Bastiat s’invite dans le Grand débat national

Frédéric Bastiat (Image libre de droits)

Le Grand débat évite soigneusement la seule question importante : contrainte étatique ou liberté de choisir sa vie ?

Par Patrick de Casanove.

Emmanuel Macron a été élu pour réformer la France. Il n’en a rien fait. Il a suivi la même voie que ses prédécesseurs depuis 1974, c’est-à-dire endetter, taxer et réglementer. « En même temps » il affirmait être « en marche » pour réformer en profondeur, baisser les prélèvements et sortir le pays des difficultés.

Perdu dans les limbes du « sauver la planète », il sacrifiait ceux que les socialistes considèrent comme des pions incapables d’avoir un projet, comme des rouages interchangeables de la mécanique sociale : les personnes. Cette déconnexion du monde réel, cette insensibilisé à la souffrance des gens conduits au sacrifice, cette discordance entre les annonces et la réalité a fini par faire craquer l’édifice. Emmanuel Macron a réussi à déclencher une fronde inédite appelée Gilets jaunes.

L’objectif de tout individu, entreprise ou association est de survivre. Il n’en va pas différemment pour un politicien. Emmanuel Macron n’échappe pas à la règle. Pris au dépourvu, sans plan de secours, il a perdu pied. Puis il a fait ce qu’ont toujours fait les politiciens : acheter le calme, laisser filer les dépenses publiques. Il n’y a aucune remise en question là dedans. Nous sommes dans la plus pure logique étatiste.

Aucune volonté de réforme véritable

Emmanuel Macron devait rebondir. « Quand on veut enterrer un problème, il suffit de créer une commission » disait Georges Clemenceau. Formaté à l’ENA, il lança donc le Grand débat national. Il n’y a aucune volonté de changer en profondeur notre système social. L’objectif est de sauver le « modèle social français » (survivre). La preuve en est sa Lettre aux Français« Afin que les espérances dominent les peurs, il est nécessaire et légitime que nous nous reposions ensemble les grandes questions de notre avenir. » écrit Emmanuel Macron.

Les prétendues grandes questions ne portent que sur quelques paramètres de notre organisation politique, économique et sociale. Si les Français suivent cette trame il en ressortira logiquement des modifications paramétriques, mais aucune réforme digne de ce nom. Il faut remarquer que même ceux qui veulent débattre « de tout » restent cantonnés dans les cadres de référence de notre société et ne demandent que des changement de détails. Une organisation qui relève du centralisme démocratique verrouille le tout.

Le Grand débat évite soigneusement la seule question importante : contrainte étatique ou liberté de choisir sa vie ? À l’évidence ce conformisme ne peut pas aboutir à une réforme profonde qui concernerait les fondamentaux de l’organisation sociale française.

Ce grand débat est construit pour qu’à son issue le gouvernement propose de modifier quelques éléments techniques. C’est-à-dire de déplacer le curseur de la « spoliation légale ». Il présentera et vendra le tout comme les réformes radicales, voulues par la population et qui sauveront la France. Par conséquent aucun des problèmes qui ont jeté bien des Français dans les rues et sur les ronds-points ne sera réglé. Emmanuel Macron aura sauvé son pouvoir, la situation continuera à se dégrader et, il est à craindre que dans quelques temps l’explosion soit bien plus violente.

Les solutions existent

Pourtant les solutions pour remettre la France sur les rails existent et sont connues au moins depuis le XIXe siècle. Il suffit de se pencher, entre autres, sur l’œuvre de Frédéric Bastiat pour les découvrir. Les écrits de cet économiste français, né à Bayonne, sont d’une étonnante actualité. Si Emmanuel Macron veut savoir ce qu’il doit faire et qu’il n’a pas appris à l’ENA, il trouvera tout dans Bastiat.  Pour aider notre Président, s’il veut se rendre à la source, les textes d’où sont extraites les propositions sont en italique en dessous du titre du paragraphe.

La base de la pensée de Bastiat est le respect des Droits naturels individuels qui sont : Liberté, Propriété, Personnalité. Ce qui implique le libre choix et la Responsabilité individuelle.

1 Les Principes :
La loi (1850), Services privés, service public (1850).

– La cause de tout nos maux vient de ce que Bastiat nomme la « spoliation légale ». C’est-à-dire le vol légal. Le fait qu’il soit légal est, pour Bastiat, une circonstance aggravante. C’est une injustice qui porte en germe la discorde sociale et la guerre civile. Pour en sortir Bastiat répond à la question jamais tranchée en France : qui fait quoi ? Il précise ce qui appartient à l’État, et ce qui appartient aux gens. L’État ne se disperse pas. Il se concentre sur ses fonctions régaliennes : sécurité intérieure, extérieure, justice. Il réprime les atteintes à la Liberté, à la Propriété, à la Personnalité. Il garantit un filet de sécurité aux personnes démunies.

