Faut-il un but dans la vie ? Conseil d’orientation aux étudiants… et aux autres

Laverstock and Ford v Hamble By: grassrootsgroundswell - CC BY 2.0

Si vous n’avez aucune idée de ce que vous voulez faire dans la vie, rassurez-vous. Voilà pourquoi.

Par Philippe Silberzahn.

Faut-il avoir un but clair dans la vie quand on entreprend des études ? La logique suggère que oui, bien sûr. On appelle cela un projet professionnel et la solidité d’un tel projet, c’est-à-dire la clarté du but que l’on poursuit, est une condition importante d’admission dans les grandes écoles au moment de l’entretien. Est-ce raisonnable d’exiger cela à l’heure où le monde n’est qu’incertitude et surprises ? Je pense que non.

Bien sûr, nous avons tous connu ceux qui savaient parfaitement, dès le plus jeune âge, ce qu’ils allaient faire dans la vie. Je me souviens ainsi d’une camarade de classe, en première, qui voulait devenir avocate. Elle allait assister à des audiences de procès le mercredi après-midi. Elle est bien devenue avocate.

Mais tout le monde n’est pas ainsi. Un ami me confiait récemment que sa fille n’avait jamais su quoi faire dans la vie. Non pas qu’elle n’ait rien fait, mais elle n’a jamais eu de projet précis et a choisi ses études, ses stages et son travail au gré de ses envies sans trop savoir où aller. Elle considère avoir réussi sa vie, mais elle vit mal l’idée de ne pas avoir de but clair même aujourd’hui.

Et c’est vrai qu’avoir un but est universellement considéré comme indispensable. La plupart des parents poussent ainsi leurs enfants à faire des études sérieuses pour avoir un bon travail. Mon expérience de jury aux oraux d’admission d’une école de commerce m’amène à rencontrer des candidats qui semblent préparés depuis leur plus jeune âge à ce moment crucial.

Leur vie est une réponse au cahier des charges de l’oral d’admission : un sport collectif, une passion, un engagement humanitaire, un livre favori, une marotte un peu bizarre pour titiller le jury, une concession à la mode du temps (développement durable ou bio, c’est selon).

Les vingt premières années entièrement formatées pour maximiser leurs chances d’atteindre le but ultime : l’admission. Puis le but atteint, le relais est immédiatement pris par le but suivant : un job dans une grande entreprise. Et donc très vite on prend une responsabilité dans l’une des associations (un intérêt aussi profond que subit pour, disons, le vin, le basket, l’aide sociale, n’importe quoi fera l’affaire pourvu que le but soit atteint).

Et souvent ça marche : beaux jobs, beaux salaires, les parents – gardiens de but de leurs enfants – sont fiers, et à juste titre. Mais ça marche de moins en moins. Nombre de ces gagnants se précipitent sitôt admis vers l’entrepreneuriat comme seule porte de sortie pour échapper à ce but qu’ils n’ont jamais vraiment désiré. L’entrepreneuriat comme voie de sortie est d’ailleurs récemment théorisé par les chercheurs en entrepreneuriat qui y voient une des sources de la fluidité croissante de notre société. Les gens ont désormais des options pour échapper aux buts imposés.

L’angoisse du gardien de but

Je suis ainsi fasciné de voir tant de cadres dirigeants issus des meilleures grandes écoles françaises, purs produits de notre méritocratie, ayant réussi et atteint le but, mais mettant pourtant leurs enfants dans une école Montessori, déchirés entre leur souhait de voir ces derniers réussir comme eux l’ont fait, et leur intuition profonde qu’il vaudrait mieux, quand-même, que ceux-ci y échappent et qu’ils poursuivent une éducation sans réel objectif.

Intuition profonde mais inavouable car la bascule n’est pas facile. Imaginez dans les beaux quartiers si votre enfant ne fait pas une grande école ? Eh bien on se l’imagine de plus en plus car cela arrive de plus en plus ! Les marginaux et fils de famille déchus du XXe siècle sont la normalité du XXIe siècle. Qui parmi vous ne connaît pas aujourd’hui l’un d’entre eux ? Qui n’a pas un ou plusieurs entrepreneurs dans son entourage ? Ce cadre dirigeant d’une entreprise du CAC40 me confiait récemment être fortement interpellé par le fait que ses trois enfants soient tous entrepreneurs. L’idée d’un plan de carrière leur fait horreur.

On les nomme entrepreneurs, par facilité, mais on pourrait les qualifier de vivants. Bientôt on ne les appellera plus car ils seront devenus la norme. Ce sont les autres, ceux qui seront restés enfermés dans le but, qui devront s’appeler et se justifier : c’est quoi votre problème pour avoir tant besoin d’un but dans la vie ?

Heureusement il arrive que des candidats dans mes jurys d’admission ont compris cela. Un jour, alors que je demandais à cette candidate quel était son projet professionnel, comme à mon habitude avec un secret espoir mais m’attendant au sempiternel « J’ai toujours rêvé d’être… », elle me regarda bizarrement, comme si j’avais posé une question stupide (c’était le cas mais je ne pouvais l’avouer bien sûr) et me répondit : « Eh bien je ne sais pas. Je ne connais pas du tout le monde de l’entreprise, et j’espère bien le découvrir avec les différentes matières et les différents stages durant ma scolarité. Je suis sûr que je ferai des rencontres intéressantes et que quelque chose en émergera. Je veux garder tout cela ouvert pour l’instant. » Ce fut un moment de grâce. Quelle maturité et surtout quel courage !

L’absence de but, c’est la vie

Une vie sans but ? Un étudiant sans projet de carrière ? Pourquoi pas ? Prendre des cours au hasard de ses envies, découvrir des choses inattendues, s’initier à la calligraphie, par exemple, totalement inutile, rencontrer des gens en dehors de son cercle et arriver à un endroit inimaginable au départ. Quelques années plus tard, connecter toutes ces choses inutiles et inventer le Macintosh avec ses superbes polices de caractère. C’est l’histoire de Steve Jobs. On peut faire pire, non ?

C’est ce que mon ami se tue à expliquer à sa fille : elle a fort bien réussi sans jamais avoir d’objectif clair ; elle a obtenu un diplôme soi-disant sans débouché ; elle s’est moquée de son employabilité, concept inventé par les adeptes du but imposé, vivant dans un monde fermé à horizon de six mois ; elle a avancé en partant de ce qu’elle avait sous la main : qui suis-je ? qu’est-ce que j’aime ? (et qu’est-ce que je n’aime pas, ça marche bien aussi) avec qui ai-je envie (ou pas envie) de travailler ? comment puis-je tirer parti des surprises qui ne manqueront pas de jalonner mon parcours ?

Certains d’entre vous auront reconnu les principes de l’effectuation, la logique des entrepreneurs ; eh bien oui, celle-ci s’applique très bien à l’entrepreneuriat de sa propre vie, pour ceux qui ne cherchent pas à découvrir la place qu’on leur a assignée dans l’ordre des choses mais qui sont décidés à se la construire tout seuls.

Alors si vous non plus n’avez aucune idée de ce que vous voulez faire dans la vie, rassurez-vous. Non seulement ce n’est pas grave, mais c’est même un gros avantage dans un monde d’incertitude et de surprises qui réduiront de toute façon à néant les plans que vous pourrez faire. On peut avancer sans but clair, la plupart des entrepreneurs le font, beaucoup de gens dans la vie le font, il est temps de l’assumer et de le revendiquer. L’absence de but, c’est la vie.

Aux prochains entretiens d’admission, il va y avoir du sport !

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