Soumission de Michel Houellebecq

Si vous voulez vous épargner la lecture de Soumission de Michel Houellebecq, notre article tombe à point pour vous en donner les grandes lignes.

Par Thierry Falissard.

Michel Houellebecq credits aeneastudio (licence creative commons)

Avant même de sortir en librairie (n’est pas piraté qui veut), le roman Soumission de Michel Houellebecq a beaucoup fait parler de lui.

Pour certains critiques, il s’agit là d’une œuvre aussi grandiose que le 1984 d’Orwell, pour d’autres, c’est une simple provocation qui n’a rien de visionnaire. Si vous voulez vous en épargner la lecture, notre article tombe à point pour vous en donner les grandes lignes.

On a donc un récit à la première personne. Au centre, le héros, un intellectuel parisien de la rive gauche − davantage XIIIème arrondissement que Saint-Sulpice (comme on le voit, l’axe est d’emblée déplacé vers l’Orient). C’est un littéraire aussi talentueux que nombriliste, qui, à Bloy l’imprécateur préfère Huysmans le décadent (dont il est amené, de par sa compétence sur le sujet, à préfacer les œuvres complètes dans La Pléiade). Le lecteur appréciera peut-être, ici et là, un humour houellebecquien assez facile, entre ruminations et supputations, poltronnerie et veulerie :

« En vieillissant, je me rapprochais moi-même de Nietzsche, comme c’est sans doute inévitable quand on a des problèmes de plomberie… »
« Je ne connaissais à vrai dire à peu près rien du Sud-ouest, sinon que c’est une région où l’on mange du confit de canard ; et le confit de canard me paraissait peu compatible avec la guerre civile. Enfin, je pouvais me tromper. »

Autour du héros, un paysage électoral inédit. L’élection présidentielle de 2022 conduit droite et gauche, pour faire barrage à l’extrême droite, à s’unir dans un « front républicain élargi » pour s’allier au candidat musulman « modéré », en bonne position pour le second tour. Ce dernier gagne l’élection en s’étant habilement placé sur le terrain des valeurs, prônant « la restauration de la famille, de la morale traditionnelle et implicitement du patriarcat », rassurant la droite et les catholiques, sans que ni la gauche antiraciste ni les identitaires marginalisés puissent s’y opposer en quelque façon que ce soit. Les musulmans affirment d’ailleurs, comme partisans du distributivisme, n’avoir aucune divergence avec la gauche, le seul point d’achoppement avec elle étant l’éducation, domaine où ils ont des idées bien arrêtées. Aussi, l’élection est couronnée par le choix judicieux de Bayrou comme premier ministre, prime bien méritée à l’opportunisme politique − qu’importent les idées pourvu qu’on ait le poste… En somme, la France continue à être gouvernée au centre, comme elle l’a presque toujours été.

Le récit étant marqué par la subjectivité du narrateur et par son nihilisme jouisseur, on ne peut que deviner les événements politiques qui surviennent en arrière-plan, suggérés sans trop de précision (ce n’est pas un roman de politique-suspense). Tout ce qu’on peut en dire est que tout se passe quasiment sans accroc. Le candidat, à défaut d’être « normal » au sens hollandien, a été normalement élu et applique normalement son programme. Avec succès et diligence, car bien vite, entre autres réussites, il supprime le chômage (ce qui est d’autant plus facile que les femmes n’ont plus le droit de travailler), et rallie à sa cause les enseignants, tout autant piliers du système que sous le socialisme (l’université islamique multiplie par trois leur salaire, avec le soutien des pays du Golfe − foin de la laïcité ! −). Il entame même un élargissement de l’Europe aux pays du Maghreb…

Comment en est-on arrivé là ? Bien opportunément, c’est un antilibéralisme peu nuancé, bien français, qui arrive à la rescousse pour fournir une explication à cette islamisation de la société. L’analyse de l’auteur semble être la suivante. Le libéralisme aurait détruit la société traditionnelle mais aurait buté sur deux réalités sur lesquelles il n’avait pas prise : la famille et la démographie. Loin d’être l’émanation d’un anti-occidentalisme violent et fanatique, l’islam est présenté comme l’aboutissement logique de la civilisation occidentale, de ses valeurs matérialistes destructrices des « valeurs traditionnelles »… D’où le retour en force, par effet boomerang, d’une idéologie capable de revigorer la vieille Europe décadente, idéologie devenue hégémonique, que celle-ci accepte avec lassitude et fatalisme (« il arriverait ce qui doit arriver »). Une citation caractéristique, que l’on espère ironique :

« L’arrivée massive de populations immigrées empreintes d’une culture traditionnelle encore marquée par les hiérarchies naturelles, la soumission de la femme et le respect dû aux anciens constituait une chance historique pour le réarmement moral et familial de l’Europe, ouvrait la perspective d’un nouvel âge d’or pour le vieux continent. »

L’élite française ne devient même pas dhimmie, elle s’adapte comme elle l’a toujours fait, en se convertissant en masse (c’est obligatoire pour enseigner à l’université islamique de la Sorbonne). L’islam étant davantage une orthopraxie qu’une orthodoxie, on ne s’embarrasse pas de formalités compliquées. L’islam c’est jeune, efficace, exotique. On ne sonde pas les cœurs, mais on rallie efficacement les esprits. Le mot « charia » n’est même pas prononcé, sauf au détour d’une phrase, presque par inadvertance, comme composante normale de la nouvelle politique.

Le héros du roman lui-même finit probablement par se convertir à l’islam. C’est facile, et ça rapporte gros : un bon poste à l’Université et plusieurs épouses judicieusement choisies par des marieurs professionnels.

En fin de compte, il semble qu’une majorité de la population (exclusivement masculine, cependant) s’accommode de l’islam, et même y trouve beaucoup d’avantages. Quant aux femmes, elles sont bien peu présentes dans ce roman, la seule qui ait un rôle un tant soit peu important s’expatrie en Israël avant les événements.

Où est la polémique, alors ? Justement, il n’y en a pas ! La polémique n’est pas à l’intérieur du livre, mais en dehors, dans les commentaires et réactions des lecteurs titillés ou révoltés par la peinture plus ou moins réaliste d’une France islamisée. La nonchalance des Occidentaux les mènera-t-elle inexorablement à une soumission devant une religion conquérante, comme le redoutent certains ? Au contraire, les excès de l’islamisme conduiront-ils à la marginalisation ou à la « normalisation » de l’islam, comme il en a été pour le judaïsme dans l’Antiquité ? Impossible de trancher aujourd’hui entre Cassandre et Hérodote, entre l’histoire tragique et l’histoire qui bégaie.

L’anticipation de Soumission est du domaine du possible, à défaut d’être dans celui du probable. Cette extrapolation audacieuse donne, en fin de compte, un petit roman plus divertissant que stimulant, qui surfe sur l’esprit du temps. On est bien loin du remarquable Camp des saints de Raspail (1973), excessif lui aussi, mais où se déployait un insoutenable suspense psychologique devant l’inéluctable. Dans Soumission, l’invasion n’est pas physique comme chez Raspail, elle est mentale ; elle n’est pas repoussée dans un futur angoissant, elle a déjà été réalisée dans les têtes ; elle n’est pas l’œuvre de terroristes sanguinaires qui font l’actualité, mais elle est consentie par une majorité de la population. C’est ce qui rend le livre déroutant : trop en avance sur son temps, ou trop tiré par les cheveux ? On en reparlera en 2022 !

  • Michel Houellebecq, Soumission, Flammarion, janvier 2015, 320 pages.