L’Internet français face aux théoriciens du simplisme

Stupid IV By: Laura Lewis - CC BY 2.0

Les théoriciens du simplisme ont trouvé dans « les faits divers sordides » une mine inépuisable de prétextes pour légiférer et légitimer des lois qui ne cessent de monter en puissance en terme d’atteintes aux libertés publiques.

Par Yannick Chatelain.

Ces dernières semaines, les réseaux sociaux étaient à nouveau au déshonneur sur la scène nationale française et dans les propos des politiques et du gouvernement ! Violence, haine, affaire de la ligue du lol (un groupe d’une trentaine de journalistes Web et publicitaires qui étaient, de 2009 à 2013 passés maître dans l’art (sic) du harcèlement en ligne), antisémitisme, homophobie… c’est dans ce contexte pour le moins peu glorieux d’un Internet qui serait tombé entre les mains de sauvages décérébrés, que le 12 février 2019, lors de la remise du prix Ilan Halimi contre l’antisémitisme décerné au collège Clos-de-Pouilly pour leur engagement contre l’antisémitisme en présence de la mère du jeune homme  — une première récompense nationale qui aura été entachée par des actes immondes d’inhumanité —, que le Premier ministre annonçait « encore » une nouvelle loi visant à réguler les réseaux sociaux.

Il m’apparaît utile de rappeler, en préambule de ce qui va suivre, que des outils très performants existent pour endiguer collectivement ce qui relève d’actes et de comportements illicites sur Internet, dont le site internet-signalement.gouv.fr , un site grâce auquel :

En cliquant sur le bouton « SIGNALER », vous pouvez transmettre des signalements de contenus ou de comportements illicites auxquels vous vous seriez retrouvés confrontés au cours de votre utilisation d’Internet.

Nonobstant cet outil, et l’arsenal juridique déjà existant, permettant — dans  un cyberanonymat très relatif — de rappeler à la loi ceux et celles qui s’en éloignent et de les sanctionner en conséquence. Il apparaît utile de rappeler tant au législateur qu’au citoyen que la liberté d’expression est très clairement encadrée, que les délits commis au bistrot en toute impunité n’ont pas la même destinée sur Internet, les paroles s’envolent… les écrits restent. Le  harcèlement en ligne, pour prendre un seul exemple, n’est pas une affaire anodine, c’est un délit !

Pour rappel à ceux qui l’ignoreraient, ou feindraient de l’ignorer, une personne se livrant à du cyber-harcèlement s’expose à un an de prison et 15 000 euros d’amende. La sanction peut toutefois être doublée (deux ans de prison et 30 000 euros d’amende) lorsque les faits « ont été commis par l’utilisation d’un service de communication au public en ligne ou par le biais d’un support numérique ou électronique »…

Ceci pour dire que l’enfer peut être pavé de bonnes intentions, et que ce déchaînement de lois pour toujours mieux contrôler Internet pose question et défie parfois la raison. Pour ce qui est de la loi annoncée « avant l’été » à l’occasion de la remise du Prix Alan Halimi évoquée ci-dessus, le Premier ministre faisait ici référence à l’abandon visiblement programmé d’un pouvoir régalien — à savoir la censure – à une entité privée : Facebook. Cette initiative de cogestion du contrôle des contenus « haineux et offensifs » par la France et Facebook, avait été annoncée par Emmanuel Macron à l’Unesco, lors du dernier Forum international sur la gouvernance de l’internet.

Lorsque je pense à la censure de L’Origine du monde par Facebook, qui en tant qu’entreprise privée pratique ni plus ni moins un révisionnisme décomplexé de l’art selon des critères qui lui sont propres,…

lorsque je réfléchis à la méthodologie évoquée qui se voudra proactive pour être plus efficiente — à savoir censuré en amont – par une autorité (probablement) administrative et Facebook,…

quand je prends connaissance des propos tenus à ce sujet par le secrétaire d’État au numérique qui a rappelé l’intentionnalité de renforcer la Détection automatique des contenus suspects « Pour rendre cet arsenal plus réactif, il existe des moyens technologiques permettant un traitement plus efficace du contenu dès sa parution – et même avant. Pour ce faire, les plus grosses plateformes peuvent mobiliser les instruments d’intelligence artificielle qu’elles ont commencé à déployer au cours des dernières années à des fins de modération. Facebook revendique ainsi d’éliminer la quasi-totalité des contenus terroristes avant qu’ils aient pu être diffusés. »

je m’interroge.

