Emoji : la fin de l’écrit ?

What's on your mind? : Pietro Zanarini - CC BY 2.0

Aujourd’hui, cet abécédaire post-littéraire compte près de 3 000 déclinaisons. Au risque d’appauvrir notre écriture traditionnelle ? Pas si sûr…

Par Victor Mollet1

Self-service. Smileys dans tous leurs états, mains facétieuses, animaux en tout genre, nourriture à volonté… Le tsunami emoji a envahi nos conversations numériques et nos échanges sur les réseaux sociaux. Même les plus rétifs s’y mettent. Sinon à passer pour un marginal acariâtre et sénile, il devient même difficile de faire de la résistance ! Et pour cause : loin d’être une pratique de décérébrés ou de simples kikoolol, ces signes pixélisés transcendent nos échanges écrits. Au point de les sauver pour l’éternité ?

Explosion depuis 10 ans

Créés à la toute fin du XXe siècle au Japon, terrain de jeu d’Hello Kitty, de Pikachu et de Son Goku, les emojis ont véritablement explosé dix ans plus tard grâce à leur intégration au clavier iPhone (2011) puis dans l’univers Android (2013). Héritées de la culture manga, ces petites têtes dévergondées et autres esquisses pétillantes ont été imaginées par leur auteur, Shigetaka Kurita, pour minimiser le nombre de biais cognitifs et discursifs au sein des SMS.

En 2015, le très sérieux Oxford Dictionary a même fait de l’emoji « LOL » (face with tears of joy) son « mot de l’année », ne manquant pas de susciter quelques réactions désabusées chez les puristes grincheux peu enclins à reconnaître cette nouvelle forme de communication. Aujourd’hui, ces pictogrammes guillerets peuvent animer et décorer l’ensemble de nos conversations et échanges digitaux. Et personne ou presque ne s’en prive. Comme toutes les causes irremplaçables et les grandes œuvres universelles, l’emoji possède désormais sa journée mondiale. Nous sommes invités à le célébrer, encore plus qu’à l’accoutumé, tous les 17 juillet.

Aujourd’hui, cinq milliards d’emojis sont échangés quotidiennement rien que sur Messenger, la messagerie instantanée de Facebook.

Littéralement, emoji est l’assemblage des mots image (e), écrire (mo) et caractère (ji). Son objectif initial, gagner du temps et éviter les malentendus, n’a pas vraiment évolué depuis sa création. Mais le nombre d’emojis, et ses moyens de les utiliser se sont, eux, démultipliés. Il en existe aujourd’hui près de trois mille, un nombre affolant, qui masque toutefois une profonde hétérogénéité d’utilisation, l’écrasante majorité des caractères étant extrêmement peu sollicitée. Le plus utilisé dans le monde est le fameux emoji face with tears of joy, visage rondouillet jaunâtre disproportionnellement hilare et qui laisse échapper de chaudes et proéminentes larmes de joie éternelle. Il représente à lui seul près de 20 % des emojis utilisés outre-Atlantique et outre-Manche.

Les emojis au MoMA

Aujourd’hui, cinq milliards d’emojis sont échangés quotidiennement rien que sur Messenger, la messagerie instantanée de Facebook. Ce langage pictural et pittoresque, parfois rapidement assimilé à une nouvelle forme d’écriture, a même sa place au MoMA. Et s’ils ont été promus et propulsés initialement par les jeunes générations, les emojis sont loin de n’être que l’apanage de millenials au QI faible et en manque de capacité discursive.

Nombre de personnages publics sérieux, et pas des moins érudits, en utilisent quotidiennement sans embarras. Raphaël Enthoven, Laurent Alexandre ou Mounir Mahjoubi ne manquent jamais d’égailler régulièrement leurs tweets de petites figurines ou pictogrammes pour étayer leurs messages.

Le succès de l’emoji est celui du lyrisme et de l’exacerbation des sentiments. C’est même sur l’affect qu’il fonde sa réussite. Sur le plan digital, l’émotion prime largement sur la logorrhée.

