Grèves des urgences : Interview d’un urgentiste à bout

Urgences by Philippe Agnifili(CC BY-ND 2.0) — Philippe Agnifili, CC-BY

Urgentiste dans une grande ville : témoignage d’un médecin lyonnais.

Par la rédaction de Contrepoints.

Contrepoints : Une grève illimitée des urgences parisiennes est en train de se mettre en place. Pouvez-vous nous expliquer les revendications ?

J’ai lu dans Le Figaro que les syndicats réclamaient essentiellement une « revalorisation » des salaires et un budget « à la hauteur des besoins de la population ». Plus d’argent, en somme. Or le problème n’est pas dans le « plus de moyens » mais dans la manière inappropriée dont sont gérés ces moyens.

Pouvez-vous nous en dire plus ?

Ce n’est PAS une question de moyens ! Contrairement à ce qu’on peut penser (attention je vais mettre les pieds dans le plat et dire des choses incorrectes !) il y a assez de médecins en France ! Le problème est que les généralistes sont maintenant surchargés de tâches administratives : certificats médicaux, arrêts de travail, obligations de correspondre aux statistiques de leur département, etc.

Ils font de l’administratif et n’ont plus assez de temps pour prendre en charge les consultations de patients malades qui se retrouvent donc parfois aux urgences pour des examens de routine !

Il est anormal qu’on retrouve aux urgences des patients adressés par le généraliste pour des radios ou un scanner pour une suspicion de cancer : même si le diagnostic peut être critique, il ne relève pas des urgences.

De même on voit arriver des patients âgés avec leurs valises ! Prêts à faire un petit séjour. Les enfants sont partis en vacances… On se décharge sur les urgences pour arranger tout le monde…

Alors dans ce flux de patients qui devraient être pris en charge par leur médecin traitant qui n’a plus le temps ou n’a plus le réflexe « médecine de ville », forcément, on est surchargés. Et le personnel paramédical souffre, lui aussi.

Le problème de l’hôpital est donc lié à celui de la médecine de ville ?

Tout à fait ! Le problème c’est que l’État se charge d’administrer la médecine, à sa façon, et on voit où on en est aujourd’hui.

La planification de la santé à des fins politiques aboutit à ça : les gens sont assistés en permanence, deviennent agressifs s’ils n’obtiennent pas ce qu’ils veulent (et qui n’a parfois aucune justification médicale comme les arrêts de travail, le scanner de confort parce qu’ils sont inquiets…)

Et les médecins sont aussi fautifs : ils se complaisent dans ce système de la consultation facile : des renouvellements d’ordonnance tous les 3 mois pour certains patients qui pourraient attendre 6 mois voire un an… Mais cela n’est pas étonnant : puisque les tarifs sont plafonnés, les médecins en arrivent à multiplier les actes pour gagner leur vie. Et ça ne risque pas de changer puisqu’ils vont de plus en plus être payés au forfait, c’est-à-dire en fonction de leur respect des consignes gouvernementales. On est loin de la médecine libérale !

J’ai fait 10 ans d’études pour faire aux urgences un nombre incalculable de certificats médicaux, certificats que le système français rend obligatoires tellement il est devenu planifié… au détriment de vrais malades qui relèvent de mon domaine de compétences. Cela laisse dubitatif.

Les Français semblent pourtant prêts à demander « plus d’argent » pour l’Hôpital ?

C’est une hérésie : ils paient déjà de fortes cotisations sociales qui devraient justement servir à ça ! De plus, ils demandent aussi une baisse de leurs impôts. C’est incompatible dans ce système qui laisse croire aux gens qu’ils sont bien soignés parce que c’est gratuit. Alors que la France commence à être en retard dans le domaine des traitements de pointe.

Alors y a-t-il selon vous une solution ?

Libéraliser le marché des soins : cela repeuplera les déserts médicaux. Libéraliser la vente de certains médicaments : une patiente qui a une cystite à 1 h du matin pourrait ainsi se procurer elle-même son antibiotique et ne pas venir aux urgences pour une consultation. Supprimer le parcours de soins qui nuit au libre choix du patient et coûte cher. Rendre aux patients leur libre choix et aux médecins la liberté de prescrire. Tout le contraire de ce qui est en vigueur…