Chacun pourra comprendre que cette collaboration inédite laisserait pour le moins des marges de manœuvre à un pouvoir « mal intentionné » pour demander au partenaire privé l’aménagement d’algorithmes à sa convenance tout en orientant les décisions de l’autorité administrative qui, dès lors, dériverait de ses obligations d’indépendance.

L’état de sidération, hors phonétiquement, ne rime ni avec raison, ni avec législation

Lutter contre la haine on et offline, combattre la folie et la violence des hommes, qui pourrait être contre ? Strictement personne ! Tout du moins aucune personne « normale » ! Toutefois, hors des lois existantes que j’ai rappelées et des cybergendarmes du C3N performants qui mériteraient certainement davantage de moyens humains, s’appuyer sur des faits divers – aussi atroces soient-ils – pour légiférer de façon précipitée et accumuler des lois pour mettre Internet à sa botte – comme ce fut ; entre autres, le cas suite aux attentats terroristes – avec la mise en œuvre de la surveillance de masse à la française, puis s’appuyer sur des faits divers sordides pour légitimer la volonté de mettre en place toujours plus de lois visant le contrôle est extrêmement problématique, et ce à plusieurs titres.

  1. Ce sont des lois qui posent des questionnements forts pour ce qui est de l’atteinte aux libertés publiques et individuelles.
  2. Quant à légiférer dans des moments de sidérations collectives, et utiliser cette sidération, cela pose deux problèmes essentiels que le législateur comme les citoyens devraient garder à l’esprit :

D’une part la sidération n’est pas propice à une réflexion adaptée. Elle peut donc être aisément exploitable pour faire accepter par la population ce qui peut relever du non-sens ! Comme le rappelle Anne-Laure Buffet, la sidération est un traumatisme psychique, c’est « un évènement qui par sa violence et sa soudaineté, entraîne un afflux d’excitation suffisant à mettre en échec les mécanismes de défense habituellement efficaces, le traumatisme produit souvent un état de sidération et entraîne à plus ou moins long terme une désorganisation dans l’économie psychique. »

De fait, comment le citoyen peut-il juger, lors d’un traumatisme collectif, de la pertinence des décisions qui sont prises en urgence par des autorités sans le moindre recul ? Au mieux ces décisions sont des actions de communication visant à montrer que le pouvoir agit, au pire cela relève d’une volonté assumée d’une mise progressive sous tutelle de l’Internet français par ceux et celles qui gouvernent et qui ont vu depuis l’avènement d’Internet, et le « pouvoir dire » du citoyen, leur biopouvoir s’affaiblir.

Dans les deux cas, que cela soit pour la loi renseignement, comme pour la loi sur les fake news, les avis des experts dénonçant leurs manquements par rapport aux finalités annoncées ont été ignorés, quand ils n’ont pas été tournés en ridicule, et méprisés par un parlementaire.

D’autre part, pour ce qui concerne Internet (mais pas seulement) cette approche peut être considérée comme déloyale et servir à empêcher toute forme et toute possibilité de contre-discours et de contestation ! Devant toute horreur, les premiers à prendre des décisions — qui peuvent être iniques — auront vite fait de se draper dans leur dignité en réclamant à cor et à cris de la décence à tout contestataire.

Ces parangons de vertu n’hésiteront pas non plus à instrumentaliser les faits les plus atroces — s’autorisant tous les raccourcis — pour légitimer leurs choix. Dans les moments de grandes violences subies collectivement, les contre-discours seront ainsi souvent bien vite qualifiés d’irresponsables, voire pires, ils seront soupçonnés de cautionner l’horreur absolue.

Des arguments nuls, non avenus, éculés et fallacieux. Il va de soi que, comme tout un chacun — tout du moins une très large majorité —  lors d’un drame qui touche notre monde, notre pays ou un homme, ma sidération, mon offuscation, ma colère, ne sont pas moindres que celles de mon voisin…

Mais la sidération n’a pas pour vocation pour autant d’occulter une raison que je sais mise à l’épreuve. Voilà pourquoi stigmatiser les réseaux sociaux et Internet, les ériger comme vecteur presque unique de haine, et « vendre » une nouvelle loi en un jour aussi particulier et symbolique auquel je faisais référence m’est apparu maladroit pour ne pas utiliser le terme déplacé.