L’homo numericus a recours à l’emoji dès qu’il souhaite apporter un caractère émotionnel ou affectif à son message. Et l’incroyable ascension des emojis tient notamment au fait que les êtres humains sont particulièrement mauvais pour déceler et interpréter les émotions dans un texte écrit. Cette incapacité à appréhender les émotions conduit aujourd’hui bien souvent les personnes à interpréter de manière négative les écrits numériques dépourvus de tout emoji.

Ce dernier joue ainsi à la fois le rôle d’airbag, de pansement et de projecteur, afin de ménager les susceptibilités tout en attirant l’attention et la considération. Avant tout utilisé dans un contexte de légèreté et de proximité, l’emoji transmet des clés pour interpréter le message avec rapidité et efficacité.

Ersatz d’émotion

Plus qu’un remplacement des émotions, les emojis en sont un ersatz calibré et simplifié à souhait. Ils détiennent le pouvoir magique de susciter la présence d’une absence, de rendre tactile l’impalpable. Avantage : à l’inverse des filtres made in Snapchat ou TikTok, les emojis ne travestissent pas les traits physiques et faciaux de l’émetteur d’un message et n’invitent pas à la contorsion ou à la dysmorphophobie. L’emoji ne frustre pas son auteur. Il lui propose un mème grossier et stéréotypé de sa pensée.

Ceux qui utilisent le plus pertinemment les emojis sont aussi ceux qui manient la langue avec le plus de dextérité et parviennent le mieux à apprécier le contexte dans lequel ils se trouvent…

Plus qu’un réflexe puéril, les emojis font office d’accompagnement du texte, comme le sont les signes non-verbaux dans une prestation orale. L’emoji est une interaction, qui entre plus souvent en redondance qu’en complément, en fin de phrase, mais précise et affine la pensée de l’expéditeur et évite ainsi les quiproquos endiablés et les querelles déchaînées.

Quant à savoir si ces pictogrammes pétillants et ces smileys enjoués meurtrissent ou embellissent les proses numériques et plus généralement les capacités discursives et littéraires de ses adeptes, il convient, raison gardée, de ne pas succomber au sensationnalisme ou au catastrophisme. Au vrai, l’utilisation massifiée d’emojis n’est ni un appauvrissement terrible du langage, non plus un enrichissement démesuré de nos phrasés. Il s’agit plutôt d’une tautologie burlesque, d’un plaisir facile et soudain, d’un réflexe simple et inclusif. Avec un emoji positif, on envoie un shoot de dopamine à son destinataire. Avec un emoji négatif, on lui transmet aimablement un coup de semonce. Les emojis participent au besoin de reconnaissance et d’affiliation.

Peuvent-ils alors rassembler les peuples et les individus de tous les horizons ? Les emojis semblent outrepasser les ponts interlinguistiques et culturels mais n’ont pas toujours la même signification d’un pays à un autre. Et, surtout, ils sont très rarement utilisés seuls, sauf pour clore une conversation devenue un tantinet ennuyeuse. Il serait donc galvaudé de faire de cet imagier un esperanto pop. Ce n’est pas demain qu’un best-seller affichera ces pictogrammes calibrés en lieu et place de nos mots, de nos phrases et de nos chapitres.

Moby Dick en emojis

En 2013, la traduction intégrale du roman d’Herman Melville Moby Dick en emojis, savamment renommé Emoji Dick, a accouché d’une œuvre géniale mais totalement illisible et indéchiffrable. Prétendre que les emojis deviendront les hiéroglyphes du XXIe siècle est une fumisterie intellectuelle et un non-sens linguistique et historique. Plus largement, ceux qui utilisent le plus pertinemment les emojis sont aussi ceux qui manient la langue avec le plus de dextérité et parviennent le mieux à apprécier le contexte dans lequel ils se trouvent.

Toutefois, si l’idée d’une monoculture scripturale déjantée est un scénario de science-fiction saugrenu, l’aliénation aux interfaces et artefacts numériques est, elle, bien réelle et entraîne une forme de colonisation de nos modes de conversations. En adoptant quotidiennement les emojis dans nos écrits numérisés, nous apprenons à parler GAFA. La France, et plus largement l’Europe, sont aujourd’hui totalement absentes de ce processus d’évolution scripturale et culturelle.

