Du philosophe ou de l’ingénieur, qui est le meilleur pédagogue ?

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Au sein de l’école française monopolistique, les objectifs politiques ont pris le pas sur la réalité.

Par Stanislas Kowalski.

La pédagogie piétine et déçoit, parce que l’on continue à rechercher des grands principes, là où il faudrait réfléchir à des compromis. On prend la posture du scientifique en quête de vérité absolue, là où il faudrait adopter la démarche de l’ingénieur ou du médecin.

Parfois, on définit l’éducation comme un art. C’est assez juste, si on prend le mot art dans son sens classique, mais son sens moderne est trompeur et peut laisser croire qu’il s’agit d’une affaire de talent ou de génie. Pour rappel, le mot ars en latin transcrit exactement le concept grec de technê, c’est-à-dire un savoir-faire qui s’appuie sur une connaissance plus ou moins objective. Ce qui se rapproche le plus de cette idée antique de technê, c’est la démarche de l’ingénieur.

Pour l’ingénieur, les lois de la nature définissent des contraintes entre lesquelles il devra placer son travail. En doublant le diamètre d’un pilier, on en quadruple le volume et donc la masse. Il y a donc une limite pratique à la taille des structures, qui finissent par s’effondrer sous leur propre poids.

Et dans la vraie vie ?

Les contraintes entre lesquelles le professeur devra naviguer sont par exemple :

  • Préserver l’estime de soi des élèves, les encourager, tout en les guidant vers une nécessaire lucidité,
  • Trouver un équilibre entre la précision et la fluidité,
  • Entre rigueur et créativité,
  • Entre consolidation intellectuelle et sens pratique (à cause du manque de temps),
  • Trouver la zone proximale de développement, qui n’est pas la même selon les élèves,
  • Donner un maximum de liberté, tout en préservant l’ordre au sein de la classe et une certaine cohérence dans les enseignements.

Il est à noter que la plupart de ces couples ne fonctionnent pas sur une opposition binaire, comme s’il s’agissait simplement de déplacer des curseurs. Au contraire, les termes entretiennent plutôt entre eux des rapports systémiques ou organiques. J’entends par là que pour exister ou fonctionner correctement, ils ont besoin l’un de l’autre. Tout miser sur la théorie est mauvais intellectuellement, car cela ne permet pas à l’élève d’avoir une compréhension intuitive des phénomènes. Il a besoin de toucher, de manipuler, d’essayer, même pour comprendre des choses aussi élémentaires ou aussi abstraites que les additions ou les multiplications. Un élève qui ne manipule pas des jetons ou des échiquiers peut très bien « faire » ses opérations sans comprendre en quoi elles consistent vraiment. Il sera incapable de sortir d’une application un peu bête des formules mathématiques. À l’inverse, quand on mise tout sur la pratique, par exemple pour arriver plus vite à un métier rentable, on rate des opportunités d’améliorer la pratique.  Cela fait des travailleurs bloqués à des postes subalternes, dans une routine desséchante. Il faut comprendre les principes sous-jacents pour améliorer une recette de cuisine : comprendre qu’une graisse peut se substituer à une autre, que l’acidité du vinaigre sert à compenser la douceur du miel etc.

Apprendre à apprendre

Ce lien systémique entre les dimensions de l’enseignement oblige à penser soigneusement les compromis. Il faut prévoir des seuils en-dessous desquels on s’interdit de tomber. Il y a un minimum d’apprentissage par cœur à préserver, au risque de perdre également la compréhension des phénomènes : il faut une masse critique de connaissances pour appréhender des faits nouveaux. Il ne suffit pas d’avoir en tête quelques idées générales et des grands principes pour comprendre l’histoire. Il faut aussi une librairie d’événements, de dates, des noms de personnes célèbres. Des faits concrets, précis, singuliers parfois. À l’inverse, on ne mémorise pas bien ce que l’on ne comprend pas. Il faut pouvoir relier les faits entre eux pour les intérioriser, leur trouver une place dans un schéma plus large. Je mémoriserai mieux les dates de l’invasion de la Norvège par l’Allemagne nazie si je sais qu’elle se place entre la guerre hivernale et la défaite de la France, et que c’est cette dernière qui contraint les Alliés à retirer leurs dernières troupes de Scandinavie. Mémoire et compréhension se renforcent mutuellement. Si l’on porte l’accent trop fort sur l’un ou l’autre, on perd l’un et l’autre. C’est tout l’apprentissage qui en pâtit.

