L’illusion d’un Brexit libéral

Lorsqu’un pays doit compter sur l’Union européenne pour lui épargner le socialisme, on peut conclure qu’il n’est pas encore mûr pour une grande expérience libérale.

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BREXIT By: Tim Reckmann - CC BY 2.0

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L’illusion d’un Brexit libéral

Publié le 24 avril 2019
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Par Christian Michel. 

En politique, comme dans toutes les initiatives humaines, la réalisation d’un état souhaité dépend d’une analyse juste de l’état présent. Les libéraux qui soutiennent le Brexit vont l’apprendre à leurs frais. On pouvait avancer deux arguments en faveur du Brexit. L’un était populiste : repli identitaire, revendication de souveraineté, arrêt de l’immigration, accès aux services sociaux réservé aux seuls Britanniques… L’autre argument puisait dans le libéralisme : un pays ouvert au grand large, plus libre-échangiste que Bruxelles, affranchi de son dirigisme et de sa bureaucratie… Le problème pour les libéraux est que quasiment personne dans le pays ne soutenait cet argument.

On le sait par les enquêtes d’opinion. Elles ne relèvent pas d’une science exacte, mais lorsqu’une multiplicité de sondages réalisés par des organismes différents, portant sur de larges échantillons, concluent à un même état de l’opinion publique, les chances de succès d’une politique que cette opinion rejette sont minces. C’est le fondement de la démocratie. Or très clairement, l’électorat britannique n’a pas voté pour un Brexit libéral.

Quelques jours après le référendum, trois instituts, Lord Ashcroft, YouGov et the British Election Study, ont demandé aux électeurs les raisons de leur vote. Voici les quatre principales motivations des brexiteurs, telles que compilées dans une étude conjointe de Nuffield College Oxford et le Economic & Research Council : du souverainisme, certes, mais on peut militer pour la souveraineté de son pays sans vouloir qu’il soit libéral (ainsi les partisans de Poutine ou de Xi Jingping).

Et c’est le cas au Royaume-Uni. Un sondage de Lord Ashcroft, en date du 24 juin 2016, le lendemain du référendum, portait sur un échantillon de 12 369 personnes. À la question « Qu’est-ce qui a compté dans votre vote en faveur du Brexit ? » :

  • 49 % des sondés ont cité « que les décisions concernant le Royaume-Uni soient prises au Royaume-Uni »
  • 33 % ont répondu « que sortir de l’UE était la solution la plus sûre pour contrôler l’immigration »
  • 13 % se sont dits inquiets de « l’extension des pouvoirs de l’UE dans les années à venir »
  • et seulement 6 % ont suivi l’argument libéral « qu’en ce qui concerne le commerce international et l’économie, le Royaume-Uni bénéficiera en étant à l’extérieur de l’UE ».

Encore plus complète et instructive est l’étude réalisée une semaine avant le référendum, qui collecte 15 070 réponses sur les valeurs de ceux qui ont décidé de voter Leave, ou Remain ou demeurent encore indécis. En voici les résultats, analysés par Chris Prosser, Jon Mellon, and Jane Green, pour le compte du British Election Study :Le tableau confirme les motivations clés des brexiteurs (souveraineté nationale, rejet de l’immigration), mais il montre surtout que ce n’est pas de leur côté, mais chez les partisans de l’Union européenne que l’on trouve les valeurs libérales de défense des droits humains, cosmopolitisme, et économie prospère.

À l’appui de cette thèse, un sondage pré-référendum cette fois, publié dans le quotidien The Independent, ne laisse aucune chance aux libéraux qui croient trouver des alliés parmi les brexiteurs : 51 % d’entre eux rejettent le capitalisme, 69 % sont contre la mondialisation, 71 % contre Internet, 74 % contre le féminisme.

On ne voit pas très bien ce que signifie être contre Internet et le féminisme, mais cela peut s’éclairer quand on considère l’âge des brexiteurs, (nettement plus âgés que la moyenne du pays), leur niveau d’éducation (nettement en-dessous de la moyenne du pays), et leur localisation géographique (loin des villes et des foyers culturels). Une série de cartes établie par la BBC l’illustre. Mais de cette sociologie du Brexit et des populismes en général, j’ai déjà parlé ici.

Les libéraux brexiteurs hallucinent donc devant un mirage. Leur projet d’un paradis du business faisant la nique à l’UE (Singapour-sur-la-Tamise) serait sympathique, s’il ne reposait sur une analyse grossièrement fausse de l’état politique du Royaume-Uni. Non seulement les Britanniques n’ont pas voté pour ce projet, mais aux élections qui ont suivi le référendum – et là, ce n’est plus un sondage – ils ont fait progresser de 30 sièges au Parlement le Parti Travailliste, privant les Conservateurs de leur majorité. Or ce Labour, le plus grand parti politique de l’UE par le nombre de membres, est dirigé par un quarteron de socialistes déclarés, dont la seule crainte est que l’Union européenne n’entrave les mesures dûment inscrites dans leur programme, de renationalisation des chemins de fer et des monopoles naturels, et de relance par une vigoureuse politique industrielle.

