Mélenchon-Le Pen : où en est le populisme en France ?

Meeting 1er mai 2012 Front National By: Blandine Le Cain - CC BY 2.0

Le projet d’instrumentalisation autoritaire de l’État pour bâtir un autre monde est toujours porteur électoralement. Mais il s’agit désormais d’un pur opportunisme politique.

Par Patrick Aulnas.

Le front Mélenchon-Le Pen pour déstabiliser la République ne date pas d’hier. Depuis des années, les deux leaders exploitent toutes les réactions populaires pour tenter de drainer un électorat et cela leur réussit plutôt bien. Le Rassemblement national (RN) est devenu le premier parti d’opposition du point de vue électoral. Il est au coude à coude avec LREM pour les élections européennes de mai prochain. Quant à LFI, elle apparaît comme la principale force de gauche depuis l’effondrement du PS et l’atomisation de la gauche toute entière.

Quel jeu ces formations dites populistes sont-elles en train de jouer ?

Exploiter le mécontentement populaire

Les partis politiques doivent recruter des militants pour l’action et des sympathisants pour les élections. La matière première est la même pour le RN et LFI. Les deux partis tentent en effet d’instrumentaliser à leur profit les mécontentements, les frustrations, les colères, les convoitises. Il ne s’agit pas de convaincre, mais d’exploiter les émotions négatives.

L’idéologie marxiste, qui tentait d’expliquer par la lutte des classes la situation du prolétariat est désormais bien loin. Personne ne croit plus à la lutte des classes sauf quelques militants trotskystes dont le poids électoral est dérisoire. De même, le nationalisme du début du XXe siècle, qui a débouché sur le fascisme, ne fait plus recette que dans des cercles restreints d’ultra-droite. La structuration idéologique ayant disparu, il reste à attiser le mécontentement et à l’encadrer pour déstabiliser les démocraties.

La faiblesse de ces antilibéralismes réside dans l’absence de programme de gouvernement cohérent. Les propositions RN ou LFI cherchent à contrecarrer les choix gouvernementaux de gauche ou de droite afin de satisfaire le désir de s’opposer. Si elles devaient être mises en œuvre, nous irions rapidement vers la faillite économique, la misère sociale et l’autoritarisme politique.

L’agitation de Mélenchon ne paye pas

Le mouvement des Gilets jaunes constitue une illustration particulièrement intéressante de l’opportunisme des leaders populistes. Mélenchon et ses principaux collaborateurs ont été les plus actifs pour tenter une récupération : ode sur Facebook au héros révolutionnaire Éric Drouet, critique virulente et disproportionnée de l’utilisation de la force Sentinelle pour des missions statiques de protection de bâtiments officiels, appel à la convergence des luttes, propos confus sur les débordements violents au cours des manifestations, etc.

Il y a entre LFI et les Blacks blocs sinon une alliance, du moins une convergence stratégique. Les Black Blocs sont des activistes relativement bien formés à l’action violente, issus en général de milieux sociaux plutôt favorisés et voulant détruire les démocraties libérales, jugées horriblement mercantiles car subordonnant tout à l’économie, en particulier le politique.

La sensibilité LFI est très proche de cette vision caricaturale de notre réalité. Les violences contre les banques, les boutiques de luxe ou le Fouquet’s ne suscitent absolument pas l’indignation chez les militants de LFI. Elles font plutôt monter en eux un irrépressible sentiment de satisfaction : « Voilà ce qu’on fait de leur fric. » Il ne semble pas cependant que les appels subliminaux à rejoindre la juste lutte des militants LFI contre l’horrible capitalisme aient été couronnés de succès. Les Gilets jaunes ne sont pas des militants dans l’âme et se méfient de tous les partis. Les sondages actuels donnent des intentions de vote LFI de l’ordre de 8 % aux européennes, ce qui représente un recul très net par rapport à la présidentielle.

Marine Le Pen plus discrète par nécessité

Marine Le Pen s’est montrée plus discrète que son alter ego de gauche face aux Gilets jaunes. Parmi les manifestants du début du mouvement, nombreux étaient ceux qui avaient plutôt une sensibilité RN que LFI. Il suffisait donc d’un discours compréhensif, voire approbateur. Mais les dérives énamourées mélenchonniennes à l’égard des leaders autoproclamés ne font pas partie des pratiques de la maison RN.

