Retraites : changer le système. Mais vraiment.

Retired by Bernhard Benke (CC BY-NC-ND 2.0) — Bernhard Benke, CC-BY

Réformer les retraites, oui ! Mais pas en restant intégralement et obligatoirement dans le système par répartition que nous connaissons, qui met les retraités à la merci de décisions purement politiques.

Par Nathalie MP.

Réforme des retraites, couacs, démentis, rétropédalages et petites phrases, c’est parti ! Ou plutôt, c’est reparti pour une millième réforme – et c’est casse-gueule. Depuis que je suis en âge de lire la presse économique et politique, disons quarante ans, ce sujet qui oppose déficits chroniques et idéologie des « droits acquis » n’a jamais quitté l’actualité, et on l’a beaucoup vu s’exprimer dans les fureurs de « la rue », comme Alain Juppé (1995) s’en souvient certainement fort bien.

Ce n’est pas exactement ce qu’il faudrait à Emmanuel Macron en ce moment où la France est déjà complètement retournée par la révolte des Gilets jaunes, mais cela n’a pas empêché le Premier ministre Édouard Philippe et la ministre de la Santé Agnès Buzyn1 de laisser entendre ces derniers jours que l’âge légal de départ en retraite pourrait être repoussé au-delà des 62 ans actuels, contrairement aux engagements du Président de la République.

Casus belli syndical ! Chiffon rouge lancé à la face des travailleurs ! Ramené à 60 ans en 1982 par François Mitterrand à l’opposé de l’évolution démographique, l’âge de départ a été remonté à 62 ans en 2010 dans le cadre de la réforme Fillon. Depuis, pas un programme de gauche digne de ce nom (RN compris) qui n’inclue un glorieux retour solidaire aux 60 ans.

Une bien mauvaise affaire pour Jean-Paul Delevoye, le Haut-commissaire à la réforme des retraites nommé en 2017 pour négocier avec les partenaires sociaux le projet de retraite par points annoncé par Emmanuel Macron dès sa campagne électorale :

Notre gouvernement de « stagiaires » (titre de l’hebdomadaire Le Point de cette semaine, et c’est encore trop gentil) s’est donc empressé de rétropédaler, tandis que M. Delevoye s’évertuait à expliquer un peu partout que cette réforme n’était pas vraiment une réforme mais juste la même chose qu’avant en plus simple et plus transparent pour plus de « justice sociale ».

L’idée, c’est effectivement d’arriver à fondre nos 42 régimes différents – privé, public, de base, complémentaires, obligatoires, agriculteurs, salariés, indépendants, spéciaux, parlementaires, etc. – en un seul régime universel, tout en tenant compte de la spécificité de certaines situations telles que pénibilité, nombre d’enfants, carrières longues, accidents de carrière, handicap, maternité, etc. Bref, une honorable tentative de simplification dont on entrevoit déjà tous les travers d’une véritable usine à gaz.

Mais à part ça, on garde les 62 ans, on garde le système par répartition, on transforme juste les annuités actuelles revalorisées sur les prix par des points qui seront revalorisés sur les salaires.

Non pas que je me moque de l’âge légal de départ en retraite, lequel est incontestablement plus bas en France que chez nos grands voisins européens. C’est bel et bien un élément à prendre en compte dans le contexte de l’allongement de l’espérance de vie que nous connaissons. Et non pas que je m’oppose à voir s’installer davantage de transparence et de simplicité dans la pelote embrouillée des régimes de retraite.

Mais pour moi, l’essentiel n’est pas là.

On pourra tripatouiller tous les paramètres et tous les curseurs qu’on voudra, rajouter 1/8 de trimestre par-ci, mettre des bonus-malus par-là pour inciter les gens à travailler plus longtemps, le simple fait de rester intégralement et obligatoirement dans le système par répartition que nous connaissons depuis la Deuxième guerre mondiale met les retraités à la merci totale de décisions purement politiques, qu’il s’agisse de pallier une mauvaise gestion chronique ou de financer l’ingénierie sociale qui a toujours fait bander les élus de nos partis politiques, constructivistes si ce n’est par nature du moins par conviction.

Tout salaire fixé par les pouvoirs publics, tout prix, tout numerus clausus, toute réglementation constituent de plus des occasions de clientélisme politique qui n’aboutissent à rien d’autre que rendre les citoyens totalement dépendants des décisions étatiques. Il n’en va pas autrement des retraites qui représentent la plus grosse part des dépenses publiques, 268 euros sur 1000 selon le document diffusé par le gouvernement pour orienter le Grand débat national.

