labels et normes diverses.

À cette situation s’ajoute le problème français vis-à-vis d’une Union européenne fonctionnant par le consensus là où la politique française reste très césariste. Cette culture du consensus n’est pas dans la mentalité française et entraîne une incompréhension et une défection culturelle pour le scrutin qui lui est associé.

Dans un monde post-westphalien où les États sont de plus en plus concurrencés par des organisations d’une autre nature comme les GAFA ou les organisations terroristes, l’électeur a bien compris que les centres de décision n’étaient plus là où on lui demandait son avis.

Par sa dimension profondément atypique, ni véritable État, ni organisation internationale classique, l’Union européenne ne convainc pas de sa capacité à prendre des décisions politiques d’une envergure rendue nécessaire par les relations internationales modernes.

Une structure inadaptée aux enjeux actuels

Les États modernes montrent aujourd’hui leurs limites. À vouloir s’occuper de chaque pan de la vie humaine, qu’ils soient totalitaires, socialistes ou providences, ils finissent par ne plus pouvoir s’occuper de rien.

L’idée européenne concrétisée en pleine époque keynésienne a naturellement suivi ce schéma. Administrant tout ce qu’elle peut, l’Union est incapable de mener une vraie politique dans le domaine où celle-ci a prioritairement sa place : la sécurité intérieure comme extérieure pourtant nécessaire à une paix dont se targuent d’être garantes les institutions européennes depuis plus de 70 ans.

L’électeur est bien loin de percevoir ces garanties derrière le théâtre d’ombres du petit jeu électoral. Sans doute avons-nous touché ici l’enjeu principal de la mobilisation du 26 mai prochain.

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