Remplacer un point d’attention est la pire erreur que l’on puisse faire en pédagogie. Autant vous dire que les revues et les sites Web en sont pleins. « Le professeur n’est plus un dispensateur de savoir, il est un facilitateur, pour permettre aux élèves d’apprendre par eux-mêmes. » « Nous ne voulons pas d’une école répressive, mais d’une école qui respecte l’estime de soi. » Oppositions stériles. On n’éduque pas bien les enfants d’aujourd’hui en essayant de régler ses comptes avec ses anciens professeurs. Cette démarche exclusive est à peu près aussi sensée que de choisir entre chirurgie et chimiothérapie.

Les efforts pédagogiques à porter

Les philosophies holistes qui préconisent un changement de paradigme, rien de moins, sont les plus dangereuses. Elles comportent une part d’hypocrisie ou d’aveuglement. Se passer de discipline est beaucoup plus facile quand on fait deux mètres de haut et qu’on travaille dans un environnement qui est déjà sévère. Je n’ai jamais eu besoin d’élever la voix quand j’enseignais dans une université chinoise. Le problème avait déjà été réglé depuis longtemps. Mais en France… En France, quoi…

La pédagogie est naturellement en tension constante. Ce qui importe n’est pas de supprimer les tensions, mais de leur permettre de s’équilibrer. C’est là que la liberté pédagogique est essentielle. Il faut qu’il y ait pluralité de vues. La pédagogie en France n’est pas sinistrée à cause du constructivisme ou à cause du conservatisme des professeurs, mais parce qu’au lieu d’évaluer les circonstances pour lesquelles une technique est pertinente, avec ses mérites et ses inconvénients, on est enjoint de choisir un camp. Il faut prendre tout le package, et ce dernier comprend non seulement des démarches, mais aussi des valeurs et des luttes sociales, presque des consignes de vote. Ne pas appliquer la démarche de notre camp, ce serait trahir la République. On se demande ce que la République vient faire dans le choix des exercices de calcul mental. Mais apparemment c’est important. Il y a déjà longtemps, Meirieu nous avait promis « la pédagogie ou la guerre civile », rien que ça. Ce à quoi ses détracteurs ont répondu en se posant en Républicains face à d’infâmes pédagogistes vendus à l’ultra-libéralisme (que Meirieu dénonce aussi). On en est arrivé à un tel niveau de crispation que bon nombre de professeurs ne supportent plus des mots tels que pédagogie ou bienveillance. C’est grave.

Comment est-ce possible ? Tout simplement parce que l’école française est monopolistique dans sa structure et que les objectifs politiques ont pris le pas sur la recherche de la vérité. Dès lors, même le plus beau des mots sera perçu comme un piège pour vous entraîner à faire ce que vous ne voulez pas faire, ou comme une accusation déguisée, voire une calomnie. Quel professeur défendrait une école malveillante ? Personne. Mais chat échaudé craint l’eau froide, et quand on parle de bienveillance pour souligner la nécessité d’avoir une approche positive et encourageante, beaucoup comprennent que l’on ne va pas pouvoir prendre les sanctions nécessaires et que le conseil de discipline, convoqué à grand-peine après des violences graves, n’est qu’une comédie. En acceptant le mot, les professeurs ont peur de devoir prendre en même temps tout le corpus de ses interprétations officielles, avec les codicilles des lubies de l’inspecteur. Alors ils vomissent la bienveillance, comme on vomirait un gâteau empoisonné, fût-il au chocolat.

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