Dans un de ses spectaculaires décalages entre ses annonces merveilleusement bienveillantes et la réalité de son action, Emmanuel Macron nous en a justement donné un excellent exemple dans le PLF 2019. Bien qu’ayant expliqué à plusieurs reprises vouloir en rester au système de retraite par répartition parce qu’il considère que la solidarité intergénérationnelle qu’il implique est importante pour la cohésion du pays, il s’avère finalement que les pensions augmenteront de 0,3 % seulement en 2019 et 2020, soit bien moins que l’inflation prévue à 1,4 %.

Où est la solidarité, où est la justice sociale ? Emmanuel Macron s’était engagé à ne pas toucher aux pensions, et notamment à ne pas les transformer en variable d’ajustement pour arranger les comptes ultra-tendus de la nation :

C’est pourtant ce qu’il a fait sans état d’âme, au mépris total des retraités.

De la même façon, tout le discours récent sur la hausse de l’âge légal de départ en retraite a moins à voir avec l’évolution de l’espérance de vie qu’avec le projet de financer étatiquement la dépendance. Où trouver l’argent qu’on n’a pas si ce n’est dans la poche de retraités nombreux qui ont le bon goût de fréquenter assez peu les Nuits debout et autres barricades de la contestation ?

Au fond, la retraite, c’est très simple. Celui qui travaille a la « prévoyance » de mettre de côté un peu de son salaire chaque mois pour assurer sa subsistance durant ses vieux jours. S’il place les sommes ainsi mises de côté – et personne ne dit qu’il doive les placer en junk bonds ou en actions à très haut risque – il se retrouvera le moment voulu (choisi) avec un capital qu’il aura lui-même constitué.

Dans le système par répartition, les sommes versées en cotisations retraite par les actifs ne sont pas vraiment « mises de côté » ; elles sont payées immédiatement aux retraités. L’actif qui cotise n’a encore rien assuré pour sa retraite. Les sommes qui lui reviendront n’existent pas encore et il n’a d’autre choix que de faire confiance à l’administration pour qu’elle maintienne le système en état de marche jusqu’à sa mort.

Or ce qui fonctionnait quand l’âge de départ en retraite était de 65 ans et l’espérance de vie de 70 ans, ne fonctionne plus aujourd’hui. Entre déficits chroniques qui obligent à remettre une réforme sur la table à chaque quinquennat et décisions arbitraires des pouvoirs publics pour favoriser telle catégorie de citoyens aux dépens des autres dans le contexte de comptes publics non maîtrisés (pass culture pour les jeunes, bio dans les cantines, égalité hommes femmes, etc.), une telle confiance n’est pas raisonnable.

Aussi, lorsque j’évoque la baisse des dépenses publiques, cela ne signifie nullement qu’il faudrait par exemple réduire arbitrairement les pensions – ce qu’a fait Macron. Je veux dire qu’il est temps de sortir ce domaine de la mainmise étatique et rendre aux Français la maîtrise et la responsabilité de leur retraite en cassant le monopole de l’État-providence et en permettant à chacun d’inclure de la retraite par capitalisation dans son plan de retraite.

On devient certes dépendant de l’activité économique et des marchés financiers, mais on a la possibilité de ne pas mettre tous ses oeufs dans le même panier et il est possible de lisser le risque à long terme. Du reste, il serait tout à fait erroné de s’imaginer que la répartition nous met à l’abri des vicissitudes économiques. Chaque ralentissement de l’activité entraînant hausse du chômage et baisse des rentrées de cotisations, l’ajustement se fait alors inéluctablement via les impôts, la dette, la baisse des prestations ou la hausse des taux de cotisations.

Il faut croire d’ailleurs que la capitalisation n’est pas si horrible. Après tout, les fonctionnaires ont leur propre petit régime de capi appelé Préfon – oui, les fonctionnaires, qui l’eût cru ? Et les pharmaciens s’inquiètent du projet de réforme du gouvernement car leur propre régime de retraite comprend une part non négligeable de capitalisation qu’ils souhaitent absolument conserver. Monique Durand, la présidente de la caisse de retraite des pharmaciens :

« Je rêverais de mettre encore plus de capitalisation dans notre retraite. Si on diminue sa part, nous craignons que nos pensions soient amputées. »

D’autres pays l’ont fait, les Pays-Bas par exemple, qui ont la réputation d’avoir l’un des meilleurs systèmes de retraite au monde. Alors, pourquoi pas nous ?

Reprenons la maîtrise de nos vies. Ce n’est ni ultra ni sauvage, c’est légitime, responsable et juste. Et ça s’appelle libéralisme.

Sur le web

  1. Le ministre du Budget Gérald Darmanin a immédiatement vu dans les propos de Mme Buzyn une « proposition très courageuse »Connaît-il un autre mot ?
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