– Par conséquent les réformes fondamentales doivent revenir sur les ordonnances de 1945 et les lois de 1946 qui les ont complétées. Cela signifie la fin des monopoles publics. Le Service public et les services privés seront soumis au libre choix des gens. Cela comprend la suppression de l’ENA, créée en 1945, dont le but n’est pas de « démocratiser l’accès à la haute fonction publique de l’État », comme il est écrit dans Wikipédia, mais de pérenniser le système en favorisant le conformisme, la reproduction de la classe dirigeante et la défense de ce prétendu « modèle social Français » mis en place à la Libération.

2 Les ressources des individus :
La loi (1850), Justice et Fraternité (1848), Paix et Liberté. Le budget républicain (1849).

Pour que chacun puisse choisir librement il doit rester maître de ses ressources. D’où :

– la libre disposition de l’intégralité des revenus pour tous.
Pour le salarié il s’agit du salaire complet. Pour le non salarié c’est le chiffre d’affaires diminué des frais nécessaires à l’exercice de la profession. Pour le pensionné c’est l’intégralité de ses pensions.

– Une fiscalité simple, un seul impôt faible, strictement proportionnel aux revenus. C’est contre-intuitif mais c’est par la baisse des impôts et taxes qu’il faut commencer.

3 La prévoyance et la solidarité :
Des salaires (1850), Justice et fraternité (1848).

– La prévoyance personnelle et défiscalisée pour permettre de s’assurer auprès de l’assurance de son choix contre la maladie, pour préparer sa retraite ou se prémunir en cas de coup dur comme le chômage.
– Un filet de sécurité : une seule aide à la personne les remplaçant toutes. Le chèque assurance-santé pour les personnes démunies. Le chèque scolaire pour rendre aux parents la liberté de choisir l’éducation donnée à leurs enfants. Le chèque logement pour les personnes en difficulté, etc. Grâce à cela les personnes pauvres conservent leur libre arbitre et leur dignité. Être pauvre n’est pas synonyme d’être incapable de décider et choisir.

4 La liberté économique et de la vie privée :
La loi (1850), Propriété et loi (1848), Association pour la liberté des échanges (1846) ,
L’échange (1850), À MM. Les électeurs de l’arrondissement de Saint-Sever (1846),

– L’autonomie des établissements d’enseignement.
– La non intervention de l’État dans la vie des entreprises et dans les échanges producteurs-consommateurs.
– La liberté des relations propriétaires-locataires.
– L’autorisation de construire reposant sur le droit de propriété, avec comme seul critère l’absence de nuisance au voisinage.
– La liberté religieuse dans le respect des Droits naturels individuels.
– La démocratie directe. Bastiat n’a pas été un partisan du suffrage dit universel et qui ne l’est jamais. Ni du scrutin majoritaire qui n’est que la loi d’une majorité électorale. La véritable démocratie est celle qui résulte des choix libres, quotidiens, de chaque individu au travers de ses actes ou de ses achats. Cela dit, aujourd’hui, l’adoption d’une réelle démocratie directe comme en Suisse ne peut être que positive pour réformer un pays aussi ossifié que la France. Elle constitue de plus un contre-pouvoir.

5 La sécurité intérieure et extérieure, la Justice, la Paix :
La Loi (1850), l’État (1848), Le licenciement (1850), Le percepteur (1848),
Les armements en Angleterre (1848), Paix et liberté ou le budget républicain (1849, Services privés, service public (1850)

– Les citoyens partie prenante de leur sécurité, la légitime défense redéfinie.
– L’armée : puissante, respectée, bien équipée, bien entraînée : « si vis pacem para bellum ».
– La police et la justice débarrassées des faux délits engendrés par les faux droits, concentrées sur la protection des biens et des personnes, impartiale, égalitaire. Elles bénéficient de moyens matériels, humains et législatifs suffisants.

–  Le libre échange à l’intérieur du pays comme à l’extérieur. C’est l’anti spoliation légale et donc la condition sine qua non de la paix, à l’intérieur comme à l’extérieur.

–  L’amnistie pour ceux qui ont fui la spoliation légale d’une manière ou d’une autre et l’absence de poursuites pour ceux qui ont initié, construit et développé la « spoliation légale » et conduit le pays à la ruine. Les compteurs sont remis à zéro et on repart du bon pied.

Conclusion

Écouter et suivre Bastiat serait révolutionnaire dans la France d’aujourd’hui. Ce serait une révolution aussi pacifique que radicale.

Pacifique parce que « La morale libérale est une morale altruiste : elle enseigne le respect de la liberté de l’autre. Vouloir qu’un individu soit libre, c’est s’interdire d’obtenir quoi que ce soit de lui par la tromperie, le vol ou la coercition. S’il veut rallier quelqu’un à ses idées, le libéral n’utilise pas d’autres moyens que l’exemple ou la discussion. S’il veut obtenir d’un autre un bien ou une prestation quelconque, il ne procède que par un échange librement consenti. » Jacques de Guenin. Logique du libéralisme.

Radicale parce que c’est un changement complet de paradigme avec la fin de la « spoliation légale. » C’est à cause de cela qu’Emmanuel Macron n’a pas invité Bastiat.