Il est notable que pour légiférer sur l’Internet français, ce type d’approche « fait divers » est fort prisée par les pouvoirs qui se sont succédé ces dernières années. Si nous admettons :

  • qu’un délit commis sur Internet est puni par la loi,
  • que le cyber anonymat est tout à fait relatif,
  • que des plateformes tout à fait opérationnelles sont à la disposition des usagers pour porter à connaissance des autorités des faits et des comportements illicites,
  • que des cybergendarmes sont à l’œuvre, sont extrêmement bien formés et efficaces…

alors la multiplication de lois extrêmement controversées ciblant Internet s’apparente à une volonté de communication de crise inadaptée et génère un programme législatif exponentiel et potentiellement dangereux pour les libertés et ce, que les intentions originelles du pouvoir soient louables ou non ! Il serait préférable de renforcer les moyens de la gendarmerie, de la police et de la justice pour leur permettre une plus grande réactivité face aux cyberdéviances.

Autre type de disqualification des réseaux sociaux :  la lutte contre un complotisme galopant

Les théoriciens du simplisme — qui ont trouvé dans « les faits divers sordides » une mine inépuisable de prétextes pour légiférer et légitimer des lois qui ne cessent de monter en puissance en termes d’atteintes aux libertés publiques — ont un autre levier d’action. Il s’agirait, au-delà de la haine, de combattre « le complotisme » qui serait en forte croissance.

À ceci, deux remarques :

– Que la bêtise humaine soit présente sur Internet est indéniable, qu’elle ne soit pas punie ne reflète pas la réalité ! Combien de propos tenus au comptoir d’un bistrot et qui sont délictueux tombent au pied du bar sans la moindre conséquence pénale. Ce sont les mêmes propos proférés par le même type d’individus qui sont postés sur Internet, à une différence près et non des moindres : les paroles s’envolent et sont rarement sanctionnées, a contrario les écrits restent et les contrevenants peuvent être plus facilement sanctionnés. La liberté d’expression cela s’apprend ! À toutes fins utiles j’invite nos responsables politiques à ne pas hésiter à donner l’exemple dans leurs propres usages. Il serait ici fastidieux de recenser tous les tweet-clashs et invectives diverses dont certains ne se montrent guère avares. Ces comportements ne plaident pas en faveur de la tolérance à l’autre, et ce, d’autant plus pour des personnes supposées faire de l’Internet français un espace plus respectueux de toutes et tous.

Pour ce qui est de la dénonciation régulière par les théoriciens du simplisme d’une montée en puissance des théoriciens du complot sur les réseaux sociaux cela appelle plusieurs remarques. Qu’Internet soit une caisse de résonance est une évidence, cela vaut pour les politiques comme pour les citoyens. La nouveauté est que la parole publique ne relève plus du monopole de quelques cercles, dont celui des politiques.

Pour les théories du complot, elles ne datent pas d’Internet : « Pour Frédéric Charpier, ce sont les Mémoires pour servir à l’histoire du Jacobinisme, écrites en 1798 par l’abbé Augustin Barruel, qui constituent l’acte de naissance de « la première théorie du complot » : celle-ci ne voit pas la Révolution française comme le résultat d’un mouvement populaire spontané, mais plutôt comme le fruit d’une conspiration antichrétienne.». Qu’Internet puisse les servir, bien sûr, tout comme prétendre les empêcher est illusoire.

Aussi, plutôt que des lois inutiles,  de la même façon que nos politiques pourraient aisément contribuer à lutter contre la haine sur Internet en ayant à cœur de s’appliquer les leçons qu’ils ont prétention à donner, ils pourraient également endiguer la suspicion par des comportements et des actes ne laissant pas de place aux fantasmes. Il serait souhaitable que nos politiques réfléchissent à ce qui peut bien alimenter les dérives qualifiées de complotistes.

L’affaire Benalla n’est-elle pas un exemple probant à même de servir d’excellent carburant à fantasme ? Comment s’étonner ensuite que les citoyens se posent des questions, deviennent suspicieux, élaborent des théories plus ou moins douteuses ?   Là encore, si l’on s’interroge sur ce qui peut nourrir tous ces comploteurs, les théoriciens du simplisme seraient bien inspirés de ne pas donner aux usagers autant de grain à moudre.

Haines, théorie du complot, nos lois sont à ce jour nécessaires et suffisantes pour encadrer Internet. Les questions essentielles qui se posent sont celles de l’exemple, de l’éducation, de la pédagogie, ainsi que des moyens humains pour que ces dernières (nos lois) soit appliquées sans outrance et ce de façon plus réactives.

Une chose n’est pas juste parce qu’elle est loi ; mais elle doit être loi parce qu’elle est juste. (Montesquieu)