Que faire face au populisme ? La réponse libérale

Headless Mask By: Andrew Turner - CC BY 2.0

Si l’avenir est porté par les jeunes, les plus instruits et les citadins – et on se demande par qui d’autre il pourrait l’être – alors l’avenir n’est pas au populisme. OPINION

Par Christian Michel.

Toute action entraîne une réaction d’intensité égale et de sens opposé. C’est la 3ème loi de Newton. Elle s’applique, mutatis mutandis, aux affaires humaines. Aux puritains iconoclastes, qui dépouillaient les lieux de culte, la Contre-Réformation répliqua par une exubérance d’images dans ses églises baroques. Les Lumières furent universalistes et scientistes, le romantisme se voulut nationaliste et sentimental. Les Bolcheviques massacraient au nom de la stricte égalité des conditions et l’abolition de l’argent, ils eurent la Nouvelle Économie Politique. Grands et petits, les exemples fourmillent.

Un vent de révolution a soufflé sur le monde dans les années 1980 et les deux décennies qui ont suivi. La tourmente était si puissante qu’on parlait de nouvelle révolution industrielle, comparable à celle induite par la machine à vapeur, voire à la maîtrise du feu au paléolithique. Quelques-uns ont même pu affirmer, arguments solides à l’appui, que l’humanité avait atteint le happy ending de son histoire.

Peu d’activités ont échappé à l’impact de ces nouvelles technologies. Elles ont transformé notre vie quotidienne et celle des entreprises. Elles ont accéléré la mondialisation des échanges économiques, déverrouillé le potentiel de création de richesses dans des pays comme la Chine, marginalisés trop longtemps.

Retour de balancier

Une telle poussée entraîne nécessairement une réaction de sens opposé. Elle est là. Les vieilles lunes d’avant les années 80 réapparaissent de derrière les nuages. Les économistes célèbrent le retour de Keynes, et nous expliquent qu’un bon protectionnisme est vertueux, En Europe, ils nous font l’éloge des monnaies nationales (drachme ? lire italienne ? franc français ?…).

Plus à gauche, les socialistes, tel le Britannique Corbyn, inscrivent les renationalisations dans leur programme. À droite, de Le Pen à Orban, et de Salvini à Kaczińsky, on vante les vieux concepts d’États nations, modèles de Gaulle dans le meilleur des cas, ou Franquistes, ou Pinochetistes, voire Mussoliniens quand ces souverainistes se débrident. Poutine déplore la fin de l’empire colonial soviétique, Erdogan celle de l’ère ottomane.

De l’Amérique latine aux Philippines, sans compter l’Afrique et le Moyen Orient, le nombre des réactionnaires aux affaires ne cesse de croître. Au sommet de la liste trône le président des États-Unis, qui martèle à chaque occasion le plus passéiste des slogans : Make America great again. Un Président confiant dans l’avenir scanderait Make America greater than she’s ever been.

Mais personne n’est progressiste de nos jours. Sauf quelques libéraux. Sauf les Chinois, ce qui n’est pas pour rassurer.

On peut imaginer ce que pensaient les républicains après le retour des Bourbons : les droits de 1789 étouffés ; la monarchie rétablie en France ; Metternich à Vienne se félicitant de mettre les pendules de l’Europe cent ans en arrière ; le Tsar Nicolas 1er condamnant à mort les décembristes, ou les déportant en Sibérie… Le sentiment d’échec des libéraux de l’époque préfigure le cafard qui étreint ceux d’aujourd’hui en voyant la reculade de leurs idéaux. Mais le désespoir est-il de mise ?

Origine

Aussi loin dans le temps qu’ils poussent leur étude, les historiens repèrent des soulèvements du petit peuple travailleur, honnête, mais misérable et assommé d’impôts, accusant de ses maux une élite urbaine, courtisane et marchande. Rien qu’en France, les jacqueries au Moyen Âge, les révoltes des va-nu-pieds au XVIIe siècle, et d’autres qui plus tard déboucheront sur de vraies révolutions. En Russie, les narodniks doivent nous interpeller. Le mot populiste en est la traduction fidèle.

Dans la seconde moitié du XIXe siècle, les narodniks célébraient les valeurs de la ruralité et de la Russie profonde, contre l’industrie déshumanisante, et contre l’élite urbaine et occidentalisée. Ces purs réactionnaires sont les précurseurs de ceux qui agitent le monde aujourd’hui. Ils se révoltaient moins contre leur situation économique que contre un déplacement culturel de la Russie, qu’ils voulaient au centre du monde slave.

Un peu partout aujourd’hui cette question est posée de l’identité des peuples, comment elle se transforme, comment telle qu’en elle-même l’Histoire la change.

Réacs

Une résistance à toute forme de changement est naturelle chez l’être humain, surtout celui attaché à la terre, où se répètent quasiment à l’identique les cycles des saisons, des semailles et des récoltes. La résistance est la plus vive lorsque le changement parait venir de l’extérieur, qu’il soit violent – l’occupation étrangère, la colonisation – ou insidieux, les échanges, la coexistence avec les membres d’une autre culture. Platon voyait un danger pour les valeurs du citoyen d’Athènes dans la fréquentation des étrangers.