Car, n’en déplaise aux plus rétifs, la réalisation et l’implantation des emojis sur nos écrans est une affaire plus que sérieuse. Le lancement de nouveaux pictogrammes, édictés par le Consortium Unicode, est bientôt plus attendu qu’une keynote pommeresque. Une fois validé par l’organisation, Apple, Google, Facebook et consorts peuvent concevoir leurs propres dessins, qu’ils intègrent ensuite à leurs plateformes et outils.

Il n’est d’ailleurs pas surprenant de constater que les hautes sphères de cette organisation à but non lucratif rassemblent des représentants d’Apple, Google, Microsoft, IBM ou Paypal, qui se réunissent chaque trimestre, le plus souvent au cœur de la Silicon Valley, dans une ambiance calfeutrée et dans la plus stricte confidentialité. Et la patience est de mise : deux années peuvent s’écouler entre la proposition de création d’un nouvel emoji et son intégration dans nos claviers numérisés ! Chacun y va alors de ses recommandations ou doléances, tantôt sérieuses, parfois loufoques. Avec plus ou moins de succès.

Politique et emojis

Certaines évolutions apparaissent logiques et bienveillantes. Ainsi, aujourd’hui, au-delà du jaune canari, tous les pigments corporels, styles capillaires ou concubinages sont représentés. Le monde merveilleux des emojis ne veut surtout pas froisser. Au risque de tomber dans un politiquement correct ennuyeux et une aseptisation insipide.

En 2016, année même où un homme a été condamné dans la Drôme à six mois de prison pour avoir notamment envoyé un emoji revolver à son ex petite amie, Apple a affiché à sa manière son soutien à la mobilisation anti-armes aux États-Unis en remplaçant le traditionnel revoler par un pistolet… à eau vert fluo ! Le monde édulcoré des emojis agite aujourd’hui lobbies, ONG et groupuscules en tout genre. L’emoji salade en a même perdu son œuf dur pour devenir veggy-friendly.

La validation d’un emoji nécessitant puritanisme et pudeur, le détournement de signification fait florès, notamment lorsque la discussion gagne en frivolité. L’image mentale prend alors le pas sur un pictogramme prétendument neutre. L’aubergine et la banane sont ainsi bien davantage utilisées pour représenter le phallus que pour philosopher autour de l’art culinaire. En 2015, Instagram a même temporairement supprimé l’aubergine de son moteur de recherche devant la recrudescence de contenus sexuels affiliés à la plante potagère.

Les emojis perdureront-ils aussi longtemps que l’écriture elle-même ? Cette dernière survivra-t-elle encore seulement plusieurs décennies ? On oublie souvent que l’écriture est une invention récente dans l’histoire d’Homo Sapiens, et que le « savoir écrire » pour tous est un objectif qui n’a pris essence qu’il y a quelques générations seulement, et que ce dessein est loin d’être entièrement atteint.

Et si l’écriture peut être gravée dans le marbre éternellement, il n’en va pas nécessairement de même pour son inscription et sa pérennisation dans le cerveau humain, de surcroît si l’Homo numericus tend à développer et démocratiser la reconnaissance vocale, et demain la reconnaissance mentale, avec fidélité, efficacité et célérité.

Notre cerveau a ceci de magnifique qu’il s’empresse d’annihiler les connexions neuronales qui ne sont plus sollicitées. Les révolutions des technologies de l’information et de la communication, accompagnées de l’avènement de l’intelligence artificielle, tendent à pulvériser l’écrit, manuscrit comme dactylographié, qui pourrait, dans le futur, ne plus devenir qu’une rare pratique de scribes. L’écriture n’aura alors que son encre pour pleurer.

Dans ce contexte, l’emoji, qui invite à l’écriture et la stimule, s’avère aujourd’hui bien davantage un allié plutôt qu’un ennemi dans cette quête de survie.

En attendant, les emojis entretiennent, sinon une paupérisation de nos écrits, une popérisation de nos interactions.

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  1. Victor Mollet est Communicant et Dircom ADEKWA Avocats.