Lorsqu’un pays doit compter sur l’Union européenne pour lui épargner le socialisme, on peut conclure qu’il n’est pas encore mûr pour une grande expérience libérale.

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  • Assez d’accord sur cet article mais ce n’est pas vraiment une surprise. Il faudrait toutefois mentionner que c’est bien le problème de l’immigration qui a fait devenir majoritaire le vote en faveur du Brexit. Au moment du vote tous les Européens , pas seulement les Anglais, constataient tous les jours en regardant leur télé, que des dizaines de milliers, pardon des centaines de milliers d’immigrés rentraient illégalement en Europe, et meme « en force » pour certains d’entre eux. Et que l’UE ne faisait rien quasiment rien pour endiguer ce phénomène et meme l’encourageait. Quel peuple aurait admis cela de la part de ses dirigeants ?

    Au moment du vote du Brexit si les Français avaient du se prononcer est il sur qu’ils auraient voter contre le « FREXIT » ?

    • Attention au contre sens. Les anglais ont voté contre l immigration oui. Mais contre l immigration des polonais et autres ressortissants de l UE (la GB etant le seul pays a n avoir mit aucune restriction a l immigration des ex pays de l est)

      • Exact, contre l’immigration des polonais. Il y a même eu un épouvantable assassinat de quelqu’un qui n’y pouvait rien.

      • Oui, bon, quand on sait qu’à Calais il y avait depuis un bon moment des immigrés qui avaient traversé toute l’Europe pour aller en GB (qui ne voulait pas les recevoir, c’est pour ça qu’ils restaient là-bas), on sent que l’argumentaire avec le plombier polonais est un peu caricatural.
        Normal, les défenseurs du Camp du Bien sont presque toujours dans la caricature (qui aboutit souvent à des points Godwin, d’ailleurs), à vouloir concentrer le rejet de leurs opposants sur des points de détail au lieu d’avoir une vision globale et cohérente. Normal encore une fois, cette « vision » n’existe pas. Ou alors, elle est totalement inavouable.

  • L’immigration est un enjeu électoral , déjà ils pensent de baisser l’âge du vote et pourquoi pas les faire voter aux berceaux !! certains ont bien fait voter les morts pour une élection
    La prochaine magouille d’un pouvoir en place
    ce sera un vote par internet !!

  • « on peut militer pour la souveraineté de son pays sans vouloir qu’il soit libéral ».
    Le libéralisme se réduit-il aux échanges économiques sans contraintes? Ou est-il plus largement une conception de l’organisation socile fondée sur une vision de l’homme?
    Si l’on veut la liberté, on ne peut que défendre la subsidiarité, et donc la capacité d’une nation de décider de ce qui la concerne. Ce qui ne signifie aucunement fermeture et repli sur soi comme voudraient nous le laisser entendre les européistes qui ont un projet fondamentalement opposé à la liberté des nations. Ils se prétendent libéraux, mais ce sont des socialistes qui ont une vision élitaire des organisations politiques.

  • Argumentaire sérieux. Quelques remarques cependant.
    Continuer a montrer du doigt qui est dans votre lit lors d’un référendum est au mieux une incompréhension du concept d’un référendum.
    Quite a parler d’immigration, autant faire le tour du sujet, pas l’effleurer. L’immigration au RU post 2000 est une conséquence directe des politiques socialistes sur le continent et des effets positifs du Thatcherisme et Blairism Mk 1 et 2. Personne n’est venu dans une ile surpeuplée pour le vin, le fromage ou le climat. Cette immigration devait être contrôlée (Blair Mk 2). Un référendum a été promis (Blair Mk 1 et 2). De plus le système redistributif Anglais est utopiste et socialiste, NHS sans conditions notamment. Une majorité de Britanniques y sont viscéralement attachés, Brexit ou pas, et donc Singapour s/ Tamise, effectivement, je vois mal. Une arrivée massive et brutale ne pouvait bien se passer, surtout lorsque les cultures sont aussi différentes. Je ne connais que très peu de racistes. En revanche, beaucoup sont tous simplement excédés de constater que le système est outrageusement abusé, et que la tricherie est récompensée. Au final, les sentiments prédominants sont la colère face aux promesses non tenues et l’autisme de la classe politique face aux problèmes terrain, et la peur que le très fragile consensus entre une économie libérale et une protection sociale ne tienne plus.
    Que la peur ait été la principale motivation du référendum, il ne peut en être question. C’est regrettable. Les Tories libertariens, les business leaders (JCB, Dyson), ont été inaudibles et le restent, c’est rigoureusement exact.
    Ne vous méprenez pas: une grosse partie de la population vaudrait une experience marxiste avec Corbyn. Une au moins aussi grosse partie de la population voudrait un retour de Margaret, sous une forme ou une autre. Au centre, le néant. Des nains politiques et intellectuels a la Cameron, par milliers. Des étatistes perdus. Consultez le site web des Tories, ca sent la naphtaline.
    C’est extrêmement dangereux. Le Brexit n’est plus le sujet. L’épouvantable gouvernance est le sujet, et pas seulement au RU.
    Les intérêts du centre, de la voie du milieu, ne coincident plus avec les intérêts de la majorité des populations, que ce soit aujourd’hui aux USA et au RU ou demain sur le continent.
    Penser qu’une experience ratée, l’UE, joue un role majeur dans cet état de fait relève réellement de l’illusion!

    • D’accord avec vous dans les grandes lignes.
      Un petit commentaire toutefois sur votre dernière phrase : « Penser qu’une experience ratée, l’UE, joue un role majeur dans cet état de fait relève réellement de l’illusion! »
      Je crois que c’est tout le contraire, du moins en Europe. L’UE telle qu’elle fonctionne aujourd’hui permet une accélération de la prise de pouvoir de la bureaucratie, ainsi qu’une déresponsabilisation des politiques, elle aussi à la vitesse grand V. La médiocrité, accompagnée d’un progressisme hors-sol et tous azimuts, est devenue la norme dans la classe politique partout sur le continent, et je crois pour ma part que l’UE (pas le principe, mais la réalisation) en est bien responsable. Seulement en partie, bien sûr, mais une partie non-négligeable.

  • l’intérêt du brexit est de s’affranchir de l’arrogante tutelle de la commission européenne, laquelle n’est pas vraiment libérale…

  • « on trouve les valeurs libérales de défense des droits humains, cosmopolitisme, et économie prospère »

    Si le respect des droits individuels est effectivement un des buts du libéralisme, en revanche, le cosmopolitisme et la prospérité économique n’en sont que des conséquences accessoires. Ériger ces conséquences en un but au cœur d’un projet politique de transformation de la société humaine abaisse radicalement le libéralisme en un constructivisme insupportable, précisément ce qui est rejeté par les populations un peu partout sur la planète. Mais surtout, ça n’a rien à voir avec le libéralisme bien compris. Imposer le cosmopolitisme par la force revient à éteindre toute possibilité de coexistence pacifique dans le cœur des hommes. L’échec de l’UE n’est pas à chercher ailleurs : l’UE n’est pas plus libérale que le Brexit.

    Il existe une différence du même ordre entre la mondialisation (un simple état de fait) et le mondialisme (un projet politique) ou encore entre la charité chrétienne et la solidarité socialiste. Bastiat nous avait prévenu de ne pas sombrer dans cette même confusion à propos de la fraternité :
    « La fraternité, en définitive, consiste à faire un sacrifice pour autrui, à travailler pour autrui. Quand elle est libre, spontanée, volontaire, je la conçois, et j’y applaudis. J’admire d’autant plus le sacrifice qu’il est plus entier. Mais quand on pose au sein d’une société ce principe, que la Fraternité sera imposée par la loi, c’est-à-dire, en bon français, que la répartition des fruits du travail sera faite législativement, sans égard pour les droits du travail lui-même ; qui peut dire dans quelle mesure ce principe agira, de quelle forme un caprice du législateur peut le revêtir, dans quelles institutions un décret peut du soir au lendemain l’incarner ? Or, je demande si, à ces conditions, une société peut exister ? »

  • Le Brexit est une mauvaise décision prise sur base de mauvaises et fausses informations.

    • Le « remain » aurait été une décision prise sur des informations tout aussi mauvaises et fausses, sinon plus. Que la décision soit bonne ou mauvaise, par contre, seul l’avenir le dira.
      Un seul exemple : en 2005, on a cru la même chose : que le NON était « une mauvaise décision prise sur base de mauvaises et fausses informations ». Avec le recul, on se rend compte que c’est tout le contraire.

  • Que c’est beau l’auto-persuasion !
    Moi je lis les sondages évoqués d’une manière très différente.
    1. Il n’y a pas de libéralisme possible sans souveraineté. On le voit tous les jours avec la dilution des pouvoirs nationaux dans le bourbier de Bruxelles, qui n’arrête jamais les lois, normes et réglementations. Dernier exemple ? La loi sur les droits d’auteur.
    2. Les gens qui ont choisi le Brexit, libéraux ou pas, donnent plus d’importance à la souveraineté qu’à la prospérité sur le court terme. Peut-on leur en vouloir ?
    Pour paraphraser Churchill, qui n’était pas Anglais pour rien, l’auteur (et plein d’autres « remainers ») ont semble-t-il choisi le déshonneur (et la perte de souveraineté) pour éviter la baisse du niveau de vie. Et ils auront les deux.

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