L’illusion d’un Brexit libéral

BREXIT By: Tim Reckmann - CC BY 2.0

Lorsqu’un pays doit compter sur l’Union européenne pour lui épargner le socialisme, on peut conclure qu’il n’est pas encore mûr pour une grande expérience libérale.

Par Christian Michel. 

En politique, comme dans toutes les initiatives humaines, la réalisation d’un état souhaité dépend d’une analyse juste de l’état présent. Les libéraux qui soutiennent le Brexit vont l’apprendre à leurs frais. On pouvait avancer deux arguments en faveur du Brexit. L’un était populiste : repli identitaire, revendication de souveraineté, arrêt de l’immigration, accès aux services sociaux réservé aux seuls Britanniques… L’autre argument puisait dans le libéralisme : un pays ouvert au grand large, plus libre-échangiste que Bruxelles, affranchi de son dirigisme et de sa bureaucratie… Le problème pour les libéraux est que quasiment personne dans le pays ne soutenait cet argument.

On le sait par les enquêtes d’opinion. Elles ne relèvent pas d’une science exacte, mais lorsqu’une multiplicité de sondages réalisés par des organismes différents, portant sur de larges échantillons, concluent à un même état de l’opinion publique, les chances de succès d’une politique que cette opinion rejette sont minces. C’est le fondement de la démocratie. Or très clairement, l’électorat britannique n’a pas voté pour un Brexit libéral.

Quelques jours après le référendum, trois instituts, Lord Ashcroft, YouGov et the British Election Study, ont demandé aux électeurs les raisons de leur vote. Voici les quatre principales motivations des brexiteurs, telles que compilées dans une étude conjointe de Nuffield College Oxford et le Economic & Research Council : du souverainisme, certes, mais on peut militer pour la souveraineté de son pays sans vouloir qu’il soit libéral (ainsi les partisans de Poutine ou de Xi Jingping).

Et c’est le cas au Royaume-Uni. Un sondage de Lord Ashcroft, en date du 24 juin 2016, le lendemain du référendum, portait sur un échantillon de 12 369 personnes. À la question « Qu’est-ce qui a compté dans votre vote en faveur du Brexit ? » :

  • 49 % des sondés ont cité « que les décisions concernant le Royaume-Uni soient prises au Royaume-Uni »
  • 33 % ont répondu « que sortir de l’UE était la solution la plus sûre pour contrôler l’immigration »
  • 13 % se sont dits inquiets de « l’extension des pouvoirs de l’UE dans les années à venir »
  • et seulement 6 % ont suivi l’argument libéral « qu’en ce qui concerne le commerce international et l’économie, le Royaume-Uni bénéficiera en étant à l’extérieur de l’UE ».

Encore plus complète et instructive est l’étude réalisée une semaine avant le référendum, qui collecte 15 070 réponses sur les valeurs de ceux qui ont décidé de voter Leave, ou Remain ou demeurent encore indécis. En voici les résultats, analysés par Chris Prosser, Jon Mellon, and Jane Green, pour le compte du British Election Study :Le tableau confirme les motivations clés des brexiteurs (souveraineté nationale, rejet de l’immigration), mais il montre surtout que ce n’est pas de leur côté, mais chez les partisans de l’Union européenne que l’on trouve les valeurs libérales de défense des droits humains, cosmopolitisme, et économie prospère.

À l’appui de cette thèse, un sondage pré-référendum cette fois, publié dans le quotidien The Independent, ne laisse aucune chance aux libéraux qui croient trouver des alliés parmi les brexiteurs : 51 % d’entre eux rejettent le capitalisme, 69 % sont contre la mondialisation, 71 % contre Internet, 74 % contre le féminisme.

On ne voit pas très bien ce que signifie être contre Internet et le féminisme, mais cela peut s’éclairer quand on considère l’âge des brexiteurs, (nettement plus âgés que la moyenne du pays), leur niveau d’éducation (nettement en-dessous de la moyenne du pays), et leur localisation géographique (loin des villes et des foyers culturels). Une série de cartes établie par la BBC l’illustre. Mais de cette sociologie du Brexit et des populismes en général, j’ai déjà parlé ici.

Les libéraux brexiteurs hallucinent donc devant un mirage. Leur projet d’un paradis du business faisant la nique à l’UE (Singapour-sur-la-Tamise) serait sympathique, s’il ne reposait sur une analyse grossièrement fausse de l’état politique du Royaume-Uni. Non seulement les Britanniques n’ont pas voté pour ce projet, mais aux élections qui ont suivi le référendum – et là, ce n’est plus un sondage – ils ont fait progresser de 30 sièges au Parlement le Parti Travailliste, privant les Conservateurs de leur majorité. Or ce Labour, le plus grand parti politique de l’UE par le nombre de membres, est dirigé par un quarteron de socialistes déclarés, dont la seule crainte est que l’Union européenne n’entrave les mesures dûment inscrites dans leur programme, de renationalisation des chemins de fer et des monopoles naturels, et de relance par une vigoureuse politique industrielle.

Lorsqu’un pays doit compter sur l’Union européenne pour lui épargner le socialisme, on peut conclure qu’il n’est pas encore mûr pour une grande expérience libérale.

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