La révolution pour la justice future, parfaite et définitive apprécie les envolées lyriques, mais le nationalisme ne peut désormais les utiliser sans ranimer les souvenirs des trépignements hitlériens ou mussoliniens devant des foules en délire. Le ridicule n’est alors pas très loin pour le leader qui se risquerait à cet exercice puisqu’il suffirait que le spectateur pense au dictateur de Charlie Chaplin.

Le butin en termes de recrutement militant a donc été maigre pour le RN également puisque celui-ci fait partie d’un système politique que les Gilets jaunes rejettent. Mais ce parti a une position électorale plus solide que LFI : les sondages récents le placent à 21,5 % des intentions de vote pour les européennes soit légèrement derrière les 23 % de LREM.

Le handicap de LFI : l’internationalisme

Comment expliquer le succès électoral persistant du FN puis du RN et le recul de LFI ? Il s’agit dans les deux cas de tromper les électeurs sur la réalité de notre monde, de les faire rêver par des slogans politiques à un futur plus qu’hypothétique. Mais le RN a une force que ne peut utiliser LFI qu’avec beaucoup de retenue : le rejet de l’immigration.

Le grand remplacement évoqué par Renaud Camus constitue un thème très populaire que LFI ne peut pas vraiment exploiter. Des sensibilités indigénistes sont en effet présentes à LFI, en particulier autour de Danièle Obono. Plus idéologiquement, il ne faut pas oublier le caractère internationaliste du marxisme : « Prolétaires de tous les pays unissez-vous ! » (Manifeste du Parti communiste, 1848). Les prolétaires d’antan, ouvriers de l’industrie, ont été remplacés par les migrants, voire par les « racisés » et par tous ceux qu’il est possible de rattacher à la catégorie très accueillante des dominés. L’attelage est donc très hétéroclite mais doit conserver un caractère internationaliste.

Entre internationalisme prolétarien et mondialisation libérale, il y a bien une lutte féroce dans l’esprit des convaincus, mais nous restons dans une approche globalisante dans les deux cas.

La force du RN : la stigmatisation de l’immigration

Il en va tout autrement du nationalisme, qui prône le repli, dit identitaire par les bien-pensants. Les thèmes de campagne électorale tournent alors autour de la défense des frontières, du protectionnisme nécessaire, de la lutte contre l’immigration, du retour aux valeurs traditionnelles et du respect de la culture et des traditions locales.

L’identité nationale ou culturelle traditionnelle est donc centrale et la globalisation planétaire apparaît comme destructrice qu’elle soit capitaliste ou anticapitaliste. Elle est l’ennemi à combattre. Le vécu des travailleurs modestes étant corroboré par l’analyse nationaliste, du fait des délocalisations d’emplois et de l’affaissement économique de zones auparavant prospères, il est clair que les nouveaux prolétaires des pays riches voient beaucoup plus la vérité dans le nationalisme que dans le communisme internationaliste.

Ils demandent à l’État de les protéger des invasions extérieures de produits, services et individus, qui ne sont pas totalement fantasmées, alors que les successeurs des marxistes leur proposent d’utiliser l’État comme instrument contre le capitalisme. La seconde proposition reste éloignée du vécu et imprégnée d’une idéologie apparaissant aujourd’hui plutôt archaïque. C’est ce qui fait sa faiblesse.

L’opportunisme constructiviste

L’opportunisme populiste est le pâle héritier des constructivismes du début du XXe siècle. Le communisme, le fascisme, le national-socialisme se fondaient sur une pensée politique, une idéologie plus ou moins aboutie. L’effondrement des idéologies n’a pas fait disparaître le tropisme constructiviste.

Le projet d’instrumentalisation autoritaire de l’État pour bâtir un autre monde est toujours porteur électoralement. Mais il s’agit désormais d’un pur opportunisme politique : « En utilisant toutes les insatisfactions du présent, faisons rêver à un État omnipotent qui construira le monde radieux de demain. » Voilà le pitoyable message de nos populistes. Il recueille de plus en plus de suffrages dans la plupart des pays riches. La politique étant un mal nécessaire, elle est évidemment souvent décevante. En prendre acte n’est pas renoncer à défendre les valeurs de liberté.

 

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