Un monde d’employés n’est pas un monde de paysans. Avec la migration vers les villes, les avancées de la technique accélérèrent au XIXe et XXe siècles. Mais elles rencontrent aujourd’hui une nouvelle résistance, de modernes canuts, de luddites, de ruraux, de sous-éduqués et de cheveux gris, surtout que le progrès semble imposé d’ailleurs, la globalisation.

La sociologie de ces réactionnaires est partout la même. Majoritairement ils sont des ruraux. Dans les villes, où s’invente l’avenir, où se crée la richesse, où sont offerts l’art et la culture, les électeurs rejettent tout ce qui a trait au populisme. Les statistiques sont frappantes. Les 37 plus grandes villes américaines ont voté contre Trump aux présidentielles de 2016 – New York à 87 % ; Philadelphia à 85 % ; Detroit (la ville des cols bleus dans une industrie déclinante) à 75 %. La première ville par nombre d’habitants soutenant Trump fut Virginia Springs (lequel de mes lecteurs saurait la situer sur une carte ?).
En France, les 10 plus grandes villes ont voté l’an dernier contre Marine Le Pen, 6 d’entre elles à plus de 80 %, et Paris à 90 %.
Le Brexit, autre marqueur du populisme, fut rejeté par Londres à 60 %, et par des villes comme Manchester, Bristol et Liverpool.
En Turquie, les trois plus grandes villes firent la nique au plébiscite d’Erdogan l’an dernier, même Ankara, la capitale, même Istanbul, dont il fut le maire pendant des années.
Même constat en Pologne, où l’opposition le mois passé n’a laissé au mal nommé Parti de la Loi et la Justice que les circonscriptions rurales.

Loin d’être un conflit de classes sociales, qui serait simple à gérer dans un contexte de division politique gauche/droite, Tory/Labour, Républicains/Démocrates, le populisme souligne une fracture générationnelle.
64 % des retraités britanniques ont voté pour le Brexit, seulement 29 % des 18-25 ans.
Aux États-Unis, 54 % des plus de 65 ans ont fait confiance à Trump, seulement 35 % des 18-29 ans.

Enfin, si l’on considère le niveau d’études, la désaffection pour les messages populistes est nettement exprimée : 54 % des électeurs sans diplôme universitaire ont voté Trump (contre 46 % de l’ensemble des votants). Au Royaume Uni, 70 % des électeurs sans diplôme se sont prononcés pour le Brexit, 68 % de ceux ayant fréquenté l’université l’ont rejeté. En Italie, les plus mauvais scores de la Lega Norte viennent des diplômés d’université (11 % de l’électorat contre 17 % au total).

Les chiffres sont moins probants en France, qui est un cas particulier. Les populistes recrutent bien dans la jeunesse, mais plus le diplôme est élevé, plus la plus proportion du vote Macron à la présidentielle l’était aussi, atteignant 81 % chez les Bac+3.
La même remarque s’appliquera sans doute lorsqu’on analysera le mouvement des Gilets jaunes : des ruraux, sans grand bagage intellectuel (il suffit d’entendre leurs porte-paroles), gagnant moins que l’ensemble des Français (et pas seulement financièrement).

Courage

Si l’avenir est porté par les jeunes, les plus instruits et les citadins – et on se demande par qui d’autre il pourrait l’être – alors l’avenir n’est pas au populisme. La leçon pour les libéraux est claire. Ils n’ont rien à gagner à fricoter du côté de chez Trump et Poutine, de Le Pen et des Gilets jaunes. Le populisme est l’ennemi, qu’il soit de droite ou de gauche.

L’enseignement des derniers 12 000 ans, depuis la prise de pouvoir des sociétés agricoles sur les tribus nomades, montre assez que la technique triomphe toujours. Si elle est adoptée quelque part, c’est qu’elle procure un avantage. Ceux qui possèdent cet avantage dominent ceux qui stupidement le refusent. Mais la technique est exigeante. Elle requiert pour déployer ses effets un changement des institutions de la société. Pas de science quand les sorciers sont les chefs. Pas de révolution industrielle sous un régime féodal.

Pas d’internet et de société de l’information et de révolution digitale et de monde connecté quand les populistes verrouillent les frontières, filtrent le commerce, bloquent l’immigration, imposent une sorte d’ordre moral là où devraient foisonner les expérimentations, l’invention de nouveaux styles de vie, l’offre de nouveaux produits et de formes d’art originales.

En attendant que s’épuise dans un vain combat la contre-révolution, il faut pour les libéraux répéter leur message : l’individualisme, c’est-à-dire l’association de personnes qui se choisissent ; la mondialisation, le stade historique émergent au-delà des États nations du XIXe siècle ; la confiance dans un avenir que nous créons ensemble, et que nous ne confions pas aux seuls